Récit d’une première sortie dehors en maternelle

Enseignante en maternelle à Châlons-en-Champagne, Delia pratique la classe dehors depuis la rentrée 2021 et nous partage l’expérience de sa première sortie.

Illustrations Charlotte Vuarchex

Bonjour, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis Delia Gobert et je suis enseignante en maternelle (PS, MS, GS). J’enseigne à Châlons-en-Champagne, dans la Marne. Je fais aussi partie de l’AGEEM dans laquelle je suis active. J’ai notamment participé à l’organisation du congrès national d’Epernay en juin 2021.

Qu’est ce qui vous a décidée à vous lancer ? Quel a été le déclic ?

J’ai eu envie de me lancer en observant à quel point les enfants se sentent bien dehors mais aussi parce qu’il s’y passe plein de choses utiles d’un point de vue pédagogique. Le confinement m’a donné encore plus envie de sortir. Je suis enseignante dans un quartier où beaucoup de mes élèves sont défavorisés. Ils vivent en immeuble et n’ont que très peu l’occasion de sortir. J’avais commencé il y a 2 ans, une fois de temps en temps, cette année ce sera une fois par semaine.

J’ai été influencée par Christèle Ferjou, ses vidéos, son livre avec Moïna Fauchier Delavigne et par des rencontres. Avant tout, j’avance dans mes réflexions en échangeant avec les autres. L’année dernière, dans le cadre de la préparation du congrès d’Epernay de l’AGEEM qui portait sur les espaces, nous avons monté un groupe de travail “enseigner ailleurs”. Il réunissait des professeurs de la Marne, de la Haute-Marne, de l’Aube et des Ardennes à différents niveaux. Certains avaient déjà commencé, d’autres pas. On se réunissait tous les 15 jours en visio et ce sont ces échanges entre pairs qui ont fait déclic.

Comment l’avez-vous préparé ?

Sur le plan pédagogique cet été, je me suis documentée, j’ai réfléchi à comment je voulais organiser ma classe dehors, comme pour tout enseignement à l’école.

Concernant les parents, j’ai échangé au préalable avec des collègues pour savoir quoi aborder et comment les prévenir. J’ai eu la chance de faire ma réunion de rentrée avant de sortir. De la pluie était annoncée, ce qui pouvait faire peur. J’ai donc pris le temps de leur expliquer ce qu’on allait faire, quels étaient les objectifs, les avantages, ce qu’on allait demander – une tenue de pluie et un change.

Les enfants, je ne leur en ai pas trop parlé, ils voient juste sur le calendrier qu’on y va chaque vendredi. Je voulais qu’ils découvrent. C’est la façon dont je vois la classe dehors, un changement de posture de l’enseignant en partant des observations des enfants et de leurs réactions. Je ne voulais donc pas trop leur en dire. Ils savaient juste que nous irions au “Jar”, le parc à côté de l’école.

Qui vous a aidé dans la préparation ?

Les collègues du groupe de travail de l’AGEEM qui avaient déjà pratiqué la classe dehors m’ont soutenue. Au sein de mon école, pour le moment je suis la seule à pratiquer, j’espère semer des graines qui donneront envie à mes collègues de se lancer à l’avenir.

Quel lieu investissez-vous pour la classe dehors?

Nous irons dans un parc public à côté de l’école tous les vendredis matin puis dans un jardin potager à partir de Janvier 2022.

Votre commune a-t-elle été facilitante ?

Dans le parc que nous occupons actuellement – et qui sera inondé à partir de janvier – on ne peut pas creuser, les enfants ne peuvent pas monter aux arbres. Je me suis donc tournée vers la mairie qui possède des petits parcs clôturés, les “jars potagers”, qui ne sont pas tous des potagers. Ils sont mis à disposition d’associations. Une d’elle a accepté de le partager avec nous : la mission locale qui travaille avec des jeunes en difficulté scolaire. Je l’aurai le vendredi matin et je m’attends à ce que des projets entre mes maternelles, les collégiens et lycéens de la mission locale émergent.

Pouvez-vous décrire le déroulement de votre première sortie ?

Je vais décrire ce qui était prévu puis ce qui a été vécu puisque cela a été un peu modifié.

Nous avons d’abord un court temps de déplacement sur lequel j’effectuerai un travail spécifique dans l’année. Comme c’était la première fois que nous allions au parc, nous avons fait tout le tour du parc et marqué les limites. Après, il y a eu un temps de jeu libre parce que d’après ce que j’ai entendu, lu, ce temps est important pour la découverte et la créativité. Ensuite, j’avais prévu un regroupement. On y raconte ce qu’on a fait, chacun met en avant ce qu’il a vu, ce qu’il a véçu, ce qu’il a aimé, pas aimé. J’avais également prévu un petit goûter qu’on ne fait pas d’habitude en classe mais là, les élèves courent beaucoup. Puis nous avons fait une chanson, de la poésie, une lecture d’histoire, comme à chaque séance. J’avais ensuite prévu des activités plus dirigées mais à cause de la pluie – deux enfants ont beaucoup joué dans l’eau, étaient mal équipés et commençaient à avoir froid – nous avous écourté la séance et nous sommes rentrés.

Toutes les séances se passeront avec un temps de jeu libre, un regroupement, des ateliers plus ou moins dirigés et un dernier regroupement avant de revenir à l’école.

Qu’est ce que vous appréhendiez le plus avant la première sortie ?

J’appréhendais plutôt la réaction des parents. On est sortis le vendredi, je leur ai annoncé le lundi. Il n’y a eu aucune réaction négative. Plus on avancait dans la semaine, plus le temps se couvrait, je redoutais donc aussi la météo. J’ai échangé avec les collègues qui m’ont rassurée et puis je ne voulais pas annuler la première séance, au risque de décrédibiliser la démarche auprès des parents. De plus, les enfants étaient impatients. Je me questionnais un peu sur ce qui allait se passer et c’est là qu’il y a un changement de posture de l’enseignant, on doit réagir sur le vif et même s’il y a des imprévus, en fin de compte il s’est passé tellement de choses que je n’ai plus cette crainte pour les prochaines fois.

Comment avez vous trouvé les élèves ?

