J’enseigne, je code et je partage – Episode 7

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« Développer, cela doit rester une passion. »

Œuvrant au sein du réseau des Alliances françaises, et ces dernières années au CAVILAM – Alliance Française (Centre d’Approches Vivantes des Langues et des Médias), Emmanuel Zimmert a conçu à l’occasion du confinement La Digitale, un projet initialement destiné aux nombreux professeurs de français à l’étranger, qui leur offre des applications libres et gratuites. Partisan de la sobriété numérique dans la sphère éducative, Emmanuel Zimmert y défend un numérique vertueux et inclusif.

Le CAVILAM (Centre d’approches vivantes des langues et des médias), l’association pour laquelle vous avez travaillé, propose notamment des ressources pratiques et pédagogiques pour des enseignants de français à l’étranger. Et dans ce cadre, vous veillez à défendre un usage numérique vertueux et inclusif. Quel a été votre parcours et comment a-t-il guidé cette orientation ?


J’ai d’abord entrepris une licence de conception et de mise en œuvre de projets culturels à l’Université de Lorraine. Dans ce cadre, j’ai effectué au stage pour le Festival du Film arabe de Fameck / Val de Fensch, en Moselle. J’ai notamment été chargé de l’accueil de la réalisatrice yéménite Khadija Al Salami, auteure de plusieurs documentaires sur la situation des femmes et la démocratie au Yémen. À l’issue d’un débat dont on m’avait confié la modération, elle m’a suggéré de découvrir le Yémen, en sollicitant ses contacts pour m’aider à y réaliser un nouveau stage dans le cadre de ma future maîtrise. J’ai saisi au bond cette proposition, et j’ai contacté le Centre de coopération culturelle et linguistique (CCL), organe de coopération extérieure de la France géré par le ministère des Affaires étrangères. Parallèlement à la découverte du Yémen et de sa culture, j’ai alors été amené à m’intéresser à l’enseignement du français à l’étranger. J’ai bifurqué dans ma formation en projets culturels, pour mener à bien un master en Sciences du langage, option enseignement du français langue étrangère. Par la suite, je me suis retrouvé sur différents postes pour le ministère des Affaires étrangères, en Indonésie, au Laos et en Inde. J’ai ainsi été amené à découvrir de très près le réseau des Instituts français et des Alliances françaises dans le monde. Le CAVILAM, où j’ai travaillé jusqu’à la fin du mois de mai 2021, fait partie de ce réseau, avec pour public les apprenants et les professeurs de français à l’étranger. Aujourd’hui, je poursuis l’aventure en rejoignant l’équipe de l’institut français du Danemark à Copenhague à partir du 1er septembre 2021.

Par ailleurs, d’où vient votre intérêt pour l’informatique et particulièrement pour l’univers du libre ?

J’ai une passion pour les ordinateurs depuis mon enfance. C’était de la curiosité, l’envie de savoir comment fonctionnent les choses… Dès que j’ai eu un ordinateur personnel, vers 20 ans, j’ai commencé à installer des distributions GNU/Linux, d’une part parce que c’était libre et gratuit, et d’autre part parce que ça permettait de bidouiller, cela offrait un terrain d’expérimentation, de comprendre ce qui se cache derrière les interfaces graphiques. La philosophie du logiciel libre me parlait également.

Ensuite, le lien avec mon champ professionnel, dans la formation des enseignants, s’est fait de manière assez naturelle. Il s’agissait surtout de les aider à prendre en main les outils, et souvent à trouver des solutions. Ainsi, lorsque j’étais à l’université nationale du Laos, de 2008 à 2010, on s’échangeait souvent sur clé USB ou sous Windows des documents qui finissaient vérolés, rendus inutilisables. J’ai proposé de passer sous Ubuntu, une distribution assez simple à prendre en main, et ça a résolu ce problème moyennant l’adaptation à une nouvelle interface, un nouveau système d’exploitation.

J’ai changé d’échelle lorsque je me suis retrouvé en poste en Inde, de 2010 à 2012. L’Inde est un grand pays, et il y a plus de 10.000 professeurs de français ! Pour ma part, j’étais en charge de tout le sud du pays. Il m’a semblé intéressant de mettre en place une sorte de réseau social réservé aux professeurs de français en Inde, pour lequel j’ai utilisé des outils de type CMS. Je ne partais pas de zéro, mais cela m’a mis le pied à l’étrier pour passer à une phase de développement.

Depuis lors, vous avez créé un site, La Digitale, qui est d’une grande clarté, et d’une remarquable qualité graphique. Est-ce une initiative personnelle, ou bien est-ce une commande de l’association pour laquelle vous travaillez ?

Il faut revenir à la genèse de ce projet, qui remonte à mars 2020, lorsque nous nous sommes retrouvés en situation de confinement. De nombreux outils que l’on avait l’habitude d’utiliser en cours et en formation ont été confrontés à une surcharge d’utilisations qui les a rendus indisponibles : cela mettait à mal notre transition vers le travail à distance. De mon côté, j’avais un projet, développé depuis 2017, qui était presque terminé, mais qui n’avait pas encore été testé en production : l’équivalent d’un padlet, un mur collaboratif sur lequel on peut publier des contenus. Or, c’est principalement cet outil-là qui nous manquait. J’y ai passé quelques soirées, avant de pouvoir l’utiliser en interne, avec les collègues du CAVILAM ; et ça nous a bien dépannés !

Cette expérience a accentué des questions que je me posais en matière de gouvernance informatique, notamment dans le domaine éducatif : on voit bien que l’on est dépendants de quelques grands acteurs. Cela m’a conduit à chercher des alternatives libres, j’ai commencé à y réfléchir, à faire une liste d’outils dont nous avions besoin, à les adapter à partir de briques libres existantes ou à les développer intégralement, sur mon temps libre, la nuit !

En juin dernier, j’ai proposé au CAVILAM d’intégrer le projet dans l’offre institutionnelle d’outils et de ressources pour les enseignants de FLE (français langue étrangère), mais les difficultés économiques de l’institution liées à la crise sanitaire n’étaient pas en faveur du déploiement d’outils gratuits, sans « retour sur investissement ». En outre, il était important d’éviter toute stratégie marketing pour ne pas dénaturer la ligne directrice du projet initial. Ce sont donc des outils que j’ai développés à titre personnel, et que j’aurais aimé voir fleurir dans un cadre institutionnel, mais pas à n’importe quelle condition. Je refuse ainsi que cela puisse servir à collecter des données sur les utilisateurs, même à un niveau uniquement statistique. Les seules statistiques à disposition sont celles proposées par l’hébergeur (nombre de visiteurs et pays).

Du coup, vous avez fait appel à un financement participatif afin de supporter les frais de développement. Les retours ont répondu à votre attente ?

Oui. En quelques semaines, les frais ont été couverts. Ce ne sont pas des frais énormes. Pour le lancement, les frais d’hébergement, l’achat des domaines, etc. a représenté environ 300 €. Certains serveurs du projet peuvent adapter la charge en fonction du nombre d’utilisateurs. En moyenne, cela coûte 50 à 80 euros par mois, mais il y a eu une explosion du nombre d’utilisateurs au début du reconfinement, en avril dernier : jusqu’à 30.000 par jour ! Le financement participatif a permis de couvrir cette augmentation du nombre d’utilisateurs. Espérons que ça continuera à être le cas au-delà de l’engouement initial pour le projet.

Savoir faire est une chose, faire savoir en est une autre. Comment avez-vous pu faire connaître le site et le diffuser auprès des intéressé.e.s ?

C’était l’un de mes défis : mettre en place un service utile et utilisé et pouvoir le diffuser sans mettre en place de « stratégie marketing ». Je suis peu présent sur les réseaux sociaux, en dehors de LinkedIn, où se trouve l’essentiel de ma base professionnelle. J’ai d’abord publié quelques messages sur LinkedIn, puis j’ai créé une page de présentation pour La Digitale. J’ai profité du rayonnement international du réseau l’Alliance française au sein duquel je travaille, davantage à l’étranger qu’en France. Pour l’anecdote, au début, les pays qui représentaient le plus d’utilisateurs ont été la Pologne, puis l’Italie et le Brésil. Aujourd’hui, les utilisateurs se trouvent majoritairement en France, en Suisse et au Canada. La diffusion s’est faite progressivement, par le bouche-à-oreille, notamment par l’intermédiaire de relais dans la communauté éducative sur Twitter.

