Une pratique narrative pour un temps de crise

Vous souvenez-vous en Décembre 2019, lorsque les négociations internationales sur le climat ont échoué à Madrid, et qu’il semblait que tous les progrès réalisés depuis l’accord de Paris reculaient ? 

Il est difficile de situer un point dans le temps avant le COVID19, mais ceci est notre point de départ :

  • Issus d’organisations internationales travaillant sur le développement durable, le changement climatique et les conseils scientifiques pour les décideurs politiques, nous avons eu une des ces conversations révélatrices à Paris à la fin 2019 sur la façon dont le climat était désormais partout – grâce à Greta – mais que les discours dominants n’étaient pas alignés avec ce que nous ressentions.
  • En fait, beaucoup de ces discours dominants continuaient de se reposer sur des incitations aux hautes autorités et sources de pouvoir à “régler” le problème. Cela nourrissait un sentiment croissant d’impuissance, d’anxiété et de désespoir. 
  • Nous n’avions pas de solution, plutôt une intuition que cette discordance pourrait être adressée par l’action individuelle. Nous nous sommes donc réunis pour concevoir une activité qui consistait à créer de petits cercles intimes de pratique narrative dans le but de faire table rase et de recommencer à zéro.

Cet article décrit comment nous avons commencé cette expérience à l’époque pré-COVID19, et ce que nous avons appris en cours de route tout en adaptant l’activité au contexte du confinement en France. 

Nous espérons que cette histoire pourra être une ressource pour d’autres personnes qui pourraient penser à se réunir comme nous l’avons fait pour “retourner à la table de travail” sur les récits sur le climat, ou les autres grands changements systémiques actuels. 

Origines du Cercle

En Décembre 2019, Paris était paralysé par une grève des transports publics en raison du plan de réforme des retraites du gouvernement. Dans le chaos pendant lequel la population marchaient deux, trois, quatre heures par jour juste pour se rendre au travail ou chez le médecin, le sociologue Bruno Latour a publié un article dans Les Echos, rappelant – comme il le fait régulièrement – que la planète est en danger et que tout ce que nous nous disons sur le climat ne fonctionne pas.

Cet article a touché une corde sensible chez beaucoup de gens, et nous a inspiré une réflexion sur ce que nous pourrions faire dans le sens de ce que Latour suggérait. Il s’agissait de nous réunir en petits groupes et de parler de ce qui nous importe le plus, de ce pour quoi nous vivons, de ce que nous voulons protéger. De cette manière, comme les cahiers de doléances datant de la Révolution Française dans lesquels le peuple documentait la liste de ses griefs et de ses espoirs, nous pourrions avoir l’espoir de transformer nos discussions sur des futurs climatiques positifs en des réalités, au lieu de conserver cette connaissance impuissante qui était devenue la norme.

Nous avons donc créé le “Cercle narratif du climat” et trouvé un public intéressé au Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI) de Paris, dirigé par un groupe d’étudiants internationaux en masters. 

Mytam Mayo-Smith nous a aidés à rassembler un groupe d’étudiants et a été un guide tout au long de la conception et de la réalisation de l’activité. 

“Bien que le changement climatique soit désormais très présent dans les médias, il peut être une rencontre très solitaire. J’avais l’habitude de réfléchir et de traiter les problèmes liés au réchauffement climatique seule.  Les articles de presse, y compris les séquences vidéos d’inondations, d’ouragans et de sécheresses ont pris le dessus sur mon imaginaire personnel et ont créé un sentiment de panique que j’ai choisi d’enterrer temporairement pour garder un sens de la vie normalisé.  Le cercle narratif du climat était un espace utile pour traiter les récits et les faits liés au climat et à la nature.” — Mytam Mayo-Smith, coordinatrice du Cercle du Discours Climatique au CRI

Première Session: L’énergie dans la salle nous a impressionnés

Le coup d’envoi en février a été passionnant, et la promesse de la prescription de Latour était bien présente dans la salle alors que nous avons passé trois heures ensemble un samedi matin à partager sur le premier thème :

Décris la situation dans laquelle tu te trouves, après avoir lu une série de textes allant d’un commentaire sur le système des points de basculement de la planète Terre du journal Nature, à un discours de Greta Thunberg et d’un extrait du roman “The Overstory”, lauréat du Pulitzer, de Richard Power. (Liens en anglais)

L’énergie, l’émotion et la créativité dans la salle se sont développées tout au long de la session, qui s’est terminée par un exercice d’écriture créative et un moment de partage autour de ce dernier. 

Si vous voulez vous imaginer le format, pensez: cercle de partage + club de lecture + atelier d’écriture. 

Et ça a marché. Presque par magie. En se reconnectant à ce qui est vivant et important pour nous, et en connectant cela à un récit sur le changement climatique.  

Nous avons été vraiment enthousiasmé par l’énergie et l’intelligence des étudiants de la première session. 

Les gens ont exprimé leurs espoirs, leurs craintes, leurs aspirations, leurs frustrations. Tout cela s’est transformé en une masse d’énergie qui n’a cessé de croître. L’un des participants a écrit: 

“Si ma maison était en feu, je prendrais le feu avec moi.”

La salle a explosé sous un tonnerre d’applaudissements. On avait hâte de tout recommencer deux semaines plus tard.

Deuxième session: Trouble à la veille du confinement

Notre prochaine réunion était prévue pour le Samedi 14 Mars. Une grande marche pour le climat était prévue cet après-midi là. Mais le COVID19 était partout. Le gouvernement français n’avait pas encore ordonné le confinement (ce qui se produisit deux jours plus tard lorsque Macron déclara: “Nous sommes en guerre”). Nous avons décidé de jouer la carte de la sécurité et de rassembler le groupe en ligne. Tout le monde n’était pas content de cette décision. 

Nous avons suivi le même format, en prenant cette fois la question de Latour: “Pourquoi vivez-vous?”.  Nous avons lu des textes de l’Ecotopian-Lexicon, incluant le mot Inuit “Sila”, nous avons lu un texte sur les récits environnementaux, qui avait pour habitude de faire appel à un ordre supérieur, et comment les récits de ré-ensauvagement offrent une alternative nouvelle et responsabilisante à cela. 

“Nous avons parlé du  “Sila”, un mot qui fait référence à l’interconnectivité de tout ce qui nous entoure et à la responsabilité qu’ont les humains de trouver un équilibre entre leur environnement intérieur et extérieur. L’interconnectivité de notre cosmos fait que nous finissons par payer pour chaque action que nous entreprenons en tant que race et souligne à son tour l’importance d’assumer la responsabilité de ce que nous faisons, cela peut avoir de très grandes implications” — Shibu Antony, participant du CRI.