Entre eux, je m’y attendais, les enfants n’avaient qu’une envie : courir, s’amuser, sauter dans les flaques d’eau, faire leurs propres observations. La séance a commencé par dix minutes où tout le monde s’est lâché, a couru, crié et puis après les élèves se sont posés. Là j’ai été étonnée et très contente de voir que des binômes se sont créés alors qu’ils ne s’étaient pas créés en classe. Ils ont eu besoin de s’entraider. Il y a un petit pont qui nécessite de passer par un chemin boueux. Des petits ont aidé des grands, des grands qui ne s’étaient pas encore parlé se sont associés. J’ai vraiment vu de l’entraide. Aucune dispute, aucune bagarre. Certains ont joué au policier, sans que cela entraîne de violence. Alors que dans la cour de récréation, lorsqu’ils jouent, il y a toujours un moment où il est nécessaire d’intervenir.

Vis-à-vis de moi, comme en classe, certains sont venus me voir car ils avaient besoin de me montrer et de partager, d’autres non. En revanche, j’ai constaté que malgré la présence d’accompagnateurs, je restais le pilier central, les enfants tournent autour de moi et ne s’éloignent pas trop.
Il y avait une mare avec des poissons, nous sommes allés les voir ensemble, ils n’y sont pas allés d’eux-mêmes. Il s’agissait de notre première séance. Nous verrons l’évolution de leur comportement dans quelques semaines quand ils se seront approprié le lieu et en auront vu les limites.

À l’égard de la nature, ils ont été très respectueux. On avait mis en avant qu’il ne fallait pas cueillir, que s’il y avait des fleurs, on avait le droit de regarder, que je pouvais les prendre en photo. On a commencé à voir les déchets, notamment des briques de jus d’orange, on a commencé à en parler en se disant qu’il serait bien d’avoir un sac poubelle pour en ramasser la prochaine fois.

Des réactions vous ont-elles surprises ?

Oui, l’entraide sur les moments physiques. Il y a aussi eu quelques incompréhensions. Par exemple, un élève observe l’ombre d’une feuille qui flotte dans une flaque et un camarade arrive et saute dedans. Celui à 10cm du sol était trempé. Mais cela s’est vite régulé, il y avait tellement de flaques qu’ils se sont auto-organisés. Il y a eu des réactions et réflexions très intéressantes sur le langage (flotte/coule ; profond/pas profond). J’étais davantage une observatrice, les enfants faisaient entre eux l’émission d’hypothèse – je teste, je vérifie, ça va, ça ne va pas.

À quelle fréquence prévoyez-vous d’aller dehors et combien de temps ?

J’irai dehors tous les vendredis matin. Le but est d’y aller tout au long de l’année pour voir l’évolution de la nature et de leurs réactions.

Que pensez-vous de l’initiative classe-dehors.org ? Y avez-vous déjà contribué ? Comment la faire évoluer pour qu’elle soit plus utile ?

Oui ! Je prévois de partager des ressources pédagogiques. J’aimerais aussi partager les questions que je me pose chaque mois. Par exemple, aller dehors, oui. Mais quels liens avec les activités dans la classe ?

Quel conseil donneriez-vous à un.e enseignant.e qui aimerait se lancer ?

Osez ! Lâchez prise. Ce n’est pas évident, sur les premières séances on peut avoir l’impression que ce n’est qu’un temps de récréation. En tant qu’enseignant si on lâche prise, si on laisse jouer et qu’on prend des notes, il va se passer des choses qu’on va pouvoir reprendre après. Il faut prendre le temps, comme en classe, ce n’est pas en deux séances que tout se joue.

Propos recueillis par Benjamin Gentils

Enseigner dehors : témoignages croisés

“Faire classe dehors a redonné un sens à ma mission après 30 ans d’enseignement”

La nature qui apaise et aiguise les curiosités, des mises en situation qui facilitent certains apprentissages… Pour Julie, Marianick et Carine, trois enseignantes de primaire et de collège, faire classe dehors n’est pas une lubie, mais une pratique pleine de vertus.

Bonjour, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : enseignante en CM2 en Haute-Saône dans une zone rurale, je fais école dehors depuis septembre 2020. Je suis également membre du collectif Profs en transition.

Marianick (CP, Loiret) : basée dans le Loiret dans une commune de 3000 habitants, j’enseigne en extérieur tous les mardis matin (ou presque) depuis janvier 2020. L’an dernier avec des maternelles et cette année en CP. Je suis membre du réseau RPPN, membre des groupes facebook Profs en transition et l’école du dehors (Belgique) et j’ai été sollicitée par le réseau GRAINE Centre qui souhaite développer l’accompagnement des enseignants pour aller dehors.

Carine (EPS, Landes) : je suis professeure d’EPS dans un petit collège rural des Landes. Depuis 2019, j’avais de envie de proposer des séances d’activité physique en pleine nature avec les élèves. Mais sans forcement faire des APPN (Activités Physique de Pleine Nature) : courses d’orientation, escalade, VTT. Je souhaite plutôt proposer des jeux traditionnels dans la nature. Je n’ai pas pu en faire beaucoup jusqu’ici. Cette année, j’ai surtout fait de la randonnée nature avec mes classes. J’ai vraiment axé les séances sur la découverte des paysages, des plantes, des arbres.

Pourriez-vous décrire succinctement votre pratique de la classe dehors ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on a démarré à deux collègues. Un peu effrayées au début, on partait une fois par mois, une après-midi entière. On a un bois pas loin dans lequel on a nos cabanes, on a construit des “hôtels à insectes” sous forme de haies mortes et des toilettes sèches. On y fait aussi de la littérature, de la poésie, de la relaxation.

Marianick (CP, Loiret) : je vais chaque semaine sur une parcelle de forêt de l’Office National des Forêts (ONF). J’ai demandé l’autorisation pour y aller chaque mardi de l’année scolaire. Mon défi est de proposer chaque semaine aux enfants une ou deux activités qui répondent aux programmes (lecture, mathématiques, questionner le monde, land-art, sport, etc.) pendant 30 à 45 minutes. Ensuite, les enfant ont 30 à 45 minutes de jeu libre. Ils ont un besoin énorme de jouer ensemble dans un lieu qui offre des supports d’observation en 3 dimensions extraordinaires (croissance de la Crosse de fougère, métamorphose de tétard…). Mon défi c’est de donner aux enfants l’envie de connaitre tout ce qui les entoure et de mettre un nom sur tout ce qu’il y a (animal, végétal, minéral). Faire classe dehors a redonné un sens à ma mission après 30 ans d’enseignement.