La base du projet, c’était d’être en paix avec les outils que je propose en formation, qu’ils soient exempts de bannières publicitaires, de collecte de données… Il s’agissait de créer des alternatives libres à ce que j’avais l’habitude de présenter en formation. Les outils que j’ai conçus ont peu à peu été utilisés en formation par mes collègues du CAVILAM, cela a touché des milliers de personnes à l’étranger, et cela a commencé à attirer l’attention d’institutions comme l’Institut Français qui organise, sous co-tutelle des ministères des Affaires étrangères et de la Culture, la coopération française à l’étranger.

Cela pourrait aussi, pourquoi pas, intéresser une instance internationale comme l’UNESCO ?

Je n’ai pas de relais à l’UNESCO, mais en effet, cela pourrait être une piste intéressante. En tout cas, le but est de sensibiliser, de faire comprendre ce qui se cache derrière un outil gratuit comme Google Drive, qui a rendu bien des services pendant le confinement, ou Microsoft Teams et tous les outils des GAFAM. Il est important de comprendre ce qu’est une entreprise comme Google, ce qu’est une régie publicitaire, etc. Lorsque l’on propose des alternatives libres, de manière interactive et pédagogique, cela suscite l’intérêt et contribue à semer des graines… Des projets comme La Digitale (mais bien d’autres également) peuvent servir de phare dans un écosystème d’outils numériques pour l’éducation complexe et opaque.

Dans la présentation du site, vous dites que « La Digitale conçoit et développe des outils numériques et des applications libres et responsables pour les enseignants (de langues) ». Mais est-ce que le projet que vous avez développé est uniquement destiné aux enseignants de langues ?


Non, c’est pour cela que cette mention figure entre parenthèses. Mais les enseignants de langues forment le public que je côtoie et que je connais. La Digitale est le résultat de nombreuses années d’activité, d’idées partagées avec des enseignants que j’ai côtoyés en formation. Le prisme pédagogique de La Digitale reflète certes cette spécificité, mais de nombreuses idées peuvent être reprises en dehors de ce cadre-là. D’ores et déjà, des professeurs de mathématiques, d’histoire-géographie, ou des institutrices et instituteurs de primaire, utilisent certains outils. Certaines « rubriques » de La Digitale concernent spécifiquement l’enseignement des langues, mais dans sa conception, le projet est à portée universelle ; il peut être utilisé par beaucoup d’enseignants de l’éducation formelle et informelle.

À partir de ce qui existe déjà, y a-t-il d’autres outils que vous souhaiteriez développer ?

L’intérêt suscité par le projet a provoqué un afflux de mails, et j’ai passé beaucoup de temps à y répondre, réduisant d’autant ma disponibilité pour continuer à développer. Mais du coup, suite à ces échanges, la liste des fonctionnalités à développer pour les outils déjà existants s’est allongée. Et j’ai d’autres projets de développement en cours, notamment pour créer des cartes mentales, pour gérer la diffusion de tâches, l’évaluation et la remédiation. Un autre projet, spécifique aux enseignants de langues, consiste à créer un outil de phonétique, en français et en n’importe quelle autre langue… En tout, j’ai listé une bonne vingtaine d’outils à développer, pour les prochaines années ! J’aurai  toutefois moins de temps à consacrer au projet à partir de septembre, puisque j’ai décidé de changer de direction professionnelle.

Par rapport à La Digitale, et aussi à titre personnel, que seriez-vous en mesure d’attendre d’une communauté d’enseignants-développeurs, que l’association Fée souhaite impulser ?

Beaucoup des mails que j’ai reçus pour La Digitale concernent la prise en mains des outils et une aide pour la mise au point de tutoriels serait la bienvenue. C’est d’ailleurs déjà le cas avec plusieurs enseignantes et enseignants qui ont rédigé des articles et réalisé des vidéos de prise en main fort utiles pour la communauté. La prochaine étape sera la documentation du code, qui est pratiquement inexistante…

Parmi les autres difficultés rencontrées, il y a également la conformité RGPD pour une utilisation des outils dans un cadre scolaire. Cet aspect est très chronophage (et pas très excitant, il faut l’avouer…) et je préfère déployer mon énergie sur l’amélioration de l’existant et le développement de nouveaux outils. Le plaisir et la passion pour le développement et l’éducation sont  deux dimensions essentielles du projet. Il y a également eu des discussions avec l’Éducation nationale et des échanges avec différentes académies pour favoriser une utilisation des applications dans un cadre légal conforme. Rien de concret pour le moment, mais je reste à l’écoute.

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

J’enseigne, je code et je partage – Episode 6

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« J’ai décidé de réaliser moi-même ce dont j’avais besoin. »

Familier de l’univers du libre depuis la fin des années 1990, Angelo Lama enseigne les arts plastiques dans un collège de l’académie de Caen. Dans le courant de l’année scolaire 2020/2021, il a créé (sous licence GNU/GPL v3) le logiciel MurExpo, pour mettre en situation les travaux de ses élèves. Conçu pendant le confinement et les contraintes de l’enseignement à distance, il utilise aujourd’hui MurExpo en classe.

Enseignants-développeurs, une série de portraits-entretiens

Vous êtes enseignant en arts plastiques depuis une vingtaine d’années. On pouvait naïvement penser, si l’on redoute l’envahissement de nos vies par l’informatique, que les arts plastiques seraient, dans l’enseignement, l’une des dernières à y échapper. Or vous avez conçu, pour vos cours, un logiciel de création et édition de séquences en arts plastiques, et plus récemment un second logiciel, MurExpo, pour créer un mur d’exposition et y accrocher des œuvres. Qu’est-ce qui anime votre démarche ?

Angelo Lama – L’enseignement des arts plastiques n’a plus rien à voir avec ce que nous avons pu connaître lorsque nous étions nous-même collégiens. Aujourd’hui, on est aussi bien dans la tradition du dessin que dans l’apprentissage du montage vidéo. Pour ma part, je suis ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Caen, puis j’ai passé le CAPES. J’ai donc un parcours classique Bac+5. Ma curiosité personnelle m’a amené à découvrir Gnu-Linux en 1999, en même temps, j’ai fait partie pendant quelques années de la communauté Blender en France. Blender, c’est un logiciel libre de modélisation 3D, à présent très connu (il a notamment été utilisé pour le film Spiderman 2), conçu par un réalisateur hollandais de courts-métrages, Ton Roosendaal, qui avait un studio à Amsterdam. Ce logiciel a ensuite pu être racheté par une communauté d’utilisateurs (1).

A partir de là, j’ai commencé à m’intéresser à Python et un peu au développement. Je me suis lancé dans le développement d’un logiciel de post-production vidéo et image nommé EKD (de son nom long EnKoDeur-Mixeur). J’ai aussi participé aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre à trois reprises, notamment en 2008 à Mont-de-Marsan. Je ne suis donc pas tout à fait étranger à l’univers du libre…

La création de votre dernier logiciel, MurExpo, est-elle liée à la contrainte du confinement ?

A.L – Oui. Pendant le premier confinement, avec l’enseignement à distance, je me suis demandé comment j’allais présenter le travail de mes élèves. Je me suis d’abord tourné vers un logiciel existant de galerie virtuelle, Artsteps mais j’ai été déçu par rapport à la qualité du rendu. Alors, j’ai décidé de réaliser moi-même un outil qui corresponde à ce dont j’avais besoin. « Do it yourself », en quelque sorte. Pour cela, j’ai conçu MurExpo. J’ai développé un autre logiciel sous licence libre, ArtsPlastocSequenceConceptor, avec lequel j’ai pu construire mes séquences pédagogiques.

Et ce logiciel Murexpo, conçu dans le contexte du confinement et d’un travail à distance, est également utilisable en classe ?

A.L – Bien sûr ! MurExpo est facile d’utilisation et il est donc utilisable par des collégiens avec un ordinateur sous différent système d’exploitation : GNU/Linux, MacOS ou Windows .

Par ailleurs, dans ce que je propose à mes élèves, ils sont amenés à utiliser leur téléphone portable, que ce soit pour photographier leur travail, ou par exemple, comme nous l’avons fait récemment, pour un travail de stop motion : avec un portable, on peut utiliser plein d’applications, des bancs de montage, etc. Comme dans d’autres matières, le travail dématérialisé peut se faire sans aucun problème. Bien sûr, il faut s’assurer que les élèves ne font pas n’importe quoi avec leur portable…

Les élèves ont tous un portable ?