Même support, mêmes personnes. Mais l’énergie a perdu de son intensité sur Zoom, les gens se sont rapidement essoufflés et n’ont pas pu s’engager. C’était décourageant et nous nous sommes demandé si c’était une de ces activités qui ne pouvaient fonctionner qu’en personne.

C’était ce que universellement des millions de gens étaient en train de vivre à travers le monde, en suivant leurs événements, leurs programmes scolaires et universitaires, leurs manifestations, leurs cours de yoga en ligne.

On se sent déconnecté. Il faut de l’énergie pour s’engager et le retour sur investissement est faible. Les gens sont vraiment distraits. Si on doit parler, on a l’impression que personne n’écoute. Tout prend trop de temps. On veut aller aux toilettes, on veut consulter Twitter, on veut s’éloigner.

Troisième Session: Lâcher prise. La voie du renouveau.

C’est lors de la préparation de la session finale qu’un apprentissage plus profond a commencé.

Pour le faire naître, nous avons dû abandonner ce que nous visions dans le monde d’avant le COVID19. Ce qui était de générer une nouvelle série de récits sur le climat à partir d’un exercice de partage et d’écriture approfondi qui nécessitait l’énergie de personnes se sentant en sécurité dans une pièce commune pour s’enflammer.

Notre point de départ a été de rationaliser le contenu et de nous recentrer sur ce à quoi les gens tenaient le plus à ce moment-là – 10 jours après le début du confinement.

Ce qui les importait, c’était de se soutenir mutuellement dans ce moment exceptionnel, ce moment intensément humain.

Nous avons donc construit dans cette perspective un format plus court avec du temps pour partager autour de cette troisième question : « Que voulez-vous protéger ? »

Cette fois, nous avons laissé tomber les lectures et sommes passés directement aux instructions d’écriture. Nous avons passé 15 minutes avec nos caméras éteintes, mais en restant en ligne, pour nous tenir mutuellement « responsables » durant l’exercice.

“Le virus s’est également révélé être un test de solidarité et de responsabilité que les gens ont envers leurs semblables. Une de mes réflexions a porté sur comment les êtres humains ont évolué et sur la manière dont les jeunes générations sont aujourd’hui activement impliquées dans la lutte contre ces problèmes. Par rapport à la génération précédente, où l’accent était principalement mis sur son propre bien-être et celui de sa famille, on constate une évolution majeure vers une prise de responsabilité effective pour s’assurer que les personnes qui nous entourent ne souffrent pas, car notre bien-être dépend aujourd’hui de leur responsabilité” — Shibu Antony, participant du CRI.

Leçons apprises pour le prochain Grand Inconnu.

Comme en temps de guerre, nous n’avons aucune idée d’où nous serons tous dans trois ou six mois.

Mais qu’avons-nous appris?

Nous avons finalement constaté que le groupe a découvert un réconfort et une thérapie à partir de l’espace créé pour écrire ensemble. Ce moment spécial et tranquille de 15 minutes où nous avons tous éteint nos caméras Zoom et écrit dans nos carnets. Tout le monde a appris quelque chose sur l’écriture qui s’y est déroulée. Sur ce qui se passe pour eux en ce moment même. Beaucoup d’entre nous ont réalisé que dans nos vies normales et chargées, nous ne prenons presque jamais le temps d’écrire librement et de l’intérieur. Cela a créé une expérience commune qui a même défié la dé-connectivité intrinsèquement lié au format Zoom.

“Le cercle a affirmé que le traitement des émotions est important en temps de crise, et qu’il est préférable de le faire avec un groupe restreint. En commençant le cercle par des questions réfléchies, j’ai eu l’occasion de me concentrer et d’être introspectif. L’écriture est thérapeutique et ralentit mon esprit. Pouvoir écrire mes réponses et les partager m’a rappelé mes valeurs et la façon dont je cherche à vivre. Partager avec d’autres, qui n’avaient pas l’intention de juger, m’a fait sentir sain d’esprit et approuvé” — Mytam Mayo-Smith, coordinatrice des Cercles au CRI.

Quelques réflexions pour l’avenir.

  • Cette vibrante voix de la jeunesse manque à beaucoup de milieux de la politique climatique professionnelle et d’activistes. On ne parle pas de la visibilité de la jeunesse —merci Gretamais plutôt de leur voix aux tables de l’élaboration des politiques et de la prise de décision. Lorsqu’il s’agit d’imaginer l’avenir, la génération de Mytam sont les experts. Ignorez-les à vos risques et périls.
  • Alors que les organisations commencent à s’adapter à une nouvelle normalité, nous pensons que cet exercice pourrait faire partie du processus de réoutillage interne. Permettre aux équipes et aux groupes de commencer à rédiger les histoires qui façonneront leur avenir collectif, les tropes narratifs qui informeront notre sens des responsabilités. Cela pourrait-il devenir un exercice de cohésion d’équipe en vue? Pourrait-il aider à rassembler et à compiler les nouvelles chartes de durabilité des organisations dans une perspective de valeurs ?
  • Les participants du cercle ont été unanimes à dire que cette pratique d’écriture a de la valeur, mais qu’elle est difficile à intégrer dans une routine quotidienne. Comment pouvons-nous nous réunir pour nous soutenir mutuellement et en faire une habitude ? 

Construisons ensemble un pont de ressourcement vers la guérison par le récit !

Enfin, nous souhaitons vous faire part d’une invitation à nous contacter.

Si vous concevez des événements en ligne axés sur la durabilité, le climat ou si vous souhaitez simplement repenser l’avenir, faites-nous savoir si vous souhaitez inclure un cercle narratif dans l’un de vos projets. Nous serions heureux de collaborer à la conception et à l’animation d’un tel cercle en ligne.

Nous pouvons vous proposer tout ce que vous souhaitez, du « kit de démarrage » à une approche personnalisée pour les besoins de votre groupe.

Idem si vous faites un travail d’équipe et que vous pensez que cette activité permettrait d’amener les gens à partager plus profondément les valeurs qu’ils veulent faire apparaître dans l’économie post-COVID19.

Enfin, si vous êtes impliqué dans l’apprentissage en ligne – que ce soit au niveau scolaire ou pour adultes – et que vous pensez que cela pourrait correspondre à vos programmes d’études, n’hésitez pas à nous le faire savoir !