Carine (EPS, Landes) : Je vais parler de la pratique de la randonnée. Je donnais des thèmes comme les arbres, les plantes, les comestibles,… mais ce qui se passait en réalité, c’est que je me laissais guider par la curiosité des élèves. Dès qu’ils s’arrêtaient pour regarder un élément, on découvrait ensemble. Cela nous mettait parfois en retard car je n’ai que des créneaux de 2 heures de cours. Une fois, on a travaillé sur la différence entre les arbres de plantation naturelle et ceux de plantation artificielle. Nous les avons imités avec notre corps. Soit tous en rang d’oignons soit de façon plus naturelle et mélangée. Je me laissais porter par leur enthousiasme et leur curiosité.

Qu’est ce qui vous a décidé à vous lancer ? Quel a été le déclic ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on s’est lancé car nous étions deux. Cela aide de s’appuyer sur une collègue. C’est une envie que j’avais depuis longtemps, mais on a beaucoup de choses à gérer en début de carrière. Avec le temps, on prend davantage confiance et on se rend compte qu’on peut suivre les programmes tout en prenant en compte la nature. Avec une collègue on s’est dit : “c’est parti, c’est cette année”. Le confinement a participé à accélérer ce cheminement mais nous avions entamé un jardin il y a déjà 6 ans. Lire m’a aussi beaucoup aidé. Je me suis accrochée à des articles pour construire ma démarche (organiser, nommer, rendre cela plus régulier, le présenter aux parents). Quand on a commencé, on ne le faisait qu’une fois mois car on avait pas de savoirs construits.

Marianick (CP, Loiret) : De mon côté, le délencheur a été une revue FCPE, un article sur Elise Sergent du réseau Graine Bourgogne Franche Comté. Parallèlement j’ai assisté à une présentation de l’ouvrage “L’enfant dans la nature” de Moïna Fauchier Delavigne et Matthieu Chéreau organisée par l’AGEEM, puis j’ai lu “L’enfant des bois” de Sarah Wauquiez, “L’école à ciel ouvert” aux éditions de la Salamandre, “Dehors j’apprends” de Christine Partoune, “Passeur de nature” d’Emilie Lagoyete, « Art terre de Patrick Straub; et enfin la vidéo avec Elise Sergent en partenariat avec le réseau Graine et celle “Il était un jardin” avec l’enseignante Cristele Ferjou.

J’ai dû beaucoup me documenter. Mais après 20 ans d’enseignement en maternelle, j’en avais marre de voir les enfants gratter les fissures de la cour pour voir la nature, ils ont un besoin énorme d’être dans la nature. J’ai attendu 30 ans avant d’investir les espaces naturels !

Carine (EPS Landes) : Pour ma part, cela relève d’une volonté d’aller vers plus de sobriété dans ma disicipline, l’EPS, qui demande beaucoup de matériel. J’avais vraiment besoin de revenir à quelque chose de plus simple, de plus proche de la nature, pour moi comme pour les élèves. A côté de cela, mon mari est animateur nature et j’avais donc des bouquins qui trainaient à la maison, j’ai commencé à les lire puis je me suis dit pourquoi ne pas essayer de proposer des cours axés sur la nature ? Les témoignages sur le groupe facebook Profs en transition commençaient également à me titiller.

Pourriez-vous partager un exemple d’activité dehors que vous appréciez ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Ce que je préfère, ce sont les jeux libres. J’ai aussi adoré faire “un dialogue avec mon arbre” : observation et photos des détails d’un arbre par chaque élève, ensuite l’élève se prend en photo avec l’arbre. Il s’agit d’écrire un dialogue entre eux et l’arbre. Ils ont mis un moment à reconnaitre les arbres. Ils ont leur arbre préféré, parfois ils en visitent d’autres ou ils se prêtent les arbres.

Marianick (CP, Loiret) : En janvier dernier, j’avais déposé avant la séance une lettre sur un des rondins de la parcelle. Un écureuil écrivait aux enfants qu’il était très content de les entendre à nouveau dans la forêt car il ne les avait pas entendus depuis 15 jours (vacances); l’écureuil demandait de l’aide pour la chouette qui avait pris froid et ne hululait plus. Il leur a laissé une recette à confectionner pour la soigner : deux glands, deux feuilles de houx, de feuilles de chênes, un peu de terre, un peu de sable, etc. Tout ce qu’on avait vu depuis plusieurs mois était intégré dans la recette. Ils connaissaient le lexique. Je savais qu’ils sauraient le lire. Puis ils sont partis en recherche, ils ont tout rapporté sur la bâche puis nous avons ensemble préparé la tisane de la chouette. L’écureuil nous avait demandé de laisser la tisane sous le néflier.

Carine (EPS, collège) : Au cours d’une balade, nous avons traversé une portion entre deux champs, les élèves étaient par deux, un les yeux fermés devant et un derrière qui guidait. Ceux qui avaient peur pouvaient avoir la main de leur camarade dans le dos, pour les plus courageux, ils pouvaient ne pas avoir de main et juste se laisser guider à la voix. Je pensais que certains des 6ème ne joueraient pas le jeu, ils l’ont en fait tous fait et ils ont repris l’exercice à plusieurs reprises, plus tard dans l’année, d’eux-mêmes.

Comment avez-vous évolué dans votre façon de faire depuis vos débuts ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on a réglé les problèmes d’encadrement. J’ai 30 élèves, il faut plusieurs accompagnateurs On espère avoir l’appui d’un service civique et de parents volontaires. L’année prochaine, j’irai dehors une fois par semaine plutôt qu’une fois par mois. Je compte aussi utiliser d’autres espaces extérieurs comme support pédagogique. Par exemple, le monument aux morts

Marianick (CP, Loiret) : Dans notre pratique on est de plus en plus zen, rassurés, on fait de plus en plus confiance aux enfants. Au départ, on avait très peur pour la sécurité de l’élève. En réalité, ils prennent des risques mesurés, même s’ils grimpent aux arbres. Je n’ai jamais eu une plaie, un bobo.