A.L – Je m’organise. Dans les carnets de correspondance, je demande aux parents que leurs enfants aient le droit d’amener un portable à l’école, en expliquant ce que l’on va faire. Je travaille dans un collège de « quartier » avec des familles en difficulté. Mais avec un simple portable usagé sur lequel on installe les applications, ça fonctionne, et les enfants se prennent au jeu.

Cela donne un autre regard sur cet outil, qui est le plus souvent associé aux réseaux sociaux…

A.L – En effet. Mon rôle d’éducateur, c’est de leur dire : « Vous avez un outil essentiel, essayez de l’utiliser correctement ». L’accès à internet est indispensable dans le monde dans lequel on vit, c’est une mine d’or qui permet d’accéder à toutes sortes d’informations, sur notre époque, sur les époques passées, sur l’histoire de l’art…

Par ailleurs, je me sens investi d’une mission par rapport aux logiciels libres, en leur expliquant qu’il existe des outils libres, avec des développeurs qui y passent beaucoup de temps. Dans ma classe, certains élèves « déplombent » des applications, mais je leur dis : « Ça ne sert à rien, ne vous donnez pas cette peine ! Il y a plein d’alternatives…» On n’est plus à l’époque de 3dsmax où il fallait absolument cracker parce qu’il n’y avait rien d’autre.

En outre, peut-on dire que le travail que vous proposez aux élèves, au-delà des outils techniques mis en œuvre, participe d’une éducation au regard, à la prise de vue, au cadrage, etc. ?

A.L – Il a bien sûr de nombreuses notions qui entrent en jeu. En utilisant des applications de présentation virtuelle d’œuvres, ils peuvent se rendre compte que telle œuvre peut s’accorder (ou rentrer en conflit) avec telle autre, ce qui est important au moment d’accrocher des œuvres sur un mur d’exposition. On réfléchit aussi à l’encadrement, comment mettre en valeur une œuvre… MurExpo n’est pas une galerie virtuelle en 3D, c’est simplement un mur d’exposition en 2D sur lequel on peut déposer des images/œuvres, rien de bien compliqué.

Est-ce que cela vous a conduit à renouveler votre pédagogie ?

A.L – Pas fondamentalement. Ce qui a vraiment enrichi ma pédagogie, cela a été de concevoir le logiciel de préparation de séquence, car cela permet de structurer le travail, cela oblige à définir les entrées, les listes d’œuvres, les compétences, les outils…

Vous avez appelé d’autres enseignants en arts plastiques à s’intéresser à la nouvelle version de MurExpo. Avez-vous eu des retours significatifs ?

A.L – Je n’aime pas trop l’univers des réseaux sociaux, mais c’est parfois utile. J’ai posté un message sur Twitter, une collègue IAN arts plastiques d’une autre académie a retweeté et ça a un peu fait boule de neige. Beaucoup de gens sont venus voir, ont donné leur opinion. Cela me permet un suivi, parce qu’à un moment donné il faudra que je repasse au code. J’aimerais que le logiciel rentre dans les petits papiers de l’Éducation nationale, qu’il soit utilisé dans d’autres académies que la mienne.

Il y a notamment la plateforme apps.education.fr [développée au sein de la direction du numérique pour l’éducation pour proposer les outils essentiels du quotidien à l’ensemble des agents de l’Éducation nationale]

Je vais aussi prospecter dans cette voie.

Est-ce que vous développez vos logiciels sous licence libre et si oui pourquoi ?

A.L – Oui toutes les applications que j’ai développées sont sous licence libre (et en particulier en GNU/GPL v3) car je suis fermement attaché à la philosophie du logiciel libre … tout ce que je développe restera libre.

Qu’a représenté pour vous le temps de conception et de développement ? Et souhaiteriez-vous une décharge horaire pour pouvoir continuer à vous y consacrer ?

A.L – Je peux simplement dire que ça a représenté beaucoup d‘heures ! Je serais bien sûr favorable à une décharge horaire, mais davantage encore, à une certaine forme de reconnaissance.

Hors Éducation nationale, cette reconnaissance pourrait aussi venir d’institutions qui se situent dans le champ des arts plastiques, puisque l’éducation fait aussi partie de leurs missions. Là où vous enseignez, y a-t-il-eu des contacts avec le musée des Beaux-Arts, avec le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) ?

A.L – Lorsqu’a été diffusé le tweet dont je parlais plus tôt, il y a eu quelques réactions issues du Réseau Canopé.  Mais non, il n’y a pas eu de réaction venant du milieu des arts plastiques. Bien sûr, c’est un logiciel qui pourrait être utilisé par des galeries, par des fonds régionaux d’art contemporain… Ce serait un immense plaisir.

Enfin, comment percevez-vous l’initiative de l’association Fée (Faire école ensemble) de donner visibilité à cette « communauté » d’enseignants-développeurs dont vous faites partie ?

A.L -J’ai un énorme espoir là-dessus, parce que chacun bidouille dans son coin… En mathématiques il y a plein de projets. One Laptop per Child a ainsi donné naissance à de nombreuses initiatives, notamment avec l’usage des tablettes.

Il manque en tout cas la reconnaissance d’une qualité d’enseignant développeur avec une communauté, une association, quelque chose de fort que le ministère de l’Éducation nationale ne puisse plus ignorer. En la matière, de nombreux enseignants ont de l’or entre les mains !

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

(1) – Ton Roosendaal avait cofondé NeoGeo, « qui deviendra l’une des plus grandes sociétés d’animation 3D des Pays-Bas dans les années 1990. Cette société a développé dès 1988 la suite d’animation qui deviendra Blender. Ton Roosendaal fonde Not a Number (NaN) en 1998 pour le développer et le vendre, comme un outil professionnel complet. Mais en raison de mauvaises ventes, NaN doit fermer, stoppant le développement du logiciel. En mars 2002, il crée la Blender Foundation, et arrive en juillet de la même année à convaincre les investisseurs de NaN de libérer les sources, en échange de 100 000 euros. Il parvient à collecter la somme en sept semaines, et Blender devient officiellement gratuit et libre (sous licence GNU GPL) le 13 octobre 2002. Source : Wikipedia.

J’enseigne, je code et je partage – Episode 5

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« Il fallait pouvoir inciter les élèves à recommencer et à réfléchir. »

Guillaume Berthelot est enseignant de SVT au collège Jean de la Fontaine de Le Mée-sur-Seine (77) a créé le logiciel THYP qui « favorise l’appropriation de la démarche scientifique par les élèves ».

Autres productions : le logiciel Bulle Infinie qui permet d’initier les élèves aux débats et à l’argumentation grâce à un chatbot (“robot de discussion” qui imite les conversations humaines et avec lequel vous interagissez via une interface de chat). Le logiciel Unfake qui permet de jouer à un escape game

Vous faites apparemment partie de cette catégorie d’enseignants qui passe un temps non négligeable, en dehors de vos heures de cours, à développer des outils numériques libres ! Pourquoi faire cela plutôt  que d’aller à la pêche à la ligne ?

GUILLAUME BERTHELOT – Bonne question ! En fait, au départ, j’avais besoin d’un outil pour mieux faire comprendre la science à mes élèves. Un simple Powerpoint interactif, ça ne me plaisait pas. Mais je ne savais pas du tout coder. Alors, je m’y suis mis, et progressivement, c’est devenu un hobby. Je peux y passer en moyenne une dizaine ou une quinzaine d’heures par semaine, cela ne me dérange pas. Et toutes ces compétences acquises me permettent de faire, à mon avis, des meilleurs cours… Avec le confinement, j’ai réutilisé ces compétences pour créer ma propre plateforme d’enseignement à distance. Cela m’a beaucoup servi, et ça m’a permis, je pense, de garder pas mal d’élèves en distanciel. 

Vous avez donc créé les logiciels sur lesquels vous avez travaillé parce que vous ne trouviez pas « sur le marché » quelque chose qui puisse correspondre à votre attente ?