Rédigé par Denise Young & Stina Heikkilä, traduit par Alix Vanderschooten

Repenser l’espace scolaire pendant la crise de covid-19

Le Webinaire de l’association Faire école ensemble “Repenser l’espace scolaire pendant la période de covid-19” a permis ce vendredi 15 mai 2020, à près de 90 acteurs et actrices de l’éducation – enseignants, ERUN (Enseignant Référent aux Usages du Numérique), directeurs d’établissements, DANE (délégation académique au numérique éducatif), architectes, associations, entreprises et citoyens parents ou non – d’échanger des pratiques et des idées. Un temps précieux pour celles et ceux qui ont été soumis aux urgences de la crise sanitaire et qui pouvaient mettre en commun des solutions et des besoins. 

“Le temps d’un webinaire, nous pouvons enfin poser les réflexions que nous n’avons pas eu le temps d’exprimer ces dernières semaines.”, constatait une enseignante participante. Au carrefour entre les acteurs et actrices du monde l’éducation (institutions, enseignants, associations et citoyens parents ou non), l’association Faire école ensemble souhaite faciliter les échanges, stimuler la transmission des pratiques pédagogiques, et permettre à chacun de se situer dans une situation de crise particulièrement déstabilisante. Fée organise ainsi des séances d’échanges entre enseignants, entre enseignants et citoyens désireux de contribuer à la continuité pédagogique ainsi que des enquêtes qui s’adressent à tout le monde pour mieux comprendre et analyser la situation. 

Présentation d’archilab

Pour mieux comprendre les enjeux de ce webinaire, Ben, membre de l’association Fée et facilitateur de la séance vendredi dernier, en précise le déroulé et les enjeux :

  • Qui participait à ce webinaire ? Comment pouvait-on y accéder ? Fallait-il être invité ?

Ce webinaire était ouvert sans inscription ni sélection préalable, il s’adressait à toute personne susceptible d’être intéressée ou de partager une réflexion ou une action en lien la forme scolaire et la crise du Covid-19.

  • Les participants venaient d’horizons très différents, cela s’est bien passé ? 

La rencontre s’est très bien passée , comme dans les tiers-lieux physiques, il était convenu comme seul préalable l’hospitalité, la convivialité et la documentation des échanges afin de garantir un cadre propice à la prise de parole et à l’échange d’idées.

  • Quels étaient les enjeux du Webinaire ?

Ce webinaire répondait à trois enjeux. D’abord faire émerger une communauté de praticiens diverses, à l’image des participants, autour de la question majeure de la forme scolaire en période de crise. Ensuite, mieux préciser les interrogations soulevées par les nouvelles contraintes mais aussi la pédagogie qu’elles pouvaient permettre de continuer. Enfin, nous avions à cœur de montrer la manière dont nous souhaitons apporter notre contribution aux communautés éducatives : faire se rencontrer dans un cadre propice des personnes venues d’horizons variés autour d’un objet commun, ici comment repenser l’aménagement des classes dans et hors les murs ? 

  • Quelles ont-été les interventions marquantes ?

Si je devais retenir deux interventions, en dehors de celles des trois intervenants annoncés (Paul, architecte d’intérieur, Célia, designer et Christophe en charge des questions de forme scolaire à la direction du numérique du ministère de l’Éducation Nationale), ce serait celles de Patrick et Delia. L’un pointait que les nouvelles règles sanitaires peuvent être comprises comme une contrainte qui pousse vers une surveillance généralisée tant que l’autre les a interprétées comme des paramètres à partir desquels penser une pédagogie vertueuse pour les élèves.  Patrick , en lisant un passage saisissant de Surveiller et Punir de Michel Foucault, rappelle ainsi qu’il ne faut pas se mettre dans un référentiel (inconscient) de surveillance. Delia, qui en présentant sa classe comme un village ou chaque élève est dans une maison avec une boite aux lettres et un jardin, nous montre que quelles que soient les conditions sanitaires imposées il est possible de remettre la pédagogie au centre des préoccupations.
Je souhaite aussi retenir une réaction d’un directeur adjoint d’école maternelle en REP (Réseau d’Education Prioritaire) qui déclarait après coup : « Maintenant je sais ce que fait la FÉE : c’est faire se rencontrer des intelligences ! » . Cela résume bien notre intention : que tout le monde échange et travaille en intelligence pour assurer la continuité pédagogique.

  • Quelle restitution envisagez-vous pour ces échanges et quelles suites devons-nous attendre ?

Le compte-rendu collaboratif détaillé et édité  de la rencontre ainsi que l’enregistrement du webinaire sont également disponibles ici.
Plusieurs pistes de travail ont émergé  suite aux échanges:

  • Expérimenter le dispositif initié par Célia Gremillet, Aurélien Tabard et Romain Vuillemot du laboratoire LIRIS
  • Expérimenter le dispositif conçu Paul Marchesseau pour redéployer l’espace d’apprentissage en dehors de l’école.
  • Mettre en place des permanences architecturales dans des écoles (sur le modèle de celle de l’Hotel Pasteur)

Par ailleurs, l’ensemble des travaux liés aux programmes collaboratif « architecture et la forme scolaire en période de pandémie » est documenté sur le wiki de faire-école ensemble sous licence Creative Commons 4.0, afin de pouvoir être réapproprié par tous.  

Enfin, une première séance de travail sur la mise en œuvre du programme est prévue le mercredi  20/05 à 17h00 ici

Pour rejoindre la communauté Faire Ecole Ensemble, rendez-vous sur le chat : https://chat.faire-ecole.org/

Mémorandum Covid-19 : pour du libre et de l’open en conscience

Le texte est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 4.0 International.

ous publions ci-dessous un texte collectif, inititié par différents acteurs du libre et de l’Open(Source|Science|Hardware|Data), suivi des impulsions envisagées.

Le texte qui suit a été nourri de la contribution d’une trentaine de personnes œuvrant aujourd’hui en se fondant sur les principes communs de la libre circulation de l’information, de gouvernance ouverte et de modèles sociaux durables. Il est accompagné d’une série d’« impulsions » ayant germé de ces échanges, faisant apparaître 6 principaux enseignements et proposant 7 mesures politiques immédiatement planifiables.