Carine (EPS, Landes) : Je me laisse de plus en plus porter par la curiosité des élèves. Au début, j’étais très à cheval sur les questions de sécurité. Maitenant, je leur fais plus confiance. Lors des randonnées, le groupe s’effiloche mais ils savent que nous devons nous attendre à certains endroits. Les enfants respectent les consignes.

Marianick (CP Loiret) : J’ai des enfants de 6 ans, je mets des chefs de rang et je leur donne des points d’arrêt, et même si je ne les ai pas en visuel, quand j’y arrive, tout le monde y est.

A partir de votre expérience, que diriez-vous de ce qu’apporte le fait de faire classe dehors en nature avec vos élèves ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Il y a moins de stress chez les élèves, et un groupe de classe davantage soudé. Les élèves sont également plus curieux de leur environnement, y compris sur de petites choses.

Marianick (CP, Loiret) : Les relations sociales ont évolué positivement. Il n’y a pas de conflit quand les élèves sont dehors, mais de la coopération. Je l’avais lu et je l’ai constaté. Il y a beaucoup plus de curiosité. Face au cahier, ils sont inquiets. Quand on fait la dictée dans la classe, il y a des obstacles que je n’arrive pas à identifier alors que quand je suis dehors et que je fais de l’encodage sur le chemin, cela fonctionne très bien. Par exemple quand je leur demande d’épeler “mirador” ou “borne”.

Carine (EPS, Landes): J’ai constaté une amélioration des liens entre les élèves eux-mêmes et aussi avec moi. Lors des séances de randonnée, les élèves viennent me voir et me poser des questions beaucoup plus fréquemment. Pour moi, cela signifie qu’ils se sentent bien. Dans le contexte sanitaire actuel, marqué par les protocoles, être ensemble dehors représente pour les élèves une bulle d’oxygène. C’est agréable de les voir interagir ensemble, sans qu’il y ait de conflit. La nature est apaisante.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : J’ai un élève en Ulis qui vient rarement et était peu intégré à la classe. Il est grand et fort, et comme il a aidé à pousser des rondins de bois, il est devenu le héros de la classe.

Marianick (CP, Loiret) : En février , il y avait une flaque, les enfants y ont découvert des tétards. Ils les ont observés avec des loupes. La semaine d’après, la flaque avait gelé, les élèves se sont demandés ce qu’étaient devenus les tétards. Cela nous a permis de travailler sur la métamorphose du tétard. Puis je leur ai fait écrire en autodictée: “le tétard se métamorphose en grenouille”. La semaine dernière, on a travaillé sur les Yétis, un élève a demandé si c’était Cromagnon, un autre a répondu qu’avant on était des singes. Et ils ont fait le lien avec la métamorphose du tétard. Ils le vivaient et le comprenaient.

Carine (EPS, Landes) : Mon meilleur souvenir, c’est lorsqu’on a découvert l’étang et que les élèves se sont appropriés le lieu. On a dû franchir un petit pont, certains avaient peur et ont été heureux d’y arriver. Des élèves ont entrepris de replanter un bâton dans la boue, j’hésitais à les laisser faire mais ils étaient tellement contents que je leur ai dit de profiter et de découvrir. C’était comme un temps de jeu libre au cours duquel ils ont beaucoup coopéré.

Et votre pire souvenir ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Un jour où il pleuvait, lors de ma seconde séance dehors. J’avais demandé aux parents de mettre une tenue adaptée à leurs enfants. Mais on est restés dehors trop longtemps. Certains élèves mal équipés avaient froid. La séance suivante, ils étaient mieux habillés.

Marianick (CP, Loiret) : C’est aussi lié à la météo, un jour de grand froid. On se dit qu’on sort par tous les temps. On a fait le trajet en 30 minutes, ensuite les élèves ont eu un temps de jeu libre, puis on est rentrés.

Carine (EPS, Landes) : J’ai du mal à trouver. Je n’ai même pas eu de problème de météo !

Quel conseil donneriez-vous à un.e enseignant.e qui voudrait se lancer ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Il faut un peu lâcher prise par rapport aux codes que l’on peut avoir en classe, à l’intérieur.

Marianick (CP, Loiret): Pareil. Il faut y aller, il faut le voir pour le croire !

Carine : Pareil. Il est indispensable de lâcher-prise. Et puis, il est impératif de veiller à ce que les élèves soient bien équipés afin que cela ne deviennent pas pénible en cas de froid.

Comment voudriez-vous continuer ou évoluer dans votre pratique de la classe dehors ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : J’aimerais augmenter la fréquence de mes sorties. J’ai aussi l’impression que les collègues de l’école vont s’y mettre. On espère que la municipalité va nous suivre et éventuellement mettre un terrain à notre disposition.

Marianick (CP, Loiret) : Je vais baser la totalité des apprentissages sur ce qui est disponible dehors, tout en répondant aux programmes. Pour l’appprentissage de la lecture, je ne vais pas proposer de textes de manuels et je m’appuierai sur nos productions lors des sorties. Je vais continuer à diffuser autour de moi la pratique de la classe dehors. 6 nouvelles classes de l’école vont sortir en juin. De plus en plus de collègues s’interrogent sur cette pratique.

Carine (EPS, Landes) : J’aimerais déjà pouvoir faire ce que j’avais prévu : sortir régulièrement, faire des petits jeux et activités en EPS dans la nature. J’ai envie d’avoir une pratique plus régulière et mieux réussir à embarquer les 3ème qui, au début, étaient un peu réticents, surtout lorsqu’on compare à l’enthousiasme des 6ème.

Que faudrait-il pour faciliter les choses et élargir la pratique en France ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : En début de carrière, les fiches pratiques m’ont beaucoup aidée à me lancer dans des activités toutes faites. Une petite séance-type serait rassurante. Sur la diffusion de la philosophie du dehors, c’est plus dur, il faut le vivre pour la ressentir.

Marianick (CP, Loiret) : Le manuel “Classe à ciel ouvert” de la Salamandre donne des séances clés en mains pour les enseignants. La confiance vient ensuite en pratiquant. Et le ministre a récemment encouragé cette pratique. La prochaine étape serait de l’inscrire noir sur blanc dans les programmes.