G.B – Absolument. La plupart des logiciels qui sont proposés en sciences ne permettent en général de faire qu’une seule expérience. Or, il y a quelque chose qui est difficile à faire comprendre aux élèves, c’est la variabilité du vivant, le fait que tous les êtres vivants sont différents. Ainsi, si je fais germer des véritables graines, on va s’apercevoir que certaines n’ont pas germé, peut-être parce qu’on les a mal hydratées ou qu’elles sont déjà mortes… Ces graines qui ne germent pas malgré des conditions idéales, ça n’existait pas dans les logiciels qui étaient à la disposition des élèves. J’ai alors voulu programmer quelque chose qui puisse intégrer cette variabilité du vivant. Des expériences peuvent rater. Il fallait pouvoir inciter les élèves à recommencer et à réfléchir, pas seulement à cliquer sur deux ou trois boutons. 

Au départ, vous avez donc créé ces logiciels pour vos propres élèves. Par la suite, avez-vous eu des échos, des retours, en dehors de l’établissement où vous enseignez ?  

G.B – En faisant partie du GREID (Groupes de Réflexion et d’Expérimentation Informatique Disciplinaires) SVT, un groupe qui publie des expérimentations pédagogiques sur les sites académiques, j’ai effectivement eu pas mal de retours. On m’a demandé un article pour le site de l’académie de Créteil, mais je n’ai pas eu de retour. Par la suite, quelqu’un l’a publié sur Facebook, et là ça a explosé ! Un autre article sur le site cafepedagogique.net a eu un bel impact aussi. Ca a permis par exemple à l’Université de Liège de découvrir le logiciel et de le présenter aux futurs profs de sciences ; j’ai pu échanger avec la responsable des enseignants du secondaire.

Vous dites que ce logiciel THYP « favorise l’appropriation de la démarche scientifique par les élèves », en l’occurrence des collégiens. Pouvez-vous donner quelques exemples ?

G.B – Cela pourrait être utilisé en lycée, mais en effet, c’est surtout adapté au collège. Face au logiciel, il y a tellement de possibilités que cela engage les élèves à élaborer eux même une stratégie de résolution des problèmes. Pour revenir sur cette expérience de germination, qui est l’une des premières activités que je propose en 6ème, je demande tout simplement : « Est-ce que les graines ont besoin d’eau pour germer » ? Sur les 25 élèves qui vont faire l’expérience dans ma classe, il y en a toujours 3 ou 4 dont la graine ne va pas germer. Les élèves doivent comprendre qu’en sciences, il faut répéter et reproduire les expériences. Les élèves doivent aussi penser à faire une expérience contrôle. Ensuite, je veux qu’ils mutualisent les résultats obtenus pour ne pas arriver à de fausses conclusions. J’utilise alors d’autres outils libres et collaboratifs, par exemple Framacalc, qui permet aux élèves de rentrer tous les résultats dans un tableau collaboratif, à l’issue de quoi ils dégagent une conclusion à partir de l’ensemble des résultats et pas seulement à partir d’une ou deux expériences.

Il s’agit donc en même temps de les former à une démarche collaborative. On peut imaginer que c’est  extrêmement nourrissant pour eux ?

G.B – En tout cas, ils apprécient énormément. A d’autres moments, ils peuvent travailler sur la croissance des végétaux. Selon qu’ils mettent de l’engrais ou pas, les plantes vont toutes avoir des tailles différentes, ça ramène à un calcul de moyenne, à de la réflexion : est-ce qu’on tient compte des plantes mortes pour le calcul de la moyenne ? On est pratiquement dans la même situation que des scientifiques, en tout cas, on s’en rapproche bien plus qu’avec certains logiciels ou les manuels scolaires qui proposent de « beaux » résultats, sans qu’il y ait de réflexion derrière.

Concrètement, dans vos propres classes et dans votre établissement, de quel équipement informatique disposez-vous ? 

G.B – Je suis référent numérique, avec un collègue : on a fait le nécessaire, et nous sommes école pilote . On est donc fort bien équipés, avec cinq chariots mobiles de 16 PC et deux salles informatiques qui disposent chacune de 24 PC. Les élèves utilisent donc l’informatique quasiment à chaque séance.

Est-ce que ces ordinateurs sont arrivés clé en main ou est-ce que vous avez eu à les passer sous logiciel libre ?

G.B – Ça dépend jusqu’à quand on remonte (rires). Depuis trois ans, c’est repris intégralement par le département, je ne gère quasiment plus rien et on a des ordinateurs qui fonctionnent parfaitement. Avant cela, j’avais récupéré ici et là de vieux ordinateurs, peu puissants, que j’ai passé sous distribution Linux en Lubuntu. Cela nous a permis d’ouvrir une seconde salle de PC. Et pour moi, ça a été le début de l’informatique !  

Au début, vous n’étiez pas du tout programmeur. C’est venu assez facilement ou avez- vous eu besoin d’une formation ?

G.B – Je ne me considère pas trop comme un programmeur, j’ai juste appris un langage de programmation particulier via un logiciel qui s’appelle Twine et j’ai appris à coder uniquement sur cette plateforme-là. Twinery.org est un mélange d’html, de css et de javascript simplifié, ensuite ça me sort un fichier que je n’ai plus qu’à déposer sur un site Internet et ça fonctionne. Si on me demande de faire du Javascript, du PHP ou du Python, j’en suis incapable ! J’aime bien élaborer ma propre recette, rechercher sur des forums, copier un bout de code…  Disons que je suis un programmeur néophyte.

Petite question saugrenue : parmi vos collègues au collège Jean de La Fontaine, quelles ont été les réactions ?

G.B – Mon collègue de physique utilise maintenant les mêmes logiciels que moi, je lui ai donné tout le code source puisque pour moi le code doit rester libre. Il l’a utilisé pour faire ses propres plateformes d’enseignement à distance. En revanche, il y a d’autres professeurs qui trouvent ça vraiment très bien, mais qui craignent que ça leur prenne trop de temps, et puis il y en d’autres pour qui ça leur est complètement égal. Donc, toutes sortes de réactions. En revanche, lorsque je donne des formations avec deux collègues pour l’enseignement de l’esprit critique et l’utilisation des données, on a repris la plateforme d’enseignement à distance que j’ai créée, parce qu’on n’avait pas accès à Moodle au départ. C’est assez drôle, parce qu’on veut juste parler de données mais à chaque fois les professeurs nous questionnent sur cette plateforme d’enseignement qu’ils trouvent claire et efficace. 

L’un des objectifs de Faire école ensemble est d’arriver à stimuler cette communauté d’enseignants développeurs. Certains, comme vous, sont déjà en contact avec d’autres collègues, d’autres travaillent dans leur coin. Que peut vous évoquer cette idée d’une communauté d’enseignants développeurs, et dans quelle mesure pourriez-vous avoir envie d’y contribuer ?

G.B – J’ai l’impression que les autres enseignants-développeurs pourraient davantage m’apporter que ce que moi, je pourrais leur apporter. Parfois, je suis limité dans mes programmations, peut-être pourrais-je gagner du temps en étant associé à des personnes ressources… Mais surtout je trouve qu’il y a un manque de considération de l’Éducation Nationale. Ainsi, j’ai dû me débrouiller moi-même pour héberger tous mes logiciels alors que THYP figure dans la liste des logiciels recommandés pour préparer le CAPES ou l’agrégation interne de SVT. Un collègue de SVT dans l’académie de Nice, Philippe Cosentino, fait des logiciels de programmation extraordinaires, et il fait tout en libre. Il m’a complètement convaincu de l’importance de laisser les logiciels en libre, notamment pour les pays étrangers, pour pouvoir traduire, les adapter, etc. Il a pu bénéficier d’une cagnotte sur Facebook pour payer son propre serveur et permettre à de nombreux professeurs d’utiliser ses logiciels indispensables 

Vous dites que vous consacrez à ces logiciels jusqu’à dix ou douze heures hebdomadaires, ce qui est énorme, sans aucune décharge horaire ?