La situation exceptionnelle provoquée par la pandémie de COVID-19 et le confinement consécutif ont redonné toute son importance au numérique en tant que technologie de communication, mais aussi d’empowerment (c’est-à-dire, permettant de redonner du pouvoir d’agir et du contrôle à tout un chacun), de création collective et de développement de solutions répondant aussi bien à des enjeux globaux que locaux. Renouant ainsi avec les origines d’Internet et du web, des courants communautaires de solidarité, complémentaires ou alternatifs aux dispositifs publics, illustrent une nette tendance en faveur de l’ouverture dans ses différentes formes : l’open science (partage des données et articles de la recherche) devient le principe, la démocratie participative une volonté collective, les logiciels libres, l’open source et l’open hardware les fondements, et le libre partage de la culture, enfin, une conséquence inéluctable.

Deux raisons peuvent certainement être avancées à cette résurgence dans la sphère politique et sociale.

D’une part, ces initiatives communautaires ont fait preuve d’une capacité à répondre concrètement, rapidement et efficacement à des enjeux sociaux inédits grâce à des pratiques expérimentées dans des réseaux d’acteurs et de tiers-lieux déjà existants, soutenues par des réflexions théoriques, des outils juridiques et des modèles économiques éprouvés. Elles conjuguent la volonté de « Penser global, et d’agir local ».

D’autre part, l’insuffisance des réponses issues de l’intervention des États ou du jeu des marchés est apparue au grand jour, compte tenu de l’ampleur des événements. D’autres types d’actions réalisées sous la forme de « communs numériques » ont aussi été rendus possibles dans de nombreux domaines. Les communs numériques sont des ressources ouvertes coproduites et maintenues par une communauté qui définit elle-même ses règles de gouvernance et considère ces ressources comme génératrices de liens sociaux plutôt que comme des marchandises soumises aux lois du marché.

Penser l’« après » appelle à se placer au-delà des visions dichotomiques et d’un solutionnisme social et technique.

Les vies de ces projets et expérimentations, réussites ou échecs, invitent ainsi à en tirer quelques premiers enseignements pour laisser la fenêtre ouverte à des futurs possibles désirables, renforcer les prises de conscience actuelles d’une large population ayant expérimenté plus ou moins facilement le « numérique » pour les ancrer par la suite dans des usages numériques respectueux des individus et des milieux où ils cohabitent.

Ce document soutient la place de ces manifestations et réfléchit à leur pérennité pour une modification organisationnelle et sociale plus large. En plus d’exemples concrets pour illustrer les dynamiques en marche, et une mise en lumière des points les plus urgents à la coordination des actions, l’enjeu ici est aussi de donner un cap à suivre pour mener à moyen ou long terme des actions collectives.

Libre, ouvert et co-opératif, un modèle qui coule de source

Au cœur de la situation actuelle, un des rôles majeurs joués par la participation collective de la société civile a été d’apporter une information fiable et de qualité sur l’évolution de la pandémie et de répondre aux besoins locaux (cartographie d’entraide dans des villes, détail du suivi de la maladie par région, etc.) et globaux.

L’open data y joue un rôle prépondérant. Cette démarche est tout d’abord une nécessité politique dans un souci de « transparence » et de redevabilité sur les choix actuels (voir notamment « Le COVID19 et les données ». Ces actions le sont aussi en termes d’innovation grâce aux infrastructures et communautés existantes (voir notamment « Ça reste ouvert »). Depuis le début de la crise, de multiples projets open data ont vu le jour sur le sujet, hébergés sur data.gouv.fr ou d’autres plateformes.

Ensuite, cette démarche ne peut être possible qu’en s’appuyant sur des pratiques de science ouverte (open science) regroupant à la fois des chercheurs d’organisations internationales, des instituts de recherche publics et des data scientists de différents domaines. Le partage des données, articles scientifiques et discussions associées dans cette situation de crise s’est révélé un fonctionnement nécessaire pour comprendre et interpréter avec rapidité et souplesse la situation, et proposer des modèles de simulations et des visualisations rendant ces données intelligibles (voir notamment COMOKITveille-coronavirus.frcovid19-dashCoronavirus Country Comparator,).

La visée de ces projets est double. D’une part, il s’agit d’informer, d’aider à trouver les meilleures solutions médicamenteuses et les formes d’organisations sociales à visée sanitaire, politique, ou économique les mieux adaptées, et ce de manière ouverte et transparente. D’autre part, faciliter la participation aux débats concernant les prises de décisions actuelles et à venir (telles les initiatives Écrivons Angers et la consultation du collectif #LeJourdAprès), dans le monde entier.

Répondant aux besoins du moment avec leurs savoir-faire et compétences, les communautés des makers et de l’open hardware se sont rapidement mobilisées (voir notamment les projets listés sur covid-inititatives). Elles ont ainsi prototypé des matériels médicaux à faible coût et facilement réalisables dans des tissus locaux (via des tiers-lieux et fablabs) en France et dans le monde entier. Tout cela s’est mis en place particulièrement rapidement en collaboration avec les milieux professionnels concernés et dans le respect des règles s’imposant en matière de santé (les visières, les respirateurs MUR ou encore MakAir).

L’aspect solidaire sous-tendant ces communautés est aussi majeur pour assurer des services quotidiens, trouver des solutions afin de continuer les activités quotidiennes dans les milieux professionnels et éducatifs, mais aussi de retisser du lien. Il s’agit en effet d’éviter une amplification des inégalités par le numérique grâce à des initiatives de médiation numérique et de continuité (Continuité PédagogiqueSolidarité Numérique ou Droit-Covid19). À ce titre, les entités permanentes (sur le modèle des Fabriques ou d’autres) ont prouvé leur capacité à fédérer pour initier, financer, faire grandir des communs dans les domaines clefs en s’appuyant sur les réseaux de tiers-lieux et Fablabs. Individus, sociétés, administrations et collectivités, tous sont solidaires devant la crise sanitaire, économique et démocratique.

Côté grand public, beaucoup ont franchi le pas de l’utilisation d’outils de visioconférence et d’autres applications en ligne pour échanger ou dialoguer avec leurs proches (lien social et familial), et soutenir leurs activités quotidiennes les plus diverses (travail, loisirs, logistique, etc.). Une fois passée la découverte des solutions anciennes comme nouvelles, les personnes utilisant ces services subissent souvent de plein fouet le modèle traditionnel qui transforme les usagers en client : un propriétaire de la technologie qui reste le seul décisionnaire des conditions d’accès (très souvent onéreuses) et qui a tout intérêt à limiter la compatibilité avec d’autres solutions. L’expérience même des difficultés propres au « numérique » n’a jamais été autant partagée et rendue palpable par des personnes d’habitude peu sensibilisées à ces enjeux (sécurité, vie privée, économie de plateforme). La plateforme Zoom découverte par beaucoup à cette occasion est une illustration actuelle de cette problématique de par la révélation de ses failles de sécurité ou de sa politique d’utilisation contestée des données personnelles des utilisateurs.