Carine (EPS, Landes) :Dans le secondaire, quand on a une heure de classe, comment faire pour sortir ? Il faut donner des moyens d’organisation pour mutualiser les heures, pour être à deux enseignants sur deux heures de classe dehors transcidisciplinaires.

Propos reccueillis par Moïna Fauchier Delavigne et Benjamin Gentils

J’enseigne, je code et je partage – Episode 4

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« L’originalité du logiciel libre, c’est sa licence et la philosophie qui le sous-tend. »

Arnaud Champollion a toujours enseigné à l’école élémentaire. Il sera ERUN (Enseignant Référent aux Usages du Numérique, détaché de classe) dans la circonscription de Digne-les-Bains à compter de la rentrée scolaire 2021. Membre de l’APRIL , il anime le Groupe d’Utilisateurs Linux Local à Digne (Association Linux Alpes), ainsi qu’un groupe de contributeurs à OpenStreetMap. Il a créé http://ecole.edulibre.org/presentation avec Cyrille Largillier, un site de partage où toutes les ressources sont et seront sous licences libres.

Vous nourrissez depuis longtemps un intérêt pour les biens communs numériques et notamment pour les logiciels libres. Comment avez-vous fait la jonction entre cet intérêt et votre métier d’enseignant ?

ARNAUD CHAMPOLLION : Tout simplement parce que l’éducation de futurs citoyens fait partie du rôle de l’enseignant. Nous avons un rôle de prescripteur vis à vis des élèves, tout ce qu’on leur met entre les mains va en partie forger leurs futures habitudes de consommation. Or, le choix des outils que l’on peut utiliser en classe n’est pas seulement un choix technique, c’est aussi un choix éthique qui nous engage sur la formation du citoyen. Voilà pourquoi il me semble que l’école devrait favoriser l’usage de logiciels libres. D’autre part, pour les élèves, cela leur permet de pouvoir travailler à la maison avec des outils qu’ils peuvent installer sans les problèmes de licence qu’ils pourraient rencontrer avec des logiciels propriétaires. Mais là encore, il ne s’agit pas seulement de pouvoir ou non installer des logiciels. Cela permet de les initier à la création de communs numériques et d’élaborer un savoir commun, y compris pour de jeunes enfants, en participant par exemple à Wikimini (Wikimini est une encyclopédie en ligne destinée aux enfants, accessible librement sur Internet. Elle a la particularité d’être écrite par des enfants et des adolescents – NDR).

Justement, vous enseignez dans une classe de primaire. Pensez-vous qu’à cet âge, les enfants ont déjà conscience de cette dimension éthique que vous défendez ?

A.C : Oui, parce que je prends le temps de leur expliquer et de leur présenter les outils sur lesquels nous travaillons. Et lorsqu’on travaille sur des communs numériques (par exemple ce que nous faisons avec OpenStreetMap), je les sensibilise au fait que leur travail pourra ensuite être utilisé par une autre classe.

De quelle façon l’école où vous exercez est-elle équipée en matériel informatique ?

A.C : Pour les écoles primaires, ce sont les communes qui sont responsables du matériel. C’est donc la ville qui décide et achète le matériel informatique qui va être mis à disposition des classes. Il arrive que les enseignants puissent avoir leur mot à dire, mais c’est assez rare.

A.C : Dans les écoles de la ville où j’enseigne, les seuls ordinateurs à disposition sont un portable de direction et, dans chaque classe, un poste fixe relié au vidéoprojecteur. Ils fonctionnent tous avec le système Windows. En ce qui concerne le matériel destiné à être manipulé par les élèves, pas d’ordinateurs, à la place 12 Ipad (tablettes Apple). Dans ma propre classe, j’ai deux ordinateurs portables de récupération sur lesquels j’ai installé PrimTux, une distribution Linux spécialisée pour l’école primaire en France, mais c’est une initiative personnelle.

Globalement, quelle perception ont vos collègues de ces outils ?

A.C : Ce n’est pas quelque chose de familier. Il peut y avoir chez les instituteurs un certain recul par rapport au numérique, qui est lié à une méfiance au demeurant justifiée vis-à-vis du « tout-numérique ».  De plus, il y a la crainte, là aussi justifiée, que les enfants soient tout le temps devant des écrans. Enfin, de façon générale, l’informatique reste perçue comme quelque chose de compliqué, et il faut bien avouer que l’équipement dans les écoles primaires n’est pas fameux, on fonctionne avec du matériel qui est souvent obsolète, qui ne marche pas toujours bien. Ça représente donc une difficulté pour les enseignants.

Et en ce qui concerne le libre, comment expliquez-vous que se soit installé l’idée que c’est extrêmement compliqué, en comparaison d’outils propriétaires que l’on reçoit clés en mains ?

A.C : Il y a en effet une part de fantasme. Je suis honnête avec mes collègues, je les préviens que commencer à travailler sous Linux, à se passer de Gmail et utiliser Nextcloud (logiciel libre de site d’hébergement de fichiers et plateforme de collaboration), etc., va être un peu compliqué au début. Si on est habitué à ne consommer que des plats surgelés et qu’on décide un jour de préparer ses propres repas, on va mieux manger, mais il faut accepter de faire son marché, de choisir ses aliments, d’éplucher les légumes, et de les faire cuire ; forcément, ça prend un peu plus de temps. Donc, j’aime bien expliquer qu’il y a un petit coût d’entrée, encore que certains logiciels soient très faciles à utiliser… Utiliser Linux au lieu de Windows préinstallé, ce n’est pas difficile, mais il faut l’installer soi-même. Si on a été habitué à utiliser Word pendant 10 ans, il faut un petit temps d’adaptation pour s’habituer à la suite LibreOffice, mais ce n’est pas compliqué. Il s’agit juste de changer ses habitudes, ça demande un petit apprentissage mais ensuite on apprend à dominer la machine plutôt qu’à se laisser dominer.

Pour reprendre ce que vous disiez au début de cet entretien, c’est aussi une question de démarche citoyenne.