G.B – Je relativise. C’est devenu un hobby, et comme je suis agrégé, j’enseigne un peu moins d’heures que mes collègues certifiés. Mais par ailleurs, il y a un logiciel qui va sortir sur le stress pour le programme de SVT au lycée, qui a obtenu plus de 60 000 euros de subvention pour faire, si j’ai bien compris, quelques expériences en réalité augmentée sur le stress des souris. Est-ce qu’il y a besoin d’une réalité augmentée, est-ce qu’il y a besoin de 60.000 euros ? 60.000 euros, c’est beaucoup plus que mon salaire annuel ! Ça pourrait permettre de décharger plusieurs professeurs pour coder des logiciels ou pour héberger des productions afin de répondre aux besoins du terrain. Et des logiciels produits par des boîtes privées, il y en a beaucoup, et certains sont parfois excellents, mais je trouve que ce n’est jamais totalement adapté. En ce moment tout le monde est passionné par Genially : une plateforme de création de contenu intuitive et esthétique. Mais il y’a des problèmes inhérents au logiciel privé et propriétaire. Par exemple, une mise à jour récente de Genially a rendu incompatible de nombreux addons créés par un collègue. Heureusement que ce collègue a pu les mettre à jour sinon tout son travail n’était plus compatible du jour au lendemain. On a le même problème avec le format flash qui a été très prisé par des collègues de SVT pour créer des ressources dans les années 2000 et qui est maintenant obsolète.

Vos logiciels sont très intéressants, mais ils ne sont pas cantonnés au domaine des SVT. Avec le logiciel « Bulle infinie », par exemple, qu’est-ce qui a déclenché cette idée ?

G.B – J’ai un collègue de physique chimie extraordinaire, on échange beaucoup, notamment sur l’épistémologie des sciences.  Alors qu’on échangeait sur une vidéo de la chaîne Youtube «Monsieur Phi», on a découvert  une histoire interactive avec du son où nous devions faire des choix philosophiques. Mon collègue et moi, on a tout de suite perçu le potentiel de ce genre d’expérience interactive. On s’est approprié le principe et on l’a adapté pour aborder l’argumentation et l’esprit critique. Quand on a sorti l’article sur le site GREID SVT de l’académie de Créteil et sur les réseaux, beaucoup de personnes nous ont contactés… On a transmis le code à quelques personnes, mais j’avoue que je n’ai pas encore vu de production. J’ai donné aussi le code pour mes escape games, mais au final, coder et s’approprier ma façon de coder est complexe… ça demande beaucoup d’investissement et ça limite donc les réappropriations. Tout ce que j’ai codé ne sera, très probablement, jamais repris par d’autres personnes.

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

J’enseigne, je code et je partage – EP 03 : Florent Wehrli

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

« Un sens éthique » Florent Wehrli, créateur du site informatique-ecole.weblib.re

Professeur des écoles depuis 2006, après une formation initiale en informatique (BTS/licence professionnelle), Florent Wehrli enseigne en Moselle à l’école Jean Monnet de Basse-Ham. Dans sa classe, il utilise un grand nombre d’outils issus du numérique libre, et a créé le site https://informatique-ecole.weblib.re pour faire connaître au milieu enseignant les possibilités du numérique libre.

Depuis quand avez-vous eu l’idée d’utiliser l’informatique dans le cadre de votre enseignement, et qu’est-ce qui a motivé votre attrait pour les logiciels libres ?

FLORENT WEHRLI – Avant d’être enseignant, j’ai suivi une formation d’informaticien. Mais ayant du mal à trouver du travail dans l’informatique, j’ai cherché un petit boulot à côté, et j’ai alors fait une année comme surveillant en internat. J’ai apprécié le contact avec les enfants, du coup j’ai postulé pour entrer en IUFM. J’enseigne depuis 16 ans, mais j’ai été remplaçant pendant 7 ans. Là, je suis dans la même école primaire depuis 9 ans, avec une classe de CE1.  Lorsque je suis arrivé, étaient déjà installés des TBI (tableau blanc interactif) et des VPI (vidéoprojecteur informatique). Pour ma part, je disposais d’un TBI avec Windows 7, qui commençait à vieillir, et il y avait souvent des problèmes. On m’a parlé de la distribution Xubuntu [Système gratuit sous licence libre basé sur Linux, Xubuntu est une variante d’Ubuntu – NDR], et dans ma formation d’informaticien je m’étais déjà familiarisé à l’usage de Linux.  Aujourd’hui, l’école dispose d’une salle informatique avec 28 PC que j’ai reconditionnés sous Xubuntu. Et dans ma classe, j’ai deux ordinateurs assez anciens sur lesquels est installée PrimTux, une distribution clé en mains pour l’école primaire, avec un certain nombre de logiciels éducatifs. J’utilise beaucoup l’interface Libreoffice des écoles [LibreOffice des écoles est une interface de LibreOffice permettant d’offrir aux utilisateurs une prise en main simplifiée du traitement de texte et adaptée aux jeunes élèves. On peut également y insérer simplement des éléments multimédias. – NDR] ; et OpenBoard pour l’utilisation des fichiers numériques en interactivité [OpenBoard est un logiciel d’enseignement interactif pour TNI open source conçu pour être utilisé dans les écoles ou universités. Il peut être utilisé indifféremment avec un tableau blanc interactif ou dans une configuration à double écran avec tablette numérique et un beamer – NDR]. Avec les élèves, on fait surtout du traitement de texte et du calcul en ligne (je fais des petits exercices en ligne qu’ils peuvent refaire à la maison), et un peu de programmation avec le logiciel Scratch. J’utilise aussi des petits robots Thymio et Bluebot, pour des jeux éducatifs. D’autre part, l’outil numérique nous permet de publier photos et vidéos sur un blog que l’on a créé cette année. 

Cette pratique fait-elle partie des consignes pédagogiques que vous recevez, ou vient-elle d’une initiative personnelle ?

C’est un apport personnel, nous avons développé des programmes avec un collègue pareillement féru d’informatique. De toute façon, dans ce domaine-là, il n’y a pratiquement pas de consignes particulières. Certains enseignants ne sont pas à l’aise avec l’outil informatique, ils n’hésitent pas à me demander conseil et je suis là pour les aider. Il faut proposer des choses simples qu’ils peuvent utiliser facilement dans leur classe sans avoir à y passer trop de temps… 

Au sein de votre académie, pouvez-vous échanger avec d’autres enseignants sur ces pratiques et ce qu’elles peuvent impliquer ?

Très peu. L’inspectrice de ma circonscription et la conseillère pédagogique en informatique ont communiqué l’adresse de mon site internet, mais cela n’a pas eu beaucoup d’écho. Je pense que beaucoup d’enseignants n’ont pas envie de perdre du temps avec ça, et se contentent des ordinateurs qu’on leur donne avec ce qui est déjà installé.  

Pensez-vous qu’une pédagogie à l’usage des enseignants sur la question du logiciel libre pourrait être utile et nécessaire ?

Oui, mais lorsqu’on voit des conseillers pédagogiques venir en animation avec un bel ordinateur MAC OS truffé d’outils Google et présenter des vidéos sur YouTube, je me dis qu’une meilleure information devrait commencer à toucher ces personnels-là. Je me suis intéressé au sujet lorsque j’ai voulu passer le Cafipemf (Certificat d’aptitude aux fonctions d’instituteur ou de professeur des écoles maître formateur) avec option « enseignement et numérique », pour être conseiller pédagogique en numérique. En fait, il n’y a quasiment besoin d’aucune connaissance technique spécifique. Du coup, on peut se retrouver avec certains conseillers pédagogiques en numérique qui savent à peine utiliser un ordinateur !

Vous avez créé voici deux ans le site informatique-ecole.weblib.re. Quelle était l’intention initiale ?

Le but était de faire connaître les possibilités du numérique libre, et d’inciter les enseignants à utiliser ces outils, de proposer des alternatives aux GAFA. Il y a encore du chemin à faire : lors du premier confinement, on a vu comment tout le monde s’est précipité sur Zoom ou autres… . 

Hors réseaux de l’Éducation nationale, avez-vous cherché en créant ce site à solliciter d’autres soutiens éventuels, par exemple du côté de Framasoft ou de la communauté wiki ?

Au départ, j’avais demandé si le site pouvait être hébergé sur un espace de l’académie mais ça m’a été refusé au motif qu’il s’agissait d’une initiative privée ; c’était donc à moi de me débrouiller pour trouver un hébergeur privé. A un moment, j’ai fait un tutoriel sur framaforms, j’avais envoyé un document texte pour qu’il puisse être modifié et ça avait plu à l’équipe de framasoft. Mais ça demande du temps… Lorsque j’ai fait ça, j’étais à temps partiel. À présent, je suis enseignant à temps complet, et c’est compliqué de pouvoir consacrer au site plus de 2 heures par semaine. Il m’arrive de republier d’anciens articles, et de relayer des choses que je trouve dans le magazine Planète Linux,  j’essaie de me fournir sur une revue qui s’appelle Planète Linux, ou encore sur Classetice. J’essaie de trouver quelqu’un qui pourrait cogérer avec moi le site ; j’ai laissé il y a quelques mois un message sur le réseau Mastodon, sans succès à ce jour. 