De tous les services offerts, les plus éthiques, solidaires et équitables sont ceux qui ont implémenté des logiciels libres (qui font de la liberté de leurs utilisateurs et utilisatrices un principe clef). L’orientation éthique y est intégrée by design, car ils sont conçus et pensés pour et par leurs utilisateurs et utilisatrices, et s’adaptent en continu grâce aux remontées de quiconque y contribuant. Ainsi, devant l’urgence de se tourner vers des outils de communication et d’organisation, les logiciels libres et open source développés par une communauté (pour une communauté encore plus grande) sont en capacité de répondre à plusieurs enjeux. Il s’agit en premier lieu d’enjeux de confiance (nul espionnage ou monétisation peu éthiques), mais aussi de décentralisation (les canaux traditionnels étant bien insuffisants au regard des demandes massives et simultanées), ainsi que de gratuité avec un modèle économique de base fondé sur l’ouverture des ressources.

Autre point, la fermeture de l’accès aux lieux d’exercice habituels des activités professionnelles, scolaires et culturelles a rappelé la nécessité de savoirs ouverts, amenant à un large mouvement de mise à disposition de ressources culturelles et de connaissances (livres, articles, expositions, contenus multimédias, journaux scientifiques, spectacles, etc.). Cela nous rappelle que la valeur de la culture et de la connaissance pour la société repose sur son accès partagé.

Open sans pérennité (& fondement juridique) n’est que ruine de l’âme

La situation actuelle rappelle en effet que les principes du libre et de la collaboration ouverte ne sont souvent pas assez compris en dehors des cercles d’initié.e.s.

En premier lieu, la différence entre libre et gratuit n’est pas forcément claire, et il en va de même pour les modèles économiques sous-jacents (« si c’est gratuit, vous êtes le produit »). Pour beaucoup, la mise à disposition gratuite de ressources est considérée comme suffisante, sans forcément saisir les bases juridiques et économiques alternatives proposées par les ressources libres.

Les choix juridiques ont pour intérêt de prévenir un affaiblissement des projets, ainsi qu’une augmentation des risques d’enclosure (c’est-à-dire de réappropriation et d’accaparement de la valeur par un seul). Ainsi, les éléments de gouvernance sont déterminants dans la construction de communs et la pérennité des projets. Ces règles de gouvernance et de rétribution juste permettent en effet d’éviter un affaiblissement des projets et leur essoufflement. En la matière, la longue et complexe histoire de l’économie sociale et solidaire (ESS) peut servir de repères pour (re)construire des modèles de développement a-capitalistes. Les ressources organisationnelles qui font son originalité (coopératives, mutuelles, associations essentiellement) ont été récemment renforcées par les coopératives d’activité et d’emploi et les SCIC qui s’attachent à promouvoir des nouvelles gouvernances et dynamiques de partage des richesses et, dans le cas des SCIC, de productions de biens et de services d’utilité sociale.

L’urgence est ainsi d’assurer l’ouverture des ressources, y compris leur gouvernance, tout en veillant à ce que les projets financés par de l’argent public dans le cadre de cette crise soient ouverts par défaut. Dans cet esprit, le Directeur Général de l’OMS appelle tous les pays à soutenir les démarches d’open science, d’open data et d’open collaboration. De la même manière, aujourd’hui face à la situation d’urgence, plusieurs acteurs (éditeurs, industriels, etc.) mettent gratuitement à disposition leurs ressources et biens immatériels. En ce sens, l’initiative Open Covid Pledge regroupe un ensemble d’initiatives privées et publiques s’engageant à garder leurs contenus et connaissances ouverts pour mettre un terme à la pandémie COVID-19 et minimiser ses effets. Néanmoins, au-delà des annonces ou des ouvertures temporaires en temps de crise, l’enjeu est plus vaste et implique un changement de modèle.

Partout où est le numérique, cela induit que l’ouverture devient la base de modèles économiques et sociaux respectueux des acteurs et utilisateurs y participant, pour assurer une vision à long terme inclusive et ouverte. Un appel fait par exemple par la tribune « crise ou pas crise, nous avons besoin tout le temps d’un savoir ouvert » invite au développement d’un plan national pour la culture et l’éducation ouverte par les ministères à l’image du Plan national pour la science ouverte. À ce titre, le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) a, sous l’impulsion du Comité pour la science ouverte, ainsi demandé l’ouverture complète et immédiate des résultats de recherche, toutes disciplines confondues, liés à l’épidémie de Covid-19.

Ce positionnement soulève l’enjeu même des cadres d’interaction entre puissances publiques et initiatives communautaires. La question de l’accompagnement et de la protection de ces initiatives par le gouvernement et les instituts publics est majeure. Elle se doit d’être renforcée par un ensemble de jalons juridiques et structurels pour protéger de telles initiatives aux formes peu communes, qui ne doivent pas rester éphémères. Pour reprendre une citation tirée du documentaire « Nom de code : Linux » : « Ce serait peut-être l’une des plus grandes opportunités manquées de notre époque si le logiciel libre ne libérait rien d’autre que du code ». Ainsi, il s’agit de continuer à œuvrer à une transformation du rôle des membres du secteur public pour les faire sortir de leur dépendance vis-à-vis d’un secteur privé organisé selon des priorités de rentabilité, pour soutenir et s’appuyer sur un tissu d’initiatives proposant des modalités de développement pérennes.

Dans l’esprit des partenariats public-privé (PPP) pensés comme partenariats publics-communs, donner corps à ces projets implique d’associer des infrastructures à la fois techniques, juridiques et sociales et de faciliter un changement de culture pour préparer un numérique s’intégrant dans des projets de société durables (tendances qui existent déjà, comme l’initiative Numérique en Commun[s]Science avec et pour la Société).