A.C : La vertu d’un logiciel libre, c’est avant tout d’être… un logiciel libre. On s’est aperçu voici peu que même Linux n’était pas à l’abri de certains virus ; un logiciel libre n’est pas forcément un plus en termes de fonctionnalités… et puis on pourrait se dire qu’on va adopter un logiciel libre en fonction de sa gratuité, mais aujourd’hui, la plupart des services propriétaires sur internet sont aussi gratuits. L’originalité du logiciel libre, c’est sa licence et la philosophie qui le sous-tend.

A Digne, là où vous résidez, vous animez d’ailleurs une communauté Linux.

A.C : Linux Alpes est effectivement un groupe d’utilisateurs Linux comme il en existe un peu partout en France. Nous sommes présents sur deux départements, les Hautes-Alpes et les Alpes de Haute-Provence, qui sont essentiellement ruraux.  En général, on tient une réunion mensuelle, et on participe chaque année à une manifestation nationale initiée par l’April (Association pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre , devenue « April – Promouvoir et défendre le logiciel libre »). A cause des restrictions de déplacements, je dois avouer qu’on n’a pas fait beaucoup de réunions ces derniers mois…  

Pour revenir au champ éducatif, vous avez co-créé le site ecole.edulibre.org. Quelle était l’intention initiale ?

A.C : C’est une initiative déjà ancienne, menée avec Cyrille Largillier.  Il s’agissait de créer un dépôt de ressources éducatives libres sur internet. Mine de rien, les enseignants sont assez partageurs ; on trouve sur internet beaucoup de fiches, de plans de travail, d’exercices, etc.  L’idée était de constituer un portail d’échange de contenus pédagogiques sous licence libre. On a beaucoup alimenté le site au début, mais on n’a pas réussi à générer assez de trafic autour de cette initiative pour enrôler d’autres enseignants et qu’on ne soit pas les seuls à poster… 

Ce type d’initiative, et l’utilisation que vous faites en classe du numérique libre, font-ils l’objet d’une évaluation particulière de votre hiérarchie au sein de l’Éducation nationale ?

A.C : De la part de ma hiérarchie, je suis perçu comme quelqu’un qui a des compétences avancées en numérique et qui les utilise avec ses élèves, mais on reste dans l’aspect pragmatique de ce qui fonctionne. Mon engagement pour le logiciel libre, c’est quelque chose que je distille à petites doses, ce n’est pas quelque chose qui les « chatouille » beaucoup. En fait, je pense que l’Éducation nationale n’est pas vraiment au courant du libre ! Mais le positionnement que l’on peut avoir en faveur des logiciels libres peut s’appuyer sur le fameux RGPD (Règlement général sur la protection des données, Règlement du Parlement européen et du Conseil relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, dont les dispositions s’appliquent dans l’ensemble des 27 États membres de l’Union européenne à compter du 25 mai 2018. NDLR).

Vous avez co-créé et animé ce site, vous participez à la liste de discussion du groupe de travail Éducation et logiciels libres de l’April… Comment percevez-vous l’initiative de Faire école ensemble qui vise notamment à donner une plus grande visibilité à la petite communauté d’enseignants-développeurs ? 

A.C : C’est très bien. Depuis que j’ai commencé à m’intéresser à ces questions, je vois tourner d’autres noms. Déjà, c’est bien de réaliser qu’on n’est pas tout seul dans notre coin à essayer des choses…

Là, on a surtout parlé du site école.edulibre, mais actuellement, je m’investis sur autre chose. Avec l’association Linux Alpes, on développe un projet qui s’intitule CALIEC (Cartes en liberté à l’école). C’est parti d’une idée toute simple : enseignant en CP-CE1,  je peux avoir des besoins qui ne concernent que la tranche d’âge de mes élèves… Parmi les activités sportives que j’organise, je fais beaucoup de courses d’orientation : les enfants ont la carte d’un endroit à visiter, il y a à la fois la course et l’orientation, la notion d’endurance et la recherche de balises, un peu comme dans une chasse au trésor.  Avec des adultes, une course d’orientation peut se dérouler sur des distances qui vont de 10 à 30 kilomètres, il faut chercher des balises cachées dans la forêt, et on peut travailler avec des cartes IGN. Avec des enfants de 5 à 7 ans, la zone de travail n’excède pas 300 mètres, d’abord parce qu’ils n’ont pas une endurance d’adultes, et puis on est responsable de leur sécurité : pas question de les lâcher en forêt ! Avec eux, la course d’orientation va pouvoir se dérouler dans un parc proche de l’école, sauf qu’il n’existe pas de carte pertinente à cette échelle. Alors, j’ai eu l’idée d’utiliser OpenStreetMap (OpenStreetMap est un projet collaboratif de cartographie en ligne qui vise à constituer une base de données géographiques libre du monde (permettant par exemple de créer des cartes sous licence libre), en utilisant le système GPS et d’autres données libres – NDLR), on peut faire du micro-mapping, marquer l’emplacement des barrières,  les intersections de chemins, les lampadaires, les tables de pique-nique, les aires de jeux, etc.  De plus, j’ai envie de faire des cartes personnalisées, notamment avec des choix de pictogrammes en travaillant sur des feuilles de style. J’utilise pour cela un logiciel libre, QGis, qui est un peu compliqué à prendre en main. Mais l’idée, si je crée une symbologie avec cet outil, c’est de pouvoir la transposer à une autre école sans avoir à refaire tout le travail, avec un script qui télécharge les données correspondant aux feuilles de style. Avec le projet CALIEC, nous sommes en train d’écrire un script en langage Python, ce qui fera gagner du temps et rendra cette application accessible à des collègues pas forcément férus d’informatique. Et si une dizaine d’écoles de la même circonscription voulaient travailler ensemble, on pourrait aisément mener des projets communs.

Et puis, en incitant mes élèves à la cartographie de leur quartier, on s’est beaucoup promené, ce qui en soi, est une forme d’éducation physique, mais on a aussi été amené à développer le sens de l’observation, et à poser ultérieurement des questions fort intéressantes : quel est le sens d’un panneau de randonnée, quels sont les espaces réservés aux enfants, y a-t-il des accès pour personnes handicapées, etc. J’ai moi-même porté un regard nouveau sur le monde qui m’entoure, à proximité immédiate de l’école !

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

Portrait croisé : j’enseigne dehors

Florence et Claire, toutes deux enseignantes, se sont lancées en septembre 2020 dans la classe dehors. Dans cet entretien, elles reviennent sur une année scolaire presque complète de pratique.

Claire : Avant de démarrer la discussion, je souhaitais vous dire que la cartographie du site classe-dehors.org fonctionne. Je m’y suis localisée et quelques jours plus tard, une étudiante qui prépare le CRPE (Concours de Recrutement de Professeurs des Écoles) et vit près de mon école m’a contactée. Curieuse de la classe dehors, elle m’a accompagnée jeudi pour découvrir mon expérience. Merci !

Bonjour, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Claire : Bonjour, je suis professeure des écoles à Strasbourg et j’ai une classe de CM1.

Florence : Professeure des écoles dans une REP+ à Beauvais, j’ai une classe de 14 petites sections et 10 moyennes sections.

Depuis quand pratiquez-vous la classe dehors ?

Claire : J’ai commencé en septembre 2020.

Florence : J’ai également commencé en septembre 2020.

Pourriez-vous décrire succinctement votre pratique de la classe dehors ?

Claire : Je vais en forêt tous les jeudis matins, toute l’année, sauf entre la Toussaint et Noël où je n’ai pas pu du fait du plan vigipirate. J’ai la chance d’avoir une très belle forêt à 15 minutes à pied de l’école. On part à 8h45, on essaie d’aller la plupart du temps au même endroit dans une petite prairie, avec une rivière. On réalise les activités prévues… ou pas ! Le retour à l’école se fait vers midi. Une fois par mois, je suis accompagnée par une animatrice du centre d’animation à la nature CINE Bussière. Elle propose des activités plus naturalistes que moi. Lorsqu’elle n’est pas là je prévois une ou deux activités (écriture, mathématiques, art, sport…) puis du temps libre.

Florence : Je sors également tous les jeudis matins. Je vais dans un bois à côté de l’école, sauf d’octobre à janvier du fait de vigipirate. Je suis en REP+ dans un quartier dit sensible de Beauvais. Toutefois, juste à côté de l’école, il y a un bois, un terrain de foot et un espace prairie avec des graminées et bientôt des belles plantes et un chêne centenaire auquel beaucoup d’émotions des enfants se sont rattachées. Je fais l’accueil dans la classe, les élèves mettent leurs bottes et nous sommes dans le bois vers 9h15. Au début on se promenait beaucoup. Par exemple, dans les endroits très pentus pour glisser. Grâce à un aménagement horaire, nous y allons avec une enseignante en plus un jeudi sur trois. Les derniers jeudis, j’ai eu deux stagiaires, ce qui nous a beaucoup interrogé sur la compréhension des enjeux de la classe dehors. Aujourd’hui, en fonction des activités proposées aux enfants, on choisit l’espace ou un autre. Le grand chêne ou le coin des cabanes par exemple. Au début, c’était très libre, aujourd’hui on construit plus avec un temps libre puis des ateliers. On grignote toujours un biscuit avec un verre d’eau. Un chocolat chaud quand il fait froid. Ce matin, il y avaut un anniversaire, donc on l’a souhaité dans la forêt.

Claire : Nous, c’était de la tisane pendant les journées froides !

Florence : on revient à l’école vers 11h en général, on regarde les photos prises avec l’appareil photo numérique de la classe sur le tableau interactif et on débriefe la séance.

Qu’est-ce qui vous a décidé de vous lancer ? Quel a été le déclic ?

Florence : C’est une présentation de ton ouvrage (Emmenez les enfants dehors ! Moïna Fauchier Delavigne et Chrystèle Ferjjou) organisé par l’AGEEM (association des enseignants d’école maternelle) qui a été le déclencheur et m’a conduit à me lancer.

Claire : Cela faisait 2-3 ans que cela me trottait dans la tête et l’année dernière j’ai pris le temps de creuser. La vidéo du Graine Bourgogne a été mon déclencheur. Par ailleurs, j’ai pu bénéficier d’une formation d’une journée à l’Ariena, peu de temps après avoir commencé à aller dehors avec les élèves.

Pourriez-vous partager un exemple d’activité dehors que vous appréciez ?

Claire : Récemment, nous avons modelé des visages avec de l’argile sur des arbres afin qu’ils prennent vie. La semaine suivante nous sommes retournés dans la prairie et les enfants devaient imaginer et rédiger un dialogue entre les arbres.

Florence : De mon côté, j’ai adoré faire un abécédaire de la forêt. Nous avons composé toutes les lettres avec des cailloux, des fleurs, des batons. Maintenant, nous faisons un grand livre en classe avec les prénoms des enfants et des mots de la forêt.

Comment avez-vous évolué dans votre façon de faire depuis vos débuts ?

Florence : On essaie de construire un peu plus qu’au début. Passées les étapes de découverte de l’environnement, j’ai commencé à plus organiser nos séances. Par exemple, ce matin les élèves ont construit un parcours pour sauter. Et chaque semaine, nous travaillons les lettres. La prochaine étape sera de concevoir un plan de l’espace que nous utilisons, en effet, les élèves en ont aujourd’hui une excellente connaissance.

Claire : Au départ je voulais avoir des activités fidèles au programme, avec des objectifs ciblés mais cela ne prenait pas toujours avec les enfants. J’ai deux-tiers de mes élèves qui ne sortent jamais de chez eux, jouent beaucoup aux jeux vidéo et ont donc un besoin prioritaire de contact avec la nature. Ils ont un tel besoin de liberté, de manipuler, de découvrir que je suis désormais davantage dans une attitude de lâcher prise. Je suis à l’écoute de leurs envies et de leurs besoins. Je « force » toujours les élèves à débuter les activités proposées car souvent les réticences du début s’estompent une fois qu’ils sont dans l’action et ils finissent par se prendre au jeu ! Cependant, si je constate que certains élèves n’arrivent pas à entrer dans l’activité, je les laisse proposer autre chose. En fin de séance, même si mes « objectifs » de départ n’ont pas été atteints, je me dis que chaque enfant ressort de la forêt en ayant « pris » ce dont il avait besoin. J’imagine que ma posture dépendra beaucoup du groupe classe de chaque année.

De votre expérience, quels sont les bénéfices de la classe dehors, en nature, avec vos élèves ?

Claire : Il y a l’effet bol d’air, c’est ressourçant pour les élèves et les adultes qui accompagnent. Ce qui ressort le plus de mon expérience de cette année se joue au niveau de la coopération dans la classe, c’est impressionant. Ils sont très soudés, on sent qu’ils ont cette expérience commune du dehors.

Florence : En maternelle, c’est beaucoup d’autonomie et de la motricité. Le bois même en face du bâtiment comme c’est notre cas, personne n’y va jamais. Ils ont marché, ont appris à tomber, à se salir.

Claire : C’est vrai. De mon côté, en début d’année, les élèves me demandaient tout le temps un mouchoir pour se laver les mains. Maintenant ils adorent faire des gâteaux de boues. Au niveau des apprentissages, après seulement une année scolaire de pratique, je ne peux pas vous dire s’il y a une grande différence. Certains jeudi après-midi les élèves sont plus posés mais ce n’est pas toujours le cas. Par contre, j’ai de nombreux retours de parents sur le rapport à la nature: les enfants leur demandent d’aller plus souvent dehors, ils partagent leurs découvertes à leur famille, ils ramassent les déchets…

Florence : De mon côté, le dehors nourrit la pratique de la classe, on exploite ce qu’on fait dans la forêt, on consulte des documentaires.

Quel est votre meilleur souvenir dehors ?

Claire : Ce matin, j’ai eu une émotion forte. Quatre enfants sourds et malentendants sont en inclusion dans ma classe. Ce matin l’animatrice nature a proposé de faire une cartographie sonore pour écouter les chants d’oiseaux. Je me suis installée à côté d’en enfant malentendant (appareillé). Au début il n’entendait rien et semblait stressé par cette activité mais quand la classe s’est calmée, il a commencé à entendre, je lui montrais la direction des sons, je lui mimais le chant. A la fin des dix minutes, il arrivait à entendre et situer les sons. Un autre souvenir merveilleux fut au mois de janvier quand nous avons découvert la forêt enneigée. Cela faisait plusieurs années qu’il n’y avait pas eu autant de neige sur Strasbourg, les enfants étaient émerveillés !

Florence : J’ai un élève qui est un réfugié, vivant en foyer, les premières fois en forêt, il y allait à reculons. Le jour où, mi-octobre, il a commencé à jouer, cela m’a beaucoup touché. Aller dehors a facilité son intégration dans la classe et lui a donné plus envie de venir à l’école.

Quel est votre pire souvenir dehors ?

Florence : Quand il faisait -7 degré, nous y sommes allés quand même car les élèves étaient bien couverts mais très vite plusieurs ont pleuré, nous sommes alors rentrés plus tôt.

Claire : Une matinée où j’avais prévu quelques activités plutôt chouettes, cela a été un carnage ! Les élèves se disputaient et ne voulaient pas participer. Je suis rentrée démotivée (mais seulement quelques heures). Cela arrive des matinées où ça rate !

Quel conseil donneriez-vous à un enseignant qui veut se lancer ?

Florence : Avoir envie et avoir confiance en ses élèves.

Claire : Personnellement ce qui m’a aidé c’est de bien me documenter en amont : vidéos, témoignages. Une fois qu’on se sent à l’aise avec l’idée, il faut y aller. La première sortie, on avait fait quelque chose de très simple (balade et chasse au trésor). On a été confronté à quelques situations « dérangeantes » (cris, enfants qui courent trop loin devant, jeux dangereux…) , on a pu revenir dessus en classe puis on a rédigé ensemble une charte de comportement sur la classe dehors (que chaque élève a signé). Les deux premiers mois, on la répétait avant chaque sortie. Aujourd’hui, cela me permet de lâcher prise, ils savent ce qu’ils ont le droit de faire ou de ne pas faire.

Comment voudriez-vous continuer ou évoluer dans votre pratique de la classe dehors ? Quel serait votre rêve ?

Florence : Je garde mon groupe classe identique l’année prochaine, il y a donc une continuité, je suis impatiente et cela m’interroge sur l’évolution de mes pratiques. Comment réagissent les enfants qui ont déjà vécu la classe dehors une année ?

Claire : J’ai deux rêves. Le premier serait de permettre aux élèves de vivre la classe dehors de manière plus régulière au cours de leur scolarité. Au moins une fois par cycle. Le second, j’aimerais avoir une « salle de classe dehors ». Elle ne serait pas forcément hyper aménagée, mais qui permette de ritualiser davantage le cours de la matinée. Dans le lieu où je vais, c’est une réserve naturelle nationale donc l’aménagement possible est très limité. Nous souhaiterions, avec l’accord du conservateur, aménager légèrement des zones pédagogiques. Par exemple : un endroit pour s’abriter quand il pleut ou qu’il neige (des petites cabanes, des rondins pour s’asseoir…), une zone de « grimpette ».

Que faudrait-il pour faciliter les choses et élargir la pratique en France ?

Florence : J’ai l’impression que cela essaime de plus en plus. Un professeur de SVT de l’Inspe m’a par exemple sollicité pour la première fois sur la classe dehors. L’année prochaine au niveau de l’Inspe, il y aura donc un module Education au développement durable (EDD) qui traitera de la classe dehors.

Claire : Le site collaboratif https://classe-dehors.org est un super support que je cherchais quand je me suis lancée. Mais il n’existait pas encore. J’avais demandé à Sarah Wauquiez, lors d’une formation, comment repérer les enseignants qui pratiquent déjà pour pouvoir échanger avec des pairs (car des sites collaboratifs existaient déjà en Suisse et en Belgique). Un autre levier est l’appui des municipalités pour financer le matériel de départ (un stock de vêtement chauds et imperméables, des bouteilles isothermes, du petit outillage, ….). Cela pourrait également faciliter la participation des intervenants extérieurs. Cette année, n’ayant pu bénéficier d’aucun financement extérieur, la coopérative scolaire a pris en charge une moitié du budget et l’autre moitié a été demandée aux familles. Je ne suis pas encore idéalement équipée !

Florence : A Beauvais, nous avons déposé un projet rep+, on a eu 500 euros pour 6 écoles ce qui nous a permis d’acquérir du petit matériel et des guides naturalistes..

Propos recueillis par Moïna Fauchier Delavigne et Benjamin Gentils