L’association Faire école ensemble tâche de faire émerger une petite communauté d’enseignants-développeurs. Que pourriez-vous en attendre ?

Il me semble qu’il serait très utile de pouvoir disposer d’outils sous licence libre, et qui puissent être partagés.  Une sorte de grande bibliothèque avec des outils, des logiciels, des services en ligne… D’ores et déjà, le socle interministériel des logiciels libres référence toute une série de logiciels libres qui sont préconisés pour chaque fonction : traitement de texte, navigateur, etc., jusqu’à des logiciels de gravure… Au-delà des outils, la communauté d’enseignants-développeurs que vous évoquez pourrait permettre de mieux échanger nos compétences mutuelles. 

Pourquoi donnez-vous tant d’importance à la question du numérique libre dans l’éducation ?

Quand on voit les données qui sont prises à l’insu des utilisateurs et qui sont ensuite revendues, je n’ai pas envie de faire subir ça à mes élèves ! Et puis, il y a toute la question de l’optimisation fiscale que pratiquent ces géants du numérique pour échapper à l’impôt. Ce sont autant de moyens qui peuvent manquer aux établissements publics de santé, on le voit en ce moment ! Le choix du numérique libre, c’est donc avant tout un choix éthique. On est face à des enfants qui sont de futurs adultes. Si on veut leur transmettre un sens éthique, il faut leur proposer des outils qui incluent d’ores et déjà cette dimension.

Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet.

J’enseigne, je code et je partage – EP 02 : Christophe Auclair

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

«Je suis enseignant, pas informaticien » Christophe Auclair, concepteur du site multimaths.net

Professeur de mathématiques dans le plus gros collège REP de l’académie de Dijon, Christophe Auclair utilise depuis 2001 les TICE dans le cadre de ses cours. Après avoir mis au point de petits logiciels utilisables en classe, il a proposé à l’académie de Dijon des applications pour tablettes. L’ensemble de ces applications, gratuites, sont aujourd’hui disponibles sur son site internet, http://multimaths.net

Peut-on dire que vous êtes un enseignant «technophile»?

CHRISTOPHE AUCLAIR – Disons que j’aimais bien m’amuser avec les ordinateurs. Au début de ma carrière d’enseignant, je cherchais une façon d’intéresser les élèves dans ma discipline, les mathématiques, qui n’est pas toujours d’un accès facile pour les adolescents.

Et en tant qu’enseignant, n’êtes-vous pas technophile dans un milieu qui peut paraître technophobe, tant certains peuvent redouter l’arrivée en classe des nouvelles technologies, qui pourraient en quelque sorte se substituer à leur présence en classe? Voyez-vous une évolution sur ces questions ?

Le côté technophobe a plutôt tendance à empirer, notamment à cause de ce qu’on peut entendre sur l’intelligence artificielle depuis quelques mois. Suite à la signature de partenariats entre le ministère de l’Éducation nationale et certains gros acteurs de l’EDTech (cf par exemple cet article de cafepagogique.net -NDLR), beaucoup de collègues se sentent inquiets. Pour ma part, en ce qui concerne toutes les applications que j’ai pu développer, la présence de l’enseignant reste primordiale pour accompagner, corriger, rectifier… Le confinement a heureusement montré qu’il y a un besoin essentiel des enseignants pour évaluer, réguler, encourager les élèves. On n’en est pas encore, loin s’en faut, au moment où les machines et l’intelligence artificielle pourraient remplacer le travail d’un enseignant en présence avec ses élèves ! Pour l’instant, et sans doute pour un bon moment encore, cela ne fonctionne tout simplement pas pour une écrasante majorité des élèves.

Dans votre formation initiale, on suppose que le sujet des nouvelles technologies, de l’usage du numérique était peu abordé ?

Peu abordé ? C’est peu dire. Ça n’existait pas du tout. Mais j’ai 50 ans ! J’ai fait un peu de langage Turbo Pascal à la fac, c’est tout… J’ai donc appris sur le tas, au fur et à mesure que je cherchais des outils que je ne trouvais pas, ou alors il s’agissait de logiciels payants (que la plupart des établissement scolaires ne peuvent se payer). Dès le départ, le premier ordinateur que j’ai acheté m’a servi à faire mon boulot de prof et à produire des documents pour les élèves. Je n’étais pas spécialement technophile, je le suis d’abord devenu par besoin, et ensuite par plaisir !

Et votre intention, de pouvoir «accrocher» les élèves, a-t-elle fonctionné ?

Ça a fonctionné, et ça continue ! C’est d’ailleurs pour cela que je continue de produire des applis. Si je m’étais aperçu que ça ne valait pas le coup, par rapport au nombre d’heures passées, il y a longtemps que j’aurais arrêté ! Même pour les petits, ça marche plutôt bien : si on leur fait réviser les tables de multiplication avec une feuille remplie de calculs, ils vont vite se lasser et ce ne sera pas très performant. Si on fait le même genre de travail sur un ordinateur ou une tablette, on s’aperçoit qu’ils en font beaucoup plus… De plus, mes élèves ont également un rôle de «testeurs», qu’ils trouvent gratifiants (on est les premiers à essayer !). Ils n’hésitent pas à dire ce qui ne va pas, sur le fond aussi bien que sur la forme. Il y a une émulation très stimulante.

Avec les élèves, vous étiez donc déjà dans une logique coopérative ?

Oui, mais pas de façon consciente, c’est arrivé comme ça. Et le fait que les élèves me réclament des choses m’a fait sortir de ma zone de confort. Je n’avais pas spécialement d’expérience en matière de programmation mais il a fallu que je me décarcasse pour produire des contenus qui puissent répondre à leurs attentes.

Vous faites là état d’une expérience personnelle. Y a-t-il eu sur ce sujet une évaluation de la partde l’Inspection académique?

Non… Je peux simplement me référer au rapport Tricot («Numérique et apprentissages scolaires»,rapport produit par le Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco), octobre 2020 -NDLR), qui analyse les effets du numérique dans l’éducation. Je constate que le type d’application que j’ai pu développer correspond aux recommandations sur les apports pédagogiques. Sinon, les retours qui me sont faits viennent directement des élèves, de parents, et aussi de collègues qui utilisent mes applis parce que, de toute façon, en mathématiques, il n’y a pas énormément de choix. Mais de la part de l’académie de Dijon, non, je n’ai pas de retours «officiels».

Pourtant, vous avez été chargé à un moment donné de concevoir des ressources pédagogiques quiutilisent les outils numériques?

Ça ne s’est pas exactement passé comme ça. En 2015, à l’époque où a été annoncé le «Plan numérique à l’école», c’est moi qui ai proposé de développer du contenu pour tablettes. J’étais allé voir sur les stores ce qui existait comme applications en maths pour des collégiens; j’en ai trouvé une, geogebra, mais c’était quasiment la seule : quelques autres étaient payantes, souvent en anglais, et ne correspondaient pas vraiment à ce qu’on travaille au collège. Je me suis dit que c’était un peu nul de donner des tablettes aux élèves et aux enseignants, sans qu’on puisse en profiter dansl’enseignement des mathématiques. J’ai alors soumis un projet à mon inspectrice à l’académie deDijon (Mme Ingremeau), en précisant que je ne pouvais garantir le résultat, n’ayant encore jamais fait d’application sur tablette. L’inspectrice a accepté, mais ça a été très compliqué: elle a fait pendant quatre mois le siège des ressources humaines au rectorat pour qu’on accepte de me dégager des heures. J’ai alors pu commencer à faire des tests. La première année je ne savais pas faire des applications sous iOS, c’était seulement des applications Android avec des versions PC. Dans mon académie, ça n’a pas eu beaucoup d’impact: c’est la moins bien dotée en tablettes ! Mais assez vite, ça a essaimé dans d’autres régions, notamment en région parisienne, à Créteil, dans l’Oise, et aussi à l’étranger, en Belgique, en Suisse et même au Québec. En revanche, dans mon académie, ça n’a pas vraiment suivi, faute de matériel adéquat. Lorsque mon inspectrice a quitté son poste pour devenir DANE dans une autre académie, ma décharge horaire a progressivement diminué… jusqu’à plus rien.