Qui veut aller loin ménage ses infrastructures

Les solutions proposées aujourd’hui par les communautés du logiciel libre et de l’open source répondent à de nombreux besoins numériques, comme en témoigne le « succès » des solutions proposées par l’association d’éducation populaire Framasoft (visioconférence, documents partagés : pads) ou les acteurs du Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires (CHATONS). Toutefois, les infrastructures — techniques et humaines — sur lesquelles reposent ces services ne sont pas pensées et dimensionnées pour supporter la charge nécessaire au plus grand nombre. Au premier abord, l’on pourrait être tenté de penser que l’on touche du doigt les limites de ces modèles. Or, ce qui pourrait être perçu comme un « bug » ou une preuve d’inefficacité dans le système hyperproductif dans lequel nous vivons est plutôt la preuve que les modèles ouverts réfléchissent au temps long et aux implications sociales, politiques et environnementales qu’ils entraînent.

En effet, la logique de décentralisation sous-tendant les démarches ouvertes implique que ce ne soit pas à un seul responsable de résoudre le problème de toutes les personnes, mais plutôt que se mettent en place des mécanismes d’accompagnement et d’entraide mutuels permettant à chacun de disposer des solutions utiles et nécessaires : collectivement et globalement, plutôt qu’individuellement et de manière centralisée. Pour cela, à l’image du tissu de solidarité que ces initiatives créent sur l’ensemble du territoire en ce moment, il s’agit de consolider des projets impliquant de multiples acteurs qui déploient localement des solutions libres et ouvertes. C’est l’idée même des CHATONS de fournir des instances au niveau local pour héberger des solutions libres et open source. Le maillage du territoire par un ensemble de tiers-lieux et de Fablabs vient aussi répondre à une diversité de besoins et permet de mutualiser des ressources et outils tout autant que de partager des bonnes pratiques et savoirs communs créés.

C’est dans ce même esprit que le logiciel open source Jitsi sert de brique technique commune aux services opérés par de multiples acteurs, par exemple la fondation Jitsi, le GIP renater ou Framasoft avec framatalk et l’initiative « Ensemble contre le Covid-19 » lancée par ScalewayPlus encore, les logiciels open source peuvent aussi être interconnectés par le biais de systèmes fédérés et décentralisés(permettant aux utilisateurs et utilisatrices d’une instance du logiciel d’être connectés à ceux d’une instance du même logiciel) : tels DiasporaPeerTubeGNU Jami.

Or ce modèle de codéveloppement de solutions libres et open source, pour « une mise à l’échelle », implique un déploiement raisonné par rapport aux systèmes assurés par les solutions clefs en main offertes aujourd’hui (des solutions de communication à distance, au stockage de dossiers, etc.). La concurrence est particulièrement inégale puisqu’il s’agit de comparer un modèle pérenne, et donc à équilibre, avec un modèle productiviste n’intégrant pas dans son équation des critères de soutenabilité forte — déjà citées, les solutions de visioconférence particulièrement rapides, fiables et performantes qui continuent à investir à perte pour s’assurer la captation de la plus grande part de marché, dans une logique du “winner takes all” classique dans le monde du numérique. Les priorités de ces systèmes se fondent sur la quête toujours plus grande d’efficacité pour répondre aux besoins des utilisateurs et utilisatrices s’adaptant aisément à des innovations technologiques toujours plus rapides et performantes. Les considérations éthiques et de vie privée, même si celles-ci sont abordées (souvent par leur manquement), ne sont pas constitutives des principes fondateurs de ces modèles. Pire encore, la gratuité qu’ils peuvent offrir est parfois seulement temporaire (Trello), conditionnée (Google Maps, Google Mail, etc.) ou encore sujette à d’autres contreparties non nécessairement éthiques (tel l’antivirus Avast qui commercialisait les données personnelles de ses utilisateurs et utilisatrices ou le réseau Facebook qui, lors du scandale Cambridge Analytica, a révélé l’usage de son pouvoir d’influence sur ses utilisateurs et utilisatrices.

Aujourd’hui, plus encore, les initiatives des communs — offrant notamment une perspective écologique sur l’impact de l’utilisation des technologies numériques sur nos sociétés — résonnent tout particulièrement pour développer des milieux numériques durables,tout autant que pour penser la gestion des déchets numériques déjà produits (notion de communs négatifs). Ce qui se dessine ainsi, à l’inverse de solutions proposées pour une « sortie de crise », c’est l’importance d’accompagner le plus grand nombre vers une appropriation de cultures numériques pérennes plus solidaires et d’accepter aussi un ralentissement ou tout au moins une prise de recul critique sur ce que nous construisons.

Ne te limite pas à m’apporter des solutions, apprends-moi à les construire

L’expérience commune à l’échelle mondiale que nous traversons est aussi une opportunité unique pour faire comprendre largement, par des illustrations concrètes, les enjeux de société numérique et plus encore à rendre les citoyen.ne.s acteurs des décisions à prendre. C’est souvent par l’expérience que les apprentissages, les prises de conscience s’opèrent. Le moment que nous vivons est un point d’inflexion possible qu’il s’agit de saisir pour que les usages numériques se fassent avec les valeurs et principes du libre et des savoirs communs et ouverts.

Pour cela, il ne suffit pas d’apporter des solutions clefs en main, quand bien même elles seraient libres et ouvertes. Il s’agit aussi d’accompagner les usages et une évolution des cultures numériques pour permettre une citoyenneté plus éclairée, plus économe et plus souveraine vis-à-vis des risques de sécurité, sociaux, environnementaux et éthiques associés à ces technologies. Le « Cloud » par exemple n’est qu’un terme cachant des réalités techniques et juridiques bien concrètes. Aujourd’hui, rendre visibles les composantes sous-jacentes à ces mondes de l’immatériel est nécessaire, tout autant que de sensibiliser aux méthodologies garantissant la soutenabilité de tels projets. L’administration centrale, qui a intégré cette logique pour ses propres besoins internes en créant par exemple l’application libre de messagerie instantanée et sécurisée de l’État Tchap, rendue disponible récemment aux pompiers, donne un exemple encourageant aujourd’hui pour faire rayonner cette infrastructure plus largement. La puissance publique conserve un rôle déterminant pour opérer de tels changements, à la fois en tant qu’actrice et qu’orchestratrice de cette dynamique.

Par nature, un contenu ou un service gratuit fourni par une plateforme propriétaire a une trajectoire bien distincte d’une ressource construite et maintenue collectivement par une communauté. Plus encore, cela induit de considérer autrement la licence qui définit les termes d’usages d’une ressource conçue collaborativement par une communauté sous forme de contrat social et économique, et les outils juridiques traditionnellement utilisés. Organisée, la communauté d’une plateforme a plus de valeur que la plateforme elle-même. Cela rappelle aussi que les ressources numériques et immatérielles que nous utilisons sont aujourd’hui conditionnées par leur financement, encore plus peut-être lorsqu’elles sont proposées gratuitement aux personnes les employant. Il en va de même pour les ressources ouvertes, qu’elles soient hébergées et maintenues par les utilisateurs et utilisatrices ou encore par celles et ceux qui y ont un intérêt (acteurs publics, constructeurs de matériels, etc.). Ces idées de bon sens, pour être mises en œuvre, reposent sur un changement collectif en articulant l’échelle globale et locale. Ainsi, c’est un moyen de permettre une « souveraineté » locale (accès aux biens immatériels) tout en développant des collaborations internationales évitant le repli nationaliste.

Cette expérience a aussi aidé à la compréhension des processus mêmes de construction des savoirs. Les dernières semaines ont montré au plus grand nombre les coulisses de la recherche scientifique et de son modèle socio-économique. La crise actuelle, loin de n’être que sanitaire, montre également un enchevêtrement de décisions sociales et politiques s’appuyant sur des faits scientifiques — ces derniers, ainsi même que la méthode qui les fait émerger, faisant l’objet de nombreux débats. Les controverses portant sur les essais thérapeutiques de la chloroquine ou les revirements de situation des mesures de confinement selon les pays en fonction des modélisations qui soutenaient les décisions, soulignent comment les sciences s’articulent avec des enjeux sociaux, éthiques, économiques politiques (voir notamment le positionnement du Comité d’éthique du CNRS). Dans ce contexte, l’open science devient le fondement essentiel pour assurer un suivi des processus de décision. Elle ne doit cependant pas être réservée aux seuls chercheur.e.s mais doit permettre d’instaurer ses principes en société.

Cela demande, à l’image des valeurs de Wikipédia, d’œuvrer encore plus à une mutualisation de ressources en tant que communs numériques, avec un nécessaire travail de revues par les pairs qui n’impliquent pas seulement les professions de la recherche et de la santé, mais également la société civile (voir notamment le (réseau ALISS)) pour vérifier chaque information, l’enrichir afin qu’elle soit la plus fiable, éthique et la plus qualitative possible. Il y a donc là un défi de traduction et de médiation pour des individus et collectifs ayant chacun souvent leurs propres pratiques, et un bagage culturel et conceptuel qui peut s’avérer difficile à comprendre pour des sphères extérieures. Le moment que nous traversons vient remettre à plat les éléments fondamentaux qu’il s’agit de mettre en place dès maintenant pour protéger les dynamiques des communautés à l’œuvre tout en construisant des suites qui s’appuient sur un travail de fond commun pour maintenir et consolider les coalitions que ce moment aura vues émerger.

Découvrez les impulsions (enseignements et mesures) découlant de ce mémorandum.


Concrètement : pourquoi et comment ?

La crise actuelle démontre la fragilité du système économique et organisationnel sur lequel reposent nos sociétés.

Si elle en démontre la nécessité, il ne faut pas penser qu’une telle crise suffira à opérer un basculement. Penser un « après » nécessite donc un long travail de déconstruction opéré d’ores et déjà par les communautés constituées autour du libre, de l’open et des communs numériques, qui démontrent par leur existence même et leurs actions concrètes la possibilité de construire des projets d’intérêt général autrement.

Écrit durant la crise, le mémorandum rappelle l’importance et la place des initiatives ouvertes, participatives et collaboratives pour notre société. Il permettra de se souvenir, mais aussi d’inspirer nos politiques publiques à venir. Devant l’urgence, il se double d’un certain nombre de mesures immédiatement envisageables et parfois déjà initiées.

L’on tire de cette situation les enseignements suivants :

  1. Les mouvements « libres et ouverts », et ceux ancrés dans une dynamique de « communs numériques » participent aujourd’hui rapidement et justement à répondre aux besoins révélés quotidiennement par la crise sanitaire et sociale.
  2. La croissance du nombre de « communs numériques » permet d’imaginer une société structurée non pas autour de la détention d’une technologie, mais au contraire autour de la capacité des acteurs à travailler ensemble et à créer de la valeur en commun.
  3. L’attrait fort des modèles collaboratifs ouverts se retrouve confronté à une acculturation et une éducation encore insuffisante des acteurs souhaitant collaborer.
  4. Le développement d’une économie pérenne repose sur une sensibilisation aux enjeux juridiques et socio-économiques sous-jacents, afin d’assurer que ces nouveaux équilibres s’appuient sur des règles suffisamment consensuelles, claires et comprises.
  5. Les technologies numériques essentielles doivent être des « communs numériques » bâtis par des communautés respectueuses de la liberté et de leurs droits fondamentaux. Cette solution est plus longue, mais atteignable par nos sociétés si elles en prennent la mesure.
  6. Plus l’environnement, le contexte, les sujets montent en complexité, plus il devient essentiel de donner de nouvelles capacités d’actions et des moyens aux communautés distribuées, de se doter ainsi de nouveaux processus collectifs pour débattre, choisir et agir.

Compte tenu de la situation de crise, il est urgent et nécessaire dès maintenant que, par principe, des financements publics soient intégrés aux appels à projets ou appels à manifestation d’intérêt (AMI) de toutes les agences publiques et convergent pour alimenter un fonds de communs ouverts et pérennes.

Mesures actionnables

Plus encore, à l’aune de la crise que nous vivons toutes et tous et pour ne pas subir des mesures biaisées par une récupération politique ou économique des événements, nous souhaitons être assuré.e.s que d’ici 2021 :

  1. L’intérêt des dynamiques libres, ouvertes et collaboratives soit officiellement reconnu et soutenu dans leurs formes technologiques (logiciels, bases de données, documentations et spécifications, etc.) et systémiques (recherche ouverte, gouvernance ouverte, culture ouverte, etc.), en pensant la création et l’entretien d’infrastructures numériques essentielles à ces projets d’intérêt général.
  2. Des partenariats publics-communs soient réellement ouverts, dans chaque région, accompagnés de dispositifs nationaux, favorisant l’émergence de communs dans les champs numériques de notre société, dans des dynamiques d’ouverture, de collaboration et de frugalité numérique.
  3. Les modalités économiques et fiscales à destination des acteurs du numérique soient repensées pour éviter à tout prix les enclosures numériques et encourager la valorisation publique au travers de la diffusion ouverte des ressources financées par de l’argent public.
  4. Les modèles de propriété — et encore plus de « propriété intellectuelle » — soient interrogés véritablement à l’aune d’une société soutenable qui soit durable et prospère. Cela au moins dans leurs usages et capacités à répondre aux préoccupations sociétales majeures, en temps de crise et en temps normal.
  5. Un accompagnement soit mis en place vers l’ouverture des contenus et infrastructures des organisations publiques ayant pour mission l’accès ou la diffusion de la culture et des connaissances.
  6. Les synergies entre l’ESS et les communs soient renforcées dans le monde du numérique et des communs de la connaissance, en construisant des modèles d’économie sociale dans le numérique et en s’appuyant sur l’approche par les communs pour défendre les principes d’intérêt général et d’utilité sociale.
  7. Le statut des personnes contributrices aux communs soit reconnu en terme social et sociétal en leur consacrant des droits effectifs et opposables.

NB : le texte publié ci-dessus correspond au texte de mémorandum publié le 29/04/2020 et est soumis à de potentiels changements. Nous vous conseillons donc sa lecture sur le site officiel.

E.D — Le podcast de la continuité pédagogique

Paradoxe du confinement et de la distanciation sociale, les collectifs numériques ont permis des rencontres improbables. Et comme a pu très bien le montrer Steven Johnson dans son livre Where Good Ideas Come From: The Natural History of Innovation, ce sont ces rencontres qui peuvent permettre l’émergence d’idées nouvelles.

Afin de prolonger cette expérience, notre collectif Continuité pédagogique lance donc un nouveau podcast. Son nom ? E.D pour Expériences : Discontinuité.

Des rencontres inattendues

L’idée maîtresse de ce podcast est d’inviter deux personnes qui ne se connaissent pas, et qui viennent d’univers différents, à échanger sur le thème de la discontinuité. Telle une rencontre dans un café, imaginez ces deux invités se rencontrer grâce une relation commune. Initiant la discussion, cette dernière s’efface progressivement au profit des discussions entre les deux convives…

Témoigner de son expérience

Notre podcast se veut dans un format court : une dizaine de minutes. Il ne s’agit donc pas d’engager l’auditeur dans un long débat. Au contraire, E.D (acronyme qui peut se lire comme Idée / Idea) se veut être un partage d’expériences de la discontinuité, notamment éducative (on trouve ici une autre façon de lire le nom du podcast, ED pour éducation). Et autant le dire d’emblée, il y a certainement autant d’expériences de la discontinuité que d’individus ! Discontinuité éducative bien évidemment mais aussi culturelle et sociale.

Un premier épisode

Vous pouvez dès à présent découvrir le premier numéro de ce podcast. Animé par la passionnante Déborah Furet, directrice du développement à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales , ce premier numéro propose un regard croisé entre l’auteur de ces lignes et Sylvain Bourmeau, journaliste mais aussi professeur associé à l’EHESS ainsi que directeur du journal AOC, producteur de l’émission “La Suite dans les idées” sur France Culture.

Nous vous souhaitons une bonne écoute et sachez que nous vous préparons de belles rencontres pour les prochains épisodes.

Une mobilisation citoyenne pour la continuité pédagogique

Cet article est initialement publié sur Framablog le 18 mars 2020 pour annoncer la naissance du collectif Continuité Pédagogique aujourd’hui devenu association éphémère Faire Ecole Ensemble (Fée)
https://framablog.org/2020/03/18/une-mobilisation-citoyenne-pour-la-continuite-pedagogique/

Nous vivons depuis quelques jours une situation tout à fait exceptionnelle. Parmi les multiples décisions prises, il y a notamment celles de fermer écoles, collèges et lycées. 800 000 enseignant⋅e⋅s et 12 millions d’élèves sont donc invité⋅e⋅s à faire cours depuis chez eux

Framasoft accueillait, ces derniers mois, environ 700 000 personnes par mois sur ces différents services. Cependant, pour de multiples raisons évoquées ici, nous souhaitons privilégier le modèle décentralisé. Face à la situation, nous avons bien évidemment fait le choix d’être responsables et solidaires et d’augmenter les capacités de certains de nos services, et nous préparons différentes actions qui seront annoncées dans les jours à venir. Cependant, nous savons que nous ne sommes pas en mesure de fournir les outils qui permettraient la « continuité pédagogique » souhaitée par le Ministère de l’Éducation Nationale.

D’autres structures et collectifs font le choix de prendre à bras le corps cette problématique. Nous avons ainsi été contactés par le collectif encore en construction Continuité Pédagogique qui souhaite rassembler une communauté citoyenne composée de volontaires (Éducation nationale ou non), qui souhaiteraient mettre leurs compétences (techniques, pédagogiques, didactiques) au service de ce défi. Nous relayons ici leur appel.


Une communauté de citoyen·nes qui soutiennent les enseignant·es dans leurs pratiques numériques pour assurer (au mieux) la continuité pédagogique durant l’épidémie du coronavirus en France.

  • Vous êtes développeur⋅se et vous souhaitez proposer une application web ?
  • Vous faites partie de la communauté éducative (enseignant⋅es, référent⋅es numériques, formateur⋅ices, militant⋅es dans l’éducation populaire, entrepreneurs dans une Edtech, etc.) et vous enseignez avec le numérique ?
  • Vous êtes étudiant⋅es, parents, et vous savez utiliser les outils numériques et vous souhaitez mettre du temps à disposition des enseignant⋅es ?

Rejoignez-nous !

Parce que la mobilisation de la communauté éducative depuis le 13 mars prouve – s’il en était besoin – l’énorme engagement des enseignant·es, leur expertise et leur volonté de faire vivre les liens éducatifs avec tous leurs élèves.

Parce que nous savons que ces liens peuvent être entretenus, en co-éducation avec les parents, dans un écosystème éducatif numérique libre, neutre, décentralisé, loin de toute tentative de marchandisation ou de récupération.

Parce que nous voulons apporter notre pierre à l’édifice, pour assurer la continuité du service public d’éducation, à partir de celles et ceux qui la font : les 880 000 enseignant⋅es de France.

Nous avons créé la plateforme continuitepedagogique.org pour mobiliser massivement des personnes doté⋅es de compétences numériques, pour aider les enseignant⋅es en demande de conseils à se former à l’usage d’outils en ligne ainsi que des développeur⋅ses et les designers qui auraient des idées pour d’autres outils d’accompagnement.

Nous appelons donc à une mobilisation citoyenne pour aider les enseignants à se former rapidement aux usages pédagogiques du numérique.

Retrouvez l’appel à mobilisation en intégralité sur https://www.continuitepedagogique.org/.