Vous financez vous-même la réalisation des applications?

Oui, depuis le début. Depuis 2016, je finance l’achat des logiciels et des licences développeur. J’avais tenté d’obtenir une aide, mais on m’a fait savoir que ça ne rentrait pas dans les clous et qu’il n’y avait aucune ligne budgétaire pour ça. En gros, c’est: débrouillez-vous! Le budget est de 460 euros paran, sans tenir compte du matériel acheté pour le développement .À plusieurs reprises, on m’a proposé des contrats avec des entreprises de la filière EdTech. Mais dans ce cas, je serais rémunéré, en plus de mon temps plein, par une boîte qui revendrait le contenu à l’Éducation nationale. J’ai toujours refusé parce que je considère que les profs et les élèves doivent pouvoir utiliser ces applications-là gratuitement. Dans mon propre collège, si ça devait être payant,on ne pourrait pas se les procurer. Avec des crédits TICE d’environ 300 € par an, ça permet tout juste
de remplacer deux écrans et trois claviers ! Je tiens à ce que ça reste gratuit.

C’est-à-dire que l’Éducation nationale n’est pas disposée à vous octroyer une décharge horaire, et a fortiori financer une part du développement de ces applications, mais est prête à payer à un éditeur des logiciels, des programmes, etc. ?

Ce sont des histoires de gros sous. Le ministère va effectivement passer des contrats avec des entreprises EdTech et des éditeurs qui ont bien senti le filon… Les BRNE (Banques de ressources en numérique) ont été déléguées à des prestataires privés : Belin, Hatier ou des boites EdTech comme Maskott. Certains contrats pèsent plusieurs millions d’euros…. Les enjeux sont énormes, et j’ai tendance à déranger avec mes petites applications gratuites, mais pas mal utilisées en France.

Vous défendez donc la gratuité d’usage. Pourquoi ne pas privilégier parallèlement la licence libre ?


Les applications ne sont pas sous licence libre pour la simple raison que je n’en suis pas le propriétaire ; elles ont été payées par l’académie de Dijon qui reste propriétaire des sources des programmes, et je ne peux pas décider de les rendre libres. D’autre part, lorsque j’ai commencé, je n’avais aucune formation de développeur : Je me suis formé sur le tas, et je n’étais de toute façon pas suffisamment assuré de mon code pour le mettre en licence libre (j’aurai trop honte qu’un vrai développeur vienne regarder le code de mes premières productions !). Je suis enseignant, pas développeur !

Quel est le temps hebdomadaire que vous pouvez consacrer à la maintenance et au développement de ces applis ?

Lorsque je bénéficiais de mes 9 heures de décharge hebdomadaire pour travailler sur les tablettes, j’y passais en moyenne 20 heures par semaine. Redevenu enseignant à plein temps, j’y consacrais en moyenne 2 à 4 heures par semaine. Mais cette année, je n’ai fait aucun développement. Je consacre beaucoup de mon temps libre au suivi des utilisateurs. Parfois, c’est simplement un mail de remerciement et d’encouragement d’un professeur, mais parfois c’est plus compliqué : cela peut être, par exemple, un référent numérique qui veut déployer des applications sur les tablettes de son établissement et qui cherche un renseignement, ou encore des profs qui demandent des conseils sur telle ou telle séquence à mettre en œuvre dans un cours. Parfois, ce sont aussi des parents d’élèves qui n’arrivent pas à installer une application. Mine de rien, cela me prend beaucoup de temps.

L’un des objectifs de l’association Faire école ensemble, notamment à travers cette série d’entretiens, serait de donner l’impulsion à une communauté d’enseignants-développeurs. Comment accueillez-vous une telle initiative ?

Sur le principe, c’est très bien. Mais c’est sans doute compliqué à mettre en place, parce que quelle que soit la façon dont on s’y prend, ça devient vite chronophage. J’ai passé beaucoup de temps à faire des tutoriels pour des collègues ; les profs sont très enthousiastes au départ mais beaucoup abandonnent lorsqu’ils voient le nombre d’heures que ça représente. On a tous un métier de prof à côté, mais si on peut se répartir le travail, au moins dans une même discipline, c’est très bien. L’idée d’une communauté où l’on pourrait se répartir les tâches, travailler sur des choses distinctes ou travailler à plusieurs sur un même projet, me semble très intéressant. A tout le moins, cela incite à pouvoir profiter des expériences des uns et des autres.


Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet.

J’enseigne, je code et je partage – EP 01 : Rémi Angot

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

« Plus on échange, plus on apprend » Rémi Angot, initiateur de coopmaths.fr

Professeur de mathématiques dans un collège du Gard, Rémi Angot est en outre formateur premier degré et culture numérique au sein de la Faculté d’éducation de Montpellier. Membre de l’association Sésamath (auteur de manuels et cahiers scolaires dont les contenus sont édités sous licence libre et téléchargeables gratuitement sur Internet), du CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques) et de l’ICEM 34 (qui représente le mouvement Freinet dans le département de l’Hérault), Rémi Angot est à l’origine du projet coopmaths.fr et du développement de MathALEA (exercices de mathématiques à données aléatoires pour smartphone, ordinateur ou sortie papier).

Comment êtes-vous devenu enseignant-développeur ? Ce que vous avez mis en œuvre et développé résulte d’un engagement bénévole, que l’on pourrait qualifier de « militant ». Comment est née cette « vocation » ?

Rémi Angot – En effet, c’est un travail entièrement bénévole, animé par la passion. En sortant de l’IUFM, je sentais que j’avais un besoin de formation continue. Je me posais encore beaucoup de questions, et j’ai trouvé les réponses à certaines de ces questions dans des communautés d’enseignants, notamment avec l’association Sésamath, qui avait développé un logiciel que j’utilisais, Mathenpoche. Je me suis rapproché de cette communauté pour participer à la rédaction d’un cahier d’exercices libre de droits, et j’ai trouvé là un formidable lieu de formation continue. Les fiches d’exercices, que je ne réalisais que pour mes élèves, pouvaient être relues par d’autres professeurs, améliorées au fil de nos échanges. A partir de là, cela m’a paru important de faire mon métier en collaboration avec d’autres enseignants.

Vous aviez déjà une compétence en informatique ?

En classe préparatoire puis en licence de Mathématiques, il y avait un enseignement de la programmation. Mais je me suis essentiellement formé en autodidacte, ayant développé très jeune une passion pour l’informatique.

L’association Sésamath a été créée en 2001. On peut dire que cette initiative fut tout à fait pionnière…
Au départ, Sésamath a regroupé des enseignants qui, chacun dans leur coin, avaient développé leurs propres sites. Ils ont éprouvé le besoin de se réunir et ont commencé entre autres à développer Mathenpoche (en 2003) qui a été utilisé par de nombreux enseignants. C’est vrai qu’il y avait quelque chose d’assez novateur dans leur approche. Au début des années 2000, Internet commençait à prendre une grande part et ouvrait des possibilités d’échanges qu’on n’avait pas auparavant. Dans une salle des professeurs, la communication n’est pas toujours évidente. Le fait de mettre de la distance et de se retrouver sur internet ouvrait plein de possibilités.


D’autres initiatives, plus ou moins contemporaines de Sésamath, n’ont pas forcément rencontré le même succès. Comment l’expliquez-vous ?


Sésamath a en effet « pris » à un moment donné ; c’est une concordance de plein de facteurs… Mais avant tout, cela repose sur des personnalités incroyables, des gens qui sont prêts à consacrer beaucoup de temps à un projet, par passion. Maintenant, ça devient plus compliqué. Ces dernières années, on a demandé de plus en plus aux professeurs, on se retrouve débordé par toute une série de charges administratives… Et quand on est débordé, on a moins de temps pour le bénévolat. C’est aussi pour cela que ça a davantage fonctionné avec des enseignants de collège qu’avec des enseignants de lycée…


Parlons à présent du site coopmaths.fr auquel vous participez… Vous êtes une quinzaine de contributeurs. Concrètement, comment participez-vous au site ?


En fait, je suis à l’origine de ce site Internet. Nous étions plusieurs collègues à participer aux travaux de l’ICEM 34 (Institut coopératif de l’école moderne) ; on travaillait notamment sur la coopération entre élèves et la personnalisation des apprentissages. Dans ce cadre-là, on avait besoin d’avoir un matériel adéquat. Pour que les élèves puissent travailler selon leurs rythmes respectifs, qu’ils puissent refaire des exercices pour s’entraîner, avoir un plan de travail, refaire des évaluations quand la première évaluation n’a pas été satisfaisante, il nous fallait des ressources supplémentaires, qu’on ne trouve pas dans les manuels existants. J’ai commencé à créer des exercices en ce sens, des collègues ont pris le relais… Il se trouve qu’à côté de ce travail de création de fiches, j’aime bien programmer… Au début, j’utilisais le langage de programmation Python, mais que seuls des enseignants avec un bon niveau de programmation pouvaient vraiment utiliser. Je suis ensuite passé à Javascript, dans l’idée que ça puisse être sur un navigateur internet. J’ai alors commencé à développer MathALÉA, un générateur d’exercices aléatoires corrigés de mathématiques. J’ai fait les trente premiers exercices tout seul, et peu à peu des collègues intéressés sont venus faire des relectures, proposer des améliorations. Des collègues programmateurs (Jean-Claude Lhote, Sébastien Lozano, Stéphane Guyon et Erwan Duplessy ) nous ont aussi rejoints. Aujourd’hui, on a un groupe de discussion sur Slack ; j’essaie de coordonner, de relancer un peu tout le monde, en quelque sorte tout un travail de gestion de communauté ; et puis je programme des exercices, j’essaie d’améliorer le moteur, et je coordonne la mise en place du code.


Quel temps y consacrez-vous ?

Je ne sais pas précisément : 10 à 20 heures par semaine. Cela représente beaucoup de temps, mais est-ce du loisir, ou du travail ? Quand on programme, c’est aussi une passion. Et puis il y a un vrai plaisir à échanger avec les collègues ; et aussi lorsqu’on a des retours d’élèves ou de parents d’élèves…
Au-delà du plaisir que vous évoquez, de se sentir relié à une communauté, de pouvoir échanger ; dans votre activité même d’enseignant, au quotidien, quelle serait la « plus-value » pédagogique de ce travail en commun ?
Au début de ma carrière, cela m’a d’abord apporté des outils technologiques (utiliser d’avantage d’animations, mettre le cahier de textes sur internet) qui ont facilité mon enseignement des mathématiques. Par la suite, le fait d’échanger avec de nombreux collègues m’a fait grandir en termes de pédagogie, et m’a conduit à rencontrer des courants pédagogiques différents. J’ai ainsi découvert tout ce qui est pédagogie de la coopération, le courant Freinet, qui ne faisaient pas partie de ma formation initiale. Le mouvement Freinet dans son ensemble m’a beaucoup apporté.


Et dans la classe et dans votre rapport aux élèves, comment cela a-t-il modifié votre pédagogie ?

Il y a plusieurs aspects. Cela passe tout d’abord par une forte utilisation des TICE au quotidien, en déposant beaucoup de choses sur internet, ce qui a pu faciliter la communication avec les élèves. Ensuite, autour des pédagogies de la coopération, j’ai essayé de mettre en place ce qu’on appelle la « boucle évaluative » (qui autorise les élèves à reprendre leurs entraînements suite à une évaluation non réussie). Cela fait partie des outils que j’ai mis en place, qui n’auraient pas été possibles sans les outils numériques. Dans le même ordre d’idées, il y a eu l’envie de développer des plans de travail, de dire que chacun progresse à son rythme, de donner aux élèves des ressources sur internet pour qu’ils puissent réviser, préparer des exercices…


Comment l’institution apprécie-t-elle ou évalue-t-elle cette partie de votre travail ?

Pendant une dizaine d’années, j’ai eu d’excellents rapports avec l’inspection académique, que je tenais au courant des nouveautés, de ce qui se passait sur internet. Peu à peu sont arrivés de nouveaux inspecteurs que j’ai moins eu l’occasion de fréquenter, et j’ai maintenant un rapport plus distant…
Avez-vous senti que le fait d’avoir recours à des communs pédagogiques puisse être susceptible d’éveiller une certaine méfiance de la part de l’institution ?
Ils sont intéressés par beaucoup de choses, mais il peut aussi y avoir une volonté de contrôle, et le fait qu’il existe une communication entre enseignants qui ne passe pas par eux peut éventuellement poser problème. On est dans une administration qui a un fonctionnement très vertical, alors qu’Internet est très horizontal : ce sont deux cultures différentes…


Vous vous référez beaucoup au concept de coopération, qui est d’ailleurs présent dans l’intitulé de votre site coopmaths.fr. Cela vous met-il en relation avec d’autres mouvements coopératifs ?

Le lien se fait autour du mouvement Freinet et de l’ICEM, autour du CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques) et des cahiers pédagogiques… J’ai découvert l’ICEM assez récemment, voilà 5 ans, et j’ai beaucoup appris de ce mouvement. J’avais une formation autour des mathématiques et de l’enseignement didactique de ma discipline, mais je pouvais être mal à l’aise lorsqu’il s’agissait de faire autre chose : par exemple, en tant que professeur principal, on nous demande d’animer des heures de vie de classe. Par le biais de la coopération, j’ai appris à utiliser de nouveaux outils et de nouvelles pratiques, comme le conseil coopératif des élèves, la possibilité de libérer et d’organiser la parole des élèves. Plus largement, derrière l’esprit coopératif il y a une certaine sensibilité « politique » liée au vivre-ensemble, et la conviction que tout ne doit pas être commercial. On peut produire des richesses sans être nécessairement dans un modèle commercial.

Et s’il arrivait qu’un éditeur vous contacte pour vous passer commande d’un un logiciel ou un programme ?

En tant qu’enseignant, j’ai besoin que les ressources que j’utilise soient libres de droits. Je ne veux pas prendre une ressource et l’utiliser telle quelle avec mes élèves ; je veux pouvoir l’adapter à ma classe, à ce que je fais et ressens. Dans mes premières années d’enseignement, je me retrouvais à recopier des exercices de manuels pour pouvoir ensuite les modifier, et je perdais un temps fou. Lorsque des éditeurs proposent des choses qui sont fermées, ça bloque ma pratique et ça me gêne dans mon travail. Auparavant avec Sésamath, aujourd’hui avec coopmath.fr, l’enseignant qui est intéressé peut télécharger tel ou tel fichier sous au format LibreOffice ou au format laTeX, le modifier et en faire ce qu’il veut. Je suis très attaché à cela.
Pour autant, lorsqu’on dit que quelque chose doit être libre, ça ne signifie pas automatiquement que ce doit être gratuit. Cela ne me choquerait pas qu’un éditeur se dise intéressé par les exercices MathALÉA, avec le souci de développer des exercices pour le lycée, par exemple. S’ils sont prêts à payer pour quelque chose qui reste ouvert, ça peut m’intéresser. Je fais beaucoup d’heures supplémentaires et bénévoles par rapport à mon métier d’enseignant. Si quelques-unes de ces heures peuvent être rémunérées pour développer tel ou tel projet, pourquoi pas ? Mais je resterai inflexible sur la question de la licence. C’est toute la logique des communs : le savoir ne doit pas appartenir à quelqu’un, ça doit se partager…
Je considère que je suis fonctionnaire et que je rends une mission de service public… Je le fais pour mes élèves et quand je mets des choses sur internet, si ça peut servir à d’autres élèves, tant mieux… Avec des collégiens, on sent quand on arrive à les accrocher, quand ils progressent. En tant qu’adolescents, ils ne vont pas nécessairement l’exprimer, mais cela arrive parfois, et c’est alors vraiment gratifiant. Il en va de même avec les futurs professeurs des écoles, des étudiantes qui sont en licence ou en master, que je forme à la Faculté d’éducation de Montpellier.
De toute façon, j’ai beaucoup de plaisir à faire le métier que j’exerce. Je dois beaucoup au service public de l’éducation, qui m’a élevé socialement ; et j’avais envie d’aider, d’être dans l’échange…


Quelles seraient vos attentes par rapport à l’association Faire École Ensemble ?

Je suis curieux de pouvoir mutualiser avec des collègues. Plus on échange avec des gens qui ont des parcours différents, plus on apprend. Toutefois, lorsqu’on devient enseignant-développeur, il ne faut pas oublier que notre métier est d’enseigner. Je suis un professionnel de l’éducation nationale, et je ne veux pas devenir un professionnel de l’informatique, même si je passe beaucoup de temps à apprendre ce qui n’est pas mon cœur de métier.

Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet