Récit d’une première sortie dehors en maternelle

Enseignante en maternelle à Châlons-en-Champagne, Delia pratique la classe dehors depuis la rentrée 2021 et nous partage l’expérience de sa première sortie.

Illustrations Charlotte Vuarchex

Bonjour, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis Delia Gobert et je suis enseignante en maternelle (PS, MS, GS). J’enseigne à Châlons-en-Champagne, dans la Marne. Je fais aussi partie de l’AGEEM dans laquelle je suis active. J’ai notamment participé à l’organisation du congrès national d’Epernay en juin 2021.

Qu’est ce qui vous a décidée à vous lancer ? Quel a été le déclic ?

J’ai eu envie de me lancer en observant à quel point les enfants se sentent bien dehors mais aussi parce qu’il s’y passe plein de choses utiles d’un point de vue pédagogique. Le confinement m’a donné encore plus envie de sortir. Je suis enseignante dans un quartier où beaucoup de mes élèves sont défavorisés. Ils vivent en immeuble et n’ont que très peu l’occasion de sortir. J’avais commencé il y a 2 ans, une fois de temps en temps, cette année ce sera une fois par semaine.

J’ai été influencée par Christèle Ferjou, ses vidéos, son livre avec Moïna Fauchier Delavigne et par des rencontres. Avant tout, j’avance dans mes réflexions en échangeant avec les autres. L’année dernière, dans le cadre de la préparation du congrès d’Epernay de l’AGEEM qui portait sur les espaces, nous avons monté un groupe de travail “enseigner ailleurs”. Il réunissait des professeurs de la Marne, de la Haute-Marne, de l’Aube et des Ardennes à différents niveaux. Certains avaient déjà commencé, d’autres pas. On se réunissait tous les 15 jours en visio et ce sont ces échanges entre pairs qui ont fait déclic.

Comment l’avez-vous préparé ?

Sur le plan pédagogique cet été, je me suis documentée, j’ai réfléchi à comment je voulais organiser ma classe dehors, comme pour tout enseignement à l’école.

Concernant les parents, j’ai échangé au préalable avec des collègues pour savoir quoi aborder et comment les prévenir. J’ai eu la chance de faire ma réunion de rentrée avant de sortir. De la pluie était annoncée, ce qui pouvait faire peur. J’ai donc pris le temps de leur expliquer ce qu’on allait faire, quels étaient les objectifs, les avantages, ce qu’on allait demander – une tenue de pluie et un change.

Les enfants, je ne leur en ai pas trop parlé, ils voient juste sur le calendrier qu’on y va chaque vendredi. Je voulais qu’ils découvrent. C’est la façon dont je vois la classe dehors, un changement de posture de l’enseignant en partant des observations des enfants et de leurs réactions. Je ne voulais donc pas trop leur en dire. Ils savaient juste que nous irions au “Jar”, le parc à côté de l’école.

Qui vous a aidé dans la préparation ?

Les collègues du groupe de travail de l’AGEEM qui avaient déjà pratiqué la classe dehors m’ont soutenue. Au sein de mon école, pour le moment je suis la seule à pratiquer, j’espère semer des graines qui donneront envie à mes collègues de se lancer à l’avenir.

Quel lieu investissez-vous pour la classe dehors?

Nous irons dans un parc public à côté de l’école tous les vendredis matin puis dans un jardin potager à partir de Janvier 2022.

Votre commune a-t-elle été facilitante ?

Dans le parc que nous occupons actuellement – et qui sera inondé à partir de janvier – on ne peut pas creuser, les enfants ne peuvent pas monter aux arbres. Je me suis donc tournée vers la mairie qui possède des petits parcs clôturés, les “jars potagers”, qui ne sont pas tous des potagers. Ils sont mis à disposition d’associations. Une d’elle a accepté de le partager avec nous : la mission locale qui travaille avec des jeunes en difficulté scolaire. Je l’aurai le vendredi matin et je m’attends à ce que des projets entre mes maternelles, les collégiens et lycéens de la mission locale émergent.

Pouvez-vous décrire le déroulement de votre première sortie ?

Je vais décrire ce qui était prévu puis ce qui a été vécu puisque cela a été un peu modifié.

Nous avons d’abord un court temps de déplacement sur lequel j’effectuerai un travail spécifique dans l’année. Comme c’était la première fois que nous allions au parc, nous avons fait tout le tour du parc et marqué les limites. Après, il y a eu un temps de jeu libre parce que d’après ce que j’ai entendu, lu, ce temps est important pour la découverte et la créativité. Ensuite, j’avais prévu un regroupement. On y raconte ce qu’on a fait, chacun met en avant ce qu’il a vu, ce qu’il a véçu, ce qu’il a aimé, pas aimé. J’avais également prévu un petit goûter qu’on ne fait pas d’habitude en classe mais là, les élèves courent beaucoup. Puis nous avons fait une chanson, de la poésie, une lecture d’histoire, comme à chaque séance. J’avais ensuite prévu des activités plus dirigées mais à cause de la pluie – deux enfants ont beaucoup joué dans l’eau, étaient mal équipés et commençaient à avoir froid – nous avous écourté la séance et nous sommes rentrés.

Toutes les séances se passeront avec un temps de jeu libre, un regroupement, des ateliers plus ou moins dirigés et un dernier regroupement avant de revenir à l’école.

Qu’est ce que vous appréhendiez le plus avant la première sortie ?

J’appréhendais plutôt la réaction des parents. On est sortis le vendredi, je leur ai annoncé le lundi. Il n’y a eu aucune réaction négative. Plus on avancait dans la semaine, plus le temps se couvrait, je redoutais donc aussi la météo. J’ai échangé avec les collègues qui m’ont rassurée et puis je ne voulais pas annuler la première séance, au risque de décrédibiliser la démarche auprès des parents. De plus, les enfants étaient impatients. Je me questionnais un peu sur ce qui allait se passer et c’est là qu’il y a un changement de posture de l’enseignant, on doit réagir sur le vif et même s’il y a des imprévus, en fin de compte il s’est passé tellement de choses que je n’ai plus cette crainte pour les prochaines fois.

Comment avez vous trouvé les élèves ?

Entre eux, je m’y attendais, les enfants n’avaient qu’une envie : courir, s’amuser, sauter dans les flaques d’eau, faire leurs propres observations. La séance a commencé par dix minutes où tout le monde s’est lâché, a couru, crié et puis après les élèves se sont posés. Là j’ai été étonnée et très contente de voir que des binômes se sont créés alors qu’ils ne s’étaient pas créés en classe. Ils ont eu besoin de s’entraider. Il y a un petit pont qui nécessite de passer par un chemin boueux. Des petits ont aidé des grands, des grands qui ne s’étaient pas encore parlé se sont associés. J’ai vraiment vu de l’entraide. Aucune dispute, aucune bagarre. Certains ont joué au policier, sans que cela entraîne de violence. Alors que dans la cour de récréation, lorsqu’ils jouent, il y a toujours un moment où il est nécessaire d’intervenir.

Vis-à-vis de moi, comme en classe, certains sont venus me voir car ils avaient besoin de me montrer et de partager, d’autres non. En revanche, j’ai constaté que malgré la présence d’accompagnateurs, je restais le pilier central, les enfants tournent autour de moi et ne s’éloignent pas trop.
Il y avait une mare avec des poissons, nous sommes allés les voir ensemble, ils n’y sont pas allés d’eux-mêmes. Il s’agissait de notre première séance. Nous verrons l’évolution de leur comportement dans quelques semaines quand ils se seront approprié le lieu et en auront vu les limites.

À l’égard de la nature, ils ont été très respectueux. On avait mis en avant qu’il ne fallait pas cueillir, que s’il y avait des fleurs, on avait le droit de regarder, que je pouvais les prendre en photo. On a commencé à voir les déchets, notamment des briques de jus d’orange, on a commencé à en parler en se disant qu’il serait bien d’avoir un sac poubelle pour en ramasser la prochaine fois.

Des réactions vous ont-elles surprises ?

Oui, l’entraide sur les moments physiques. Il y a aussi eu quelques incompréhensions. Par exemple, un élève observe l’ombre d’une feuille qui flotte dans une flaque et un camarade arrive et saute dedans. Celui à 10cm du sol était trempé. Mais cela s’est vite régulé, il y avait tellement de flaques qu’ils se sont auto-organisés. Il y a eu des réactions et réflexions très intéressantes sur le langage (flotte/coule ; profond/pas profond). J’étais davantage une observatrice, les enfants faisaient entre eux l’émission d’hypothèse – je teste, je vérifie, ça va, ça ne va pas.

À quelle fréquence prévoyez-vous d’aller dehors et combien de temps ?

J’irai dehors tous les vendredis matin. Le but est d’y aller tout au long de l’année pour voir l’évolution de la nature et de leurs réactions.

Que pensez-vous de l’initiative classe-dehors.org ? Y avez-vous déjà contribué ? Comment la faire évoluer pour qu’elle soit plus utile ?

Oui ! Je prévois de partager des ressources pédagogiques. J’aimerais aussi partager les questions que je me pose chaque mois. Par exemple, aller dehors, oui. Mais quels liens avec les activités dans la classe ?

Quel conseil donneriez-vous à un.e enseignant.e qui aimerait se lancer ?

Osez ! Lâchez prise. Ce n’est pas évident, sur les premières séances on peut avoir l’impression que ce n’est qu’un temps de récréation. En tant qu’enseignant si on lâche prise, si on laisse jouer et qu’on prend des notes, il va se passer des choses qu’on va pouvoir reprendre après. Il faut prendre le temps, comme en classe, ce n’est pas en deux séances que tout se joue.

Propos recueillis par Benjamin Gentils

Congrès Andev 2021 : témoignage de Sophie Boulan et Laure Talneau Mary, Nantes

À la rencontre des acteurs de l’éducation dans les collectivités au congrès de l’Andev 2021. Dernier volet avec Sophie Boulan, chargée de l’animation du projet éducatif de territoire, et Laure Talneau Mary, responsable de la mission projet éducatif au sein de la Direction Éducation de la ville de Nantes.

Pourriez-vous vous présenter ?

  • Sophie : Je suis Sophie Boulan, je travaille au sein de la direction éducation de la ville de Nantes. J’y suis chargée de l’animation du projet éducatif de territoire.
  • Laure : Je suis Laure Talneau Mary, responsable de la mission projet éducatif à la direction éducation de la ville de Nantes.

Qu’attendez-vous de l’Andev ? Quelle est votre contribution ?

  • Laure : J’assiste à mon premier congrès de l’Andev et je viens d’intégrer la commission permanente. J’espère y échanger, y trouver du partage d’expérience. J’aimerais pouvoir y mettre en commun des ressources puisque, quelles que soient la taille et la nature des territoires où l’on intervient, nous avons en commun de nombreuses problématiques du quotidien.
  • Sophie : J’ai récemment pris mes fonctions. J’attends de l’Andev de pouvoir accéder aux expériences d’autres collectivités de taille comparable sur le volet animation des politiques éducatives.

Qu’aimeriez-vous partager et mutualiser d’avantage avec des collègues d’autres communes ?

  • Laure : Certains collègues pointent que l’on réinvente trop souvent des projets déjà menés ailleurs. Avoir des ressources partagées, se servir, les adapter à nos contextes, à nos territoires, à nos configurations et contribuer en retour serait un gain de temps pour toutes et tous.
  • Sophie : Je connais encore peu l’ANDEV. Mais globalement, je dirais : tout ce qui concerne l’évaluation. Comment évalue-t-on les démarches, les politiques éducatives ?

Quelles difficultés rencontrez-vous dans l’exercice de vos fonctions ?

  • Laure : Libérer du temps de mes collègues sur le terrain qui sont happé.e.s par le quotidien et les urgences. Nous avons besoin de temps ensemble pour travailler sur le projet éducatif et les collaborations transversales. Entre les protocoles sanitaires à appliquer et l’épuisement des agents, qu’ils soient animateurs, des Atsem, ce travail est difficile à mener.
  • Sophie : Les urgences du quotidien nous empêchent de réfléchir à des sujets plus exploratoires mais tout autant essentiels. Pour former, pour faire de la concertation avec les agents, il faut sortir les équipes de leur classe, de leur groupe d’enfants et donc trouver du temps.

Y a-t-il une action particulière que vous souhaiteriez nous faire partager ?

  • Sophie : Malgré une année 2021 compliquée au regard du contexte, nous avons pu organiser une journée de rencontres en ligne entre tous les acteurs locaux de la classe dehors pour accompagner ensemble les enseignantes et les enseignants qui se lancent.

Propos recueillis par Benjamin Gentils.

Congrès Andev 2021 : témoignage de Nathalie Noulette, Strasbourg

À la rencontre des acteurs de l’éducation dans les collectivités au congrès de l’Andev 2021. Troisième volet avec Nathalie Noulette, responsable éducatif à la direction de l’enfance et de l’éducation de la Ville de Strasbourg.

Pourriez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Nathalie Noulette et je travaille à la direction de l’enfance et de l’éducation de la Ville de Strasbourg. Je suis responsable éducatif du quartier de Meinau Neuhof, l’un des six quartiers de la ville où j’ai la charge du périscolaire. En parallèle, je suis responsable des agents : Atsem, animateurs et accompagnateurs vacataires. Ces derniers accompagnent les enfants sur la pause méridienne et sur les temps périscolaires à la garderie et dans les accueils de loisirs municipaux.

Qu’attendez-vous de l’Andev ? Quelle est votre contribution ?

Je viens partager des réflexions avec des collègues et pour les asseoir avec des notions théoriques lors des conférences. Je viens saisir des concepts, attraper des dispositifs avant de les partager avec mes équipes. Je viens également pour participer à l’animation de l’association. Je trouve ma place dans cet engagement complémentaire à mon poste dans lequel j’anime des ateliers et des groupes de travail en lien avec la petite enfance.

Qu’aimeriez-vous partager et mutualiser d’avantage avec des collègues d’autres communes ?

Je serais intéressée par le fait de bénéficier d’un espace dans lequel nous pourrions capitaliser sur nos expériences. Pouvoir retracer les projets à mesure qu’ils se développent. Il s’agirait finalement de prolonger ce qui est abordé lors des congrès. Aujourd’hui, cela disparait d’une année sur l’autre et on ne se requestionne pas malgré la publication d’actes. J’aimerais qu’il soit possible de s’inspirer et de se nourrir plus régulièrement des actions menées dans les autres communes. De ce fait, en démarrant une expérience sur notre territoire, nous aurions la capacité de nous réapproprier, d’affiner et d’apprendre des erreurs de mise en œuvre d’un projet similaire ailleurs.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans l’exercice de vos fonctions ?

Le vrai blocage, c’est la question du temps. Les activités n’ont pas cessé avec la pandémie, les personnels sont fatigués, le lien humain et social s’est distendu. Sur les questions scolaires et périscolaires, en ce moment on galère. Cette question du temps et des priorités nous empêche d’avancer sur les sujets de réflexion et de travail en lien avec d’autres acteurs. Je suis focalisée sur la gestion des urgences.

Que retenez-vous de la première journée de congrès ?

On ne devient pas écologiste en achetant une voiture électrique et les éco-gestes ne suffiront pas à sauver la planète !

Propos recueillis par Benjamin Gentils.

Congrès Andev 2021 : témoignage de Agnès Faivre, Poitiers

À la rencontre des acteurs de l’éducation dans les collectivités au congrès de l’Andev 2021. Deuxième volet avec Agnès Faivre, Directrice du service éducation de la Ville de Poitiers.

Pourriez-vous vous présenter ?

Je suis Agnès Faivre, directrice du service éducation de la ville de Poitiers, en poste depuis le 1er octobre 2020. Je gère une direction de près de 600 agents qui s’occupent au quotidien d’accueillir des enfants sur les temps scolaires, en lien avec l’Education Nationale, et périscolaires.

Qu’attendez-vous de l’Andev ?

J’attends de l’Andev une forme d’analyse de pratiques. Nous sommes sur des métiers très contraignants en termes d’urgences. Nous sommes quotidiennement dans la réactivité et l’adaptabilité, certes nécessaires sur nos missions, mais nos postes nécessitent aussi une certaine prise de recul sur beaucoup de sujets éducatifs. J’attends aussi de disposer de ressources documentaires et réglementaires ; les textes bougent sans cesse dans l’éducation.

Qu’aimeriez-vous partager et mutualiser davantage avec des collègues d’autres communes ?

Je souhaiterais profiter de partages d’expériences, réussies ou non, avoir leur avis, pouvoir tester et expérimenter des projets communs. Voire même mener ensemble des projets et les évaluer de manière régulière.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans l’exercice de vos fonctions ?

Il y a une fatigue des personnels du fait de la crise sanitaire. On doit prendre le temps d’écouter les agents mais aussi d’embarquer les équipes sur un projet global construit collectivement. Cela nécessite l’apport de nouvelles compétences et un appui technique pour mobiliser les agents sur les enjeux de demain et adopter une forme de résilience face à la crise écologique.

Propos recueillis par Benjamin Gentils


Congrès Andev 2021 : témoignage de Grégoire Ozanne, Montreuil

À la rencontre des acteurs de l’éducation dans les collectivités au congrès de l’Andev 2021. Premier volet avec Grégoire Ozanne, responsable du service propreté des bâtiments, restauration et vie scolaire, au sein de la direction de l’éducation de la Ville de Montreuil.

Pourriez-vous vous présenter ?

Je suis Grégoire Ozanne, responsable du service propreté des bâtiments, restauration et vie scolaire, au sein de la direction de l’éducation de la Ville de Montreuil.

Qu’attendez-vous de l’Andev ?

Je suis dans des services éducation depuis une vingtaine d’années et j’ai très rapidement connu l’Andev. J’ai participé à mon premier congrès de l’Andev en 2002, à Dijon. Je me suis immédiatement rendu compte à quel point j’en ressortais riche, tant en énergie qu’en connaissance. J’accède grâce à l’Andev à des ressources documentaires et à des échanges d’expériences qui m’alimentent au quotidien.

Qu’aimeriez-vous partager et mutualiser d’avantage avec des collègues d’autres communes ?

J’aimerais pouvoir conserver des traces des échanges, en particulier ceux qui sont informels. Les discussions à table lors des congrès sont une source d’informations précieuses dont on ne garde pas mémoire. D’un point de vue plus large, il nous serait utile de pouvoir documenter et partager davantage les différentes expériences que nous menons au sein de nos collectivités respectives. Le site de l’Andev a bénéficié d’un super travail mais ne répond pas aux enjeux d’ingénierie documentaire nécessaire.

Quel blocage dépasser dans vos fonctions ?

Nous sortons d’une période de bazar de près de 18 mois lors de laquelle nous avons dû assurer la continuité du service public dans des conditions compliquées. J’encadre un service qui comprend les ATSEM. Nous travaillions avant la crise sur une charte, pour la faire évoluer, pour la faire vivr. Nous l’avons un peu laissé tomber pour faire face aux urgences. C’est une déception et j’ai la volonté de reprendre ce travail sur le métier des Atsem, leur place dans l’école car je considère qu’elles y jouent un rôle essentiel.

Avez-vous un projet à partager avec vos collègues ?

Un des projets du mandat en cours est de permettre un retour en gestion publique de la restauration scolaire. L’idée est d’avoir un service qui soit transversal et qui permette aux enfants de mieux manger et à l’approvisionnement d’être plus responsable. Ce projet sera intéressant à suivre et à documenter.

Propos recueillis par Benjamin Gentils.

Enseigner dehors : témoignages croisés

“Faire classe dehors a redonné un sens à ma mission après 30 ans d’enseignement”

La nature qui apaise et aiguise les curiosités, des mises en situation qui facilitent certains apprentissages… Pour Julie, Marianick et Carine, trois enseignantes de primaire et de collège, faire classe dehors n’est pas une lubie, mais une pratique pleine de vertus.

Bonjour, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : enseignante en CM2 en Haute-Saône dans une zone rurale, je fais école dehors depuis septembre 2020. Je suis également membre du collectif Profs en transition.

Marianick (CP, Loiret) : basée dans le Loiret dans une commune de 3000 habitants, j’enseigne en extérieur tous les mardis matin (ou presque) depuis janvier 2020. L’an dernier avec des maternelles et cette année en CP. Je suis membre du réseau RPPN, membre des groupes facebook Profs en transition et l’école du dehors (Belgique) et j’ai été sollicitée par le réseau GRAINE Centre qui souhaite développer l’accompagnement des enseignants pour aller dehors.

Carine (EPS, Landes) : je suis professeure d’EPS dans un petit collège rural des Landes. Depuis 2019, j’avais de envie de proposer des séances d’activité physique en pleine nature avec les élèves. Mais sans forcement faire des APPN (Activités Physique de Pleine Nature) : courses d’orientation, escalade, VTT. Je souhaite plutôt proposer des jeux traditionnels dans la nature. Je n’ai pas pu en faire beaucoup jusqu’ici. Cette année, j’ai surtout fait de la randonnée nature avec mes classes. J’ai vraiment axé les séances sur la découverte des paysages, des plantes, des arbres.

Pourriez-vous décrire succinctement votre pratique de la classe dehors ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on a démarré à deux collègues. Un peu effrayées au début, on partait une fois par mois, une après-midi entière. On a un bois pas loin dans lequel on a nos cabanes, on a construit des “hôtels à insectes” sous forme de haies mortes et des toilettes sèches. On y fait aussi de la littérature, de la poésie, de la relaxation.

Marianick (CP, Loiret) : je vais chaque semaine sur une parcelle de forêt de l’Office National des Forêts (ONF). J’ai demandé l’autorisation pour y aller chaque mardi de l’année scolaire. Mon défi est de proposer chaque semaine aux enfants une ou deux activités qui répondent aux programmes (lecture, mathématiques, questionner le monde, land-art, sport, etc.) pendant 30 à 45 minutes. Ensuite, les enfant ont 30 à 45 minutes de jeu libre. Ils ont un besoin énorme de jouer ensemble dans un lieu qui offre des supports d’observation en 3 dimensions extraordinaires (croissance de la Crosse de fougère, métamorphose de tétard…). Mon défi c’est de donner aux enfants l’envie de connaitre tout ce qui les entoure et de mettre un nom sur tout ce qu’il y a (animal, végétal, minéral). Faire classe dehors a redonné un sens à ma mission après 30 ans d’enseignement.

Carine (EPS, Landes) : Je vais parler de la pratique de la randonnée. Je donnais des thèmes comme les arbres, les plantes, les comestibles,… mais ce qui se passait en réalité, c’est que je me laissais guider par la curiosité des élèves. Dès qu’ils s’arrêtaient pour regarder un élément, on découvrait ensemble. Cela nous mettait parfois en retard car je n’ai que des créneaux de 2 heures de cours. Une fois, on a travaillé sur la différence entre les arbres de plantation naturelle et ceux de plantation artificielle. Nous les avons imités avec notre corps. Soit tous en rang d’oignons soit de façon plus naturelle et mélangée. Je me laissais porter par leur enthousiasme et leur curiosité.

Qu’est ce qui vous a décidé à vous lancer ? Quel a été le déclic ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on s’est lancé car nous étions deux. Cela aide de s’appuyer sur une collègue. C’est une envie que j’avais depuis longtemps, mais on a beaucoup de choses à gérer en début de carrière. Avec le temps, on prend davantage confiance et on se rend compte qu’on peut suivre les programmes tout en prenant en compte la nature. Avec une collègue on s’est dit : “c’est parti, c’est cette année”. Le confinement a participé à accélérer ce cheminement mais nous avions entamé un jardin il y a déjà 6 ans. Lire m’a aussi beaucoup aidé. Je me suis accrochée à des articles pour construire ma démarche (organiser, nommer, rendre cela plus régulier, le présenter aux parents). Quand on a commencé, on ne le faisait qu’une fois mois car on avait pas de savoirs construits.

Marianick (CP, Loiret) : De mon côté, le délencheur a été une revue FCPE, un article sur Elise Sergent du réseau Graine Bourgogne Franche Comté. Parallèlement j’ai assisté à une présentation de l’ouvrage “L’enfant dans la nature” de Moïna Fauchier Delavigne et Matthieu Chéreau organisée par l’AGEEM, puis j’ai lu “L’enfant des bois” de Sarah Wauquiez, “L’école à ciel ouvert” aux éditions de la Salamandre, “Dehors j’apprends” de Christine Partoune, “Passeur de nature” d’Emilie Lagoyete, « Art terre de Patrick Straub; et enfin la vidéo avec Elise Sergent en partenariat avec le réseau Graine et celle “Il était un jardin” avec l’enseignante Cristele Ferjou.

J’ai dû beaucoup me documenter. Mais après 20 ans d’enseignement en maternelle, j’en avais marre de voir les enfants gratter les fissures de la cour pour voir la nature, ils ont un besoin énorme d’être dans la nature. J’ai attendu 30 ans avant d’investir les espaces naturels !

Carine (EPS Landes) : Pour ma part, cela relève d’une volonté d’aller vers plus de sobriété dans ma disicipline, l’EPS, qui demande beaucoup de matériel. J’avais vraiment besoin de revenir à quelque chose de plus simple, de plus proche de la nature, pour moi comme pour les élèves. A côté de cela, mon mari est animateur nature et j’avais donc des bouquins qui trainaient à la maison, j’ai commencé à les lire puis je me suis dit pourquoi ne pas essayer de proposer des cours axés sur la nature ? Les témoignages sur le groupe facebook Profs en transition commençaient également à me titiller.

Pourriez-vous partager un exemple d’activité dehors que vous appréciez ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Ce que je préfère, ce sont les jeux libres. J’ai aussi adoré faire “un dialogue avec mon arbre” : observation et photos des détails d’un arbre par chaque élève, ensuite l’élève se prend en photo avec l’arbre. Il s’agit d’écrire un dialogue entre eux et l’arbre. Ils ont mis un moment à reconnaitre les arbres. Ils ont leur arbre préféré, parfois ils en visitent d’autres ou ils se prêtent les arbres.

Marianick (CP, Loiret) : En janvier dernier, j’avais déposé avant la séance une lettre sur un des rondins de la parcelle. Un écureuil écrivait aux enfants qu’il était très content de les entendre à nouveau dans la forêt car il ne les avait pas entendus depuis 15 jours (vacances); l’écureuil demandait de l’aide pour la chouette qui avait pris froid et ne hululait plus. Il leur a laissé une recette à confectionner pour la soigner : deux glands, deux feuilles de houx, de feuilles de chênes, un peu de terre, un peu de sable, etc. Tout ce qu’on avait vu depuis plusieurs mois était intégré dans la recette. Ils connaissaient le lexique. Je savais qu’ils sauraient le lire. Puis ils sont partis en recherche, ils ont tout rapporté sur la bâche puis nous avons ensemble préparé la tisane de la chouette. L’écureuil nous avait demandé de laisser la tisane sous le néflier.

Carine (EPS, collège) : Au cours d’une balade, nous avons traversé une portion entre deux champs, les élèves étaient par deux, un les yeux fermés devant et un derrière qui guidait. Ceux qui avaient peur pouvaient avoir la main de leur camarade dans le dos, pour les plus courageux, ils pouvaient ne pas avoir de main et juste se laisser guider à la voix. Je pensais que certains des 6ème ne joueraient pas le jeu, ils l’ont en fait tous fait et ils ont repris l’exercice à plusieurs reprises, plus tard dans l’année, d’eux-mêmes.

Comment avez-vous évolué dans votre façon de faire depuis vos débuts ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on a réglé les problèmes d’encadrement. J’ai 30 élèves, il faut plusieurs accompagnateurs On espère avoir l’appui d’un service civique et de parents volontaires. L’année prochaine, j’irai dehors une fois par semaine plutôt qu’une fois par mois. Je compte aussi utiliser d’autres espaces extérieurs comme support pédagogique. Par exemple, le monument aux morts

Marianick (CP, Loiret) : Dans notre pratique on est de plus en plus zen, rassurés, on fait de plus en plus confiance aux enfants. Au départ, on avait très peur pour la sécurité de l’élève. En réalité, ils prennent des risques mesurés, même s’ils grimpent aux arbres. Je n’ai jamais eu une plaie, un bobo.

Carine (EPS, Landes) : Je me laisse de plus en plus porter par la curiosité des élèves. Au début, j’étais très à cheval sur les questions de sécurité. Maitenant, je leur fais plus confiance. Lors des randonnées, le groupe s’effiloche mais ils savent que nous devons nous attendre à certains endroits. Les enfants respectent les consignes.

Marianick (CP Loiret) : J’ai des enfants de 6 ans, je mets des chefs de rang et je leur donne des points d’arrêt, et même si je ne les ai pas en visuel, quand j’y arrive, tout le monde y est.

A partir de votre expérience, que diriez-vous de ce qu’apporte le fait de faire classe dehors en nature avec vos élèves ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Il y a moins de stress chez les élèves, et un groupe de classe davantage soudé. Les élèves sont également plus curieux de leur environnement, y compris sur de petites choses.

Marianick (CP, Loiret) : Les relations sociales ont évolué positivement. Il n’y a pas de conflit quand les élèves sont dehors, mais de la coopération. Je l’avais lu et je l’ai constaté. Il y a beaucoup plus de curiosité. Face au cahier, ils sont inquiets. Quand on fait la dictée dans la classe, il y a des obstacles que je n’arrive pas à identifier alors que quand je suis dehors et que je fais de l’encodage sur le chemin, cela fonctionne très bien. Par exemple quand je leur demande d’épeler “mirador” ou “borne”.

Carine (EPS, Landes): J’ai constaté une amélioration des liens entre les élèves eux-mêmes et aussi avec moi. Lors des séances de randonnée, les élèves viennent me voir et me poser des questions beaucoup plus fréquemment. Pour moi, cela signifie qu’ils se sentent bien. Dans le contexte sanitaire actuel, marqué par les protocoles, être ensemble dehors représente pour les élèves une bulle d’oxygène. C’est agréable de les voir interagir ensemble, sans qu’il y ait de conflit. La nature est apaisante.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : J’ai un élève en Ulis qui vient rarement et était peu intégré à la classe. Il est grand et fort, et comme il a aidé à pousser des rondins de bois, il est devenu le héros de la classe.

Marianick (CP, Loiret) : En février , il y avait une flaque, les enfants y ont découvert des tétards. Ils les ont observés avec des loupes. La semaine d’après, la flaque avait gelé, les élèves se sont demandés ce qu’étaient devenus les tétards. Cela nous a permis de travailler sur la métamorphose du tétard. Puis je leur ai fait écrire en autodictée: “le tétard se métamorphose en grenouille”. La semaine dernière, on a travaillé sur les Yétis, un élève a demandé si c’était Cromagnon, un autre a répondu qu’avant on était des singes. Et ils ont fait le lien avec la métamorphose du tétard. Ils le vivaient et le comprenaient.

Carine (EPS, Landes) : Mon meilleur souvenir, c’est lorsqu’on a découvert l’étang et que les élèves se sont appropriés le lieu. On a dû franchir un petit pont, certains avaient peur et ont été heureux d’y arriver. Des élèves ont entrepris de replanter un bâton dans la boue, j’hésitais à les laisser faire mais ils étaient tellement contents que je leur ai dit de profiter et de découvrir. C’était comme un temps de jeu libre au cours duquel ils ont beaucoup coopéré.

Et votre pire souvenir ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Un jour où il pleuvait, lors de ma seconde séance dehors. J’avais demandé aux parents de mettre une tenue adaptée à leurs enfants. Mais on est restés dehors trop longtemps. Certains élèves mal équipés avaient froid. La séance suivante, ils étaient mieux habillés.

Marianick (CP, Loiret) : C’est aussi lié à la météo, un jour de grand froid. On se dit qu’on sort par tous les temps. On a fait le trajet en 30 minutes, ensuite les élèves ont eu un temps de jeu libre, puis on est rentrés.

Carine (EPS, Landes) : J’ai du mal à trouver. Je n’ai même pas eu de problème de météo !

Quel conseil donneriez-vous à un.e enseignant.e qui voudrait se lancer ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Il faut un peu lâcher prise par rapport aux codes que l’on peut avoir en classe, à l’intérieur.

Marianick (CP, Loiret): Pareil. Il faut y aller, il faut le voir pour le croire !

Carine : Pareil. Il est indispensable de lâcher-prise. Et puis, il est impératif de veiller à ce que les élèves soient bien équipés afin que cela ne deviennent pas pénible en cas de froid.

Comment voudriez-vous continuer ou évoluer dans votre pratique de la classe dehors ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : J’aimerais augmenter la fréquence de mes sorties. J’ai aussi l’impression que les collègues de l’école vont s’y mettre. On espère que la municipalité va nous suivre et éventuellement mettre un terrain à notre disposition.

Marianick (CP, Loiret) : Je vais baser la totalité des apprentissages sur ce qui est disponible dehors, tout en répondant aux programmes. Pour l’appprentissage de la lecture, je ne vais pas proposer de textes de manuels et je m’appuierai sur nos productions lors des sorties. Je vais continuer à diffuser autour de moi la pratique de la classe dehors. 6 nouvelles classes de l’école vont sortir en juin. De plus en plus de collègues s’interrogent sur cette pratique.

Carine (EPS, Landes) : J’aimerais déjà pouvoir faire ce que j’avais prévu : sortir régulièrement, faire des petits jeux et activités en EPS dans la nature. J’ai envie d’avoir une pratique plus régulière et mieux réussir à embarquer les 3ème qui, au début, étaient un peu réticents, surtout lorsqu’on compare à l’enthousiasme des 6ème.

Que faudrait-il pour faciliter les choses et élargir la pratique en France ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : En début de carrière, les fiches pratiques m’ont beaucoup aidée à me lancer dans des activités toutes faites. Une petite séance-type serait rassurante. Sur la diffusion de la philosophie du dehors, c’est plus dur, il faut le vivre pour la ressentir.

Marianick (CP, Loiret) : Le manuel “Classe à ciel ouvert” de la Salamandre donne des séances clés en mains pour les enseignants. La confiance vient ensuite en pratiquant. Et le ministre a récemment encouragé cette pratique. La prochaine étape serait de l’inscrire noir sur blanc dans les programmes.

Carine (EPS, Landes) :Dans le secondaire, quand on a une heure de classe, comment faire pour sortir ? Il faut donner des moyens d’organisation pour mutualiser les heures, pour être à deux enseignants sur deux heures de classe dehors transcidisciplinaires.

Propos reccueillis par Moïna Fauchier Delavigne et Benjamin Gentils

J’enseigne, je code et je partage – Episode 7

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« Développer, cela doit rester une passion. »

Œuvrant au sein du réseau des Alliances françaises, et ces dernières années au CAVILAM – Alliance Française (Centre d’Approches Vivantes des Langues et des Médias), Emmanuel Zimmert a conçu à l’occasion du confinement La Digitale, un projet initialement destiné aux nombreux professeurs de français à l’étranger, qui leur offre des applications libres et gratuites. Partisan de la sobriété numérique dans la sphère éducative, Emmanuel Zimmert y défend un numérique vertueux et inclusif.

Le CAVILAM (Centre d’approches vivantes des langues et des médias), l’association pour laquelle vous avez travaillé, propose notamment des ressources pratiques et pédagogiques pour des enseignants de français à l’étranger. Et dans ce cadre, vous veillez à défendre un usage numérique vertueux et inclusif. Quel a été votre parcours et comment a-t-il guidé cette orientation ?


J’ai d’abord entrepris une licence de conception et de mise en œuvre de projets culturels à l’Université de Lorraine. Dans ce cadre, j’ai effectué au stage pour le Festival du Film arabe de Fameck / Val de Fensch, en Moselle. J’ai notamment été chargé de l’accueil de la réalisatrice yéménite Khadija Al Salami, auteure de plusieurs documentaires sur la situation des femmes et la démocratie au Yémen. À l’issue d’un débat dont on m’avait confié la modération, elle m’a suggéré de découvrir le Yémen, en sollicitant ses contacts pour m’aider à y réaliser un nouveau stage dans le cadre de ma future maîtrise. J’ai saisi au bond cette proposition, et j’ai contacté le Centre de coopération culturelle et linguistique (CCL), organe de coopération extérieure de la France géré par le ministère des Affaires étrangères. Parallèlement à la découverte du Yémen et de sa culture, j’ai alors été amené à m’intéresser à l’enseignement du français à l’étranger. J’ai bifurqué dans ma formation en projets culturels, pour mener à bien un master en Sciences du langage, option enseignement du français langue étrangère. Par la suite, je me suis retrouvé sur différents postes pour le ministère des Affaires étrangères, en Indonésie, au Laos et en Inde. J’ai ainsi été amené à découvrir de très près le réseau des Instituts français et des Alliances françaises dans le monde. Le CAVILAM, où j’ai travaillé jusqu’à la fin du mois de mai 2021, fait partie de ce réseau, avec pour public les apprenants et les professeurs de français à l’étranger. Aujourd’hui, je poursuis l’aventure en rejoignant l’équipe de l’institut français du Danemark à Copenhague à partir du 1er septembre 2021.

Par ailleurs, d’où vient votre intérêt pour l’informatique et particulièrement pour l’univers du libre ?

J’ai une passion pour les ordinateurs depuis mon enfance. C’était de la curiosité, l’envie de savoir comment fonctionnent les choses… Dès que j’ai eu un ordinateur personnel, vers 20 ans, j’ai commencé à installer des distributions GNU/Linux, d’une part parce que c’était libre et gratuit, et d’autre part parce que ça permettait de bidouiller, cela offrait un terrain d’expérimentation, de comprendre ce qui se cache derrière les interfaces graphiques. La philosophie du logiciel libre me parlait également.

Ensuite, le lien avec mon champ professionnel, dans la formation des enseignants, s’est fait de manière assez naturelle. Il s’agissait surtout de les aider à prendre en main les outils, et souvent à trouver des solutions. Ainsi, lorsque j’étais à l’université nationale du Laos, de 2008 à 2010, on s’échangeait souvent sur clé USB ou sous Windows des documents qui finissaient vérolés, rendus inutilisables. J’ai proposé de passer sous Ubuntu, une distribution assez simple à prendre en main, et ça a résolu ce problème moyennant l’adaptation à une nouvelle interface, un nouveau système d’exploitation.

J’ai changé d’échelle lorsque je me suis retrouvé en poste en Inde, de 2010 à 2012. L’Inde est un grand pays, et il y a plus de 10.000 professeurs de français ! Pour ma part, j’étais en charge de tout le sud du pays. Il m’a semblé intéressant de mettre en place une sorte de réseau social réservé aux professeurs de français en Inde, pour lequel j’ai utilisé des outils de type CMS. Je ne partais pas de zéro, mais cela m’a mis le pied à l’étrier pour passer à une phase de développement.

Depuis lors, vous avez créé un site, La Digitale, qui est d’une grande clarté, et d’une remarquable qualité graphique. Est-ce une initiative personnelle, ou bien est-ce une commande de l’association pour laquelle vous travaillez ?

Il faut revenir à la genèse de ce projet, qui remonte à mars 2020, lorsque nous nous sommes retrouvés en situation de confinement. De nombreux outils que l’on avait l’habitude d’utiliser en cours et en formation ont été confrontés à une surcharge d’utilisations qui les a rendus indisponibles : cela mettait à mal notre transition vers le travail à distance. De mon côté, j’avais un projet, développé depuis 2017, qui était presque terminé, mais qui n’avait pas encore été testé en production : l’équivalent d’un padlet, un mur collaboratif sur lequel on peut publier des contenus. Or, c’est principalement cet outil-là qui nous manquait. J’y ai passé quelques soirées, avant de pouvoir l’utiliser en interne, avec les collègues du CAVILAM ; et ça nous a bien dépannés !

Cette expérience a accentué des questions que je me posais en matière de gouvernance informatique, notamment dans le domaine éducatif : on voit bien que l’on est dépendants de quelques grands acteurs. Cela m’a conduit à chercher des alternatives libres, j’ai commencé à y réfléchir, à faire une liste d’outils dont nous avions besoin, à les adapter à partir de briques libres existantes ou à les développer intégralement, sur mon temps libre, la nuit !

En juin dernier, j’ai proposé au CAVILAM d’intégrer le projet dans l’offre institutionnelle d’outils et de ressources pour les enseignants de FLE (français langue étrangère), mais les difficultés économiques de l’institution liées à la crise sanitaire n’étaient pas en faveur du déploiement d’outils gratuits, sans « retour sur investissement ». En outre, il était important d’éviter toute stratégie marketing pour ne pas dénaturer la ligne directrice du projet initial. Ce sont donc des outils que j’ai développés à titre personnel, et que j’aurais aimé voir fleurir dans un cadre institutionnel, mais pas à n’importe quelle condition. Je refuse ainsi que cela puisse servir à collecter des données sur les utilisateurs, même à un niveau uniquement statistique. Les seules statistiques à disposition sont celles proposées par l’hébergeur (nombre de visiteurs et pays).

Du coup, vous avez fait appel à un financement participatif afin de supporter les frais de développement. Les retours ont répondu à votre attente ?

Oui. En quelques semaines, les frais ont été couverts. Ce ne sont pas des frais énormes. Pour le lancement, les frais d’hébergement, l’achat des domaines, etc. a représenté environ 300 €. Certains serveurs du projet peuvent adapter la charge en fonction du nombre d’utilisateurs. En moyenne, cela coûte 50 à 80 euros par mois, mais il y a eu une explosion du nombre d’utilisateurs au début du reconfinement, en avril dernier : jusqu’à 30.000 par jour ! Le financement participatif a permis de couvrir cette augmentation du nombre d’utilisateurs. Espérons que ça continuera à être le cas au-delà de l’engouement initial pour le projet.

Savoir faire est une chose, faire savoir en est une autre. Comment avez-vous pu faire connaître le site et le diffuser auprès des intéressé.e.s ?

C’était l’un de mes défis : mettre en place un service utile et utilisé et pouvoir le diffuser sans mettre en place de « stratégie marketing ». Je suis peu présent sur les réseaux sociaux, en dehors de LinkedIn, où se trouve l’essentiel de ma base professionnelle. J’ai d’abord publié quelques messages sur LinkedIn, puis j’ai créé une page de présentation pour La Digitale. J’ai profité du rayonnement international du réseau l’Alliance française au sein duquel je travaille, davantage à l’étranger qu’en France. Pour l’anecdote, au début, les pays qui représentaient le plus d’utilisateurs ont été la Pologne, puis l’Italie et le Brésil. Aujourd’hui, les utilisateurs se trouvent majoritairement en France, en Suisse et au Canada. La diffusion s’est faite progressivement, par le bouche-à-oreille, notamment par l’intermédiaire de relais dans la communauté éducative sur Twitter.

La base du projet, c’était d’être en paix avec les outils que je propose en formation, qu’ils soient exempts de bannières publicitaires, de collecte de données… Il s’agissait de créer des alternatives libres à ce que j’avais l’habitude de présenter en formation. Les outils que j’ai conçus ont peu à peu été utilisés en formation par mes collègues du CAVILAM, cela a touché des milliers de personnes à l’étranger, et cela a commencé à attirer l’attention d’institutions comme l’Institut Français qui organise, sous co-tutelle des ministères des Affaires étrangères et de la Culture, la coopération française à l’étranger.

Cela pourrait aussi, pourquoi pas, intéresser une instance internationale comme l’UNESCO ?

Je n’ai pas de relais à l’UNESCO, mais en effet, cela pourrait être une piste intéressante. En tout cas, le but est de sensibiliser, de faire comprendre ce qui se cache derrière un outil gratuit comme Google Drive, qui a rendu bien des services pendant le confinement, ou Microsoft Teams et tous les outils des GAFAM. Il est important de comprendre ce qu’est une entreprise comme Google, ce qu’est une régie publicitaire, etc. Lorsque l’on propose des alternatives libres, de manière interactive et pédagogique, cela suscite l’intérêt et contribue à semer des graines… Des projets comme La Digitale (mais bien d’autres également) peuvent servir de phare dans un écosystème d’outils numériques pour l’éducation complexe et opaque.

Dans la présentation du site, vous dites que « La Digitale conçoit et développe des outils numériques et des applications libres et responsables pour les enseignants (de langues) ». Mais est-ce que le projet que vous avez développé est uniquement destiné aux enseignants de langues ?


Non, c’est pour cela que cette mention figure entre parenthèses. Mais les enseignants de langues forment le public que je côtoie et que je connais. La Digitale est le résultat de nombreuses années d’activité, d’idées partagées avec des enseignants que j’ai côtoyés en formation. Le prisme pédagogique de La Digitale reflète certes cette spécificité, mais de nombreuses idées peuvent être reprises en dehors de ce cadre-là. D’ores et déjà, des professeurs de mathématiques, d’histoire-géographie, ou des institutrices et instituteurs de primaire, utilisent certains outils. Certaines « rubriques » de La Digitale concernent spécifiquement l’enseignement des langues, mais dans sa conception, le projet est à portée universelle ; il peut être utilisé par beaucoup d’enseignants de l’éducation formelle et informelle.

À partir de ce qui existe déjà, y a-t-il d’autres outils que vous souhaiteriez développer ?

L’intérêt suscité par le projet a provoqué un afflux de mails, et j’ai passé beaucoup de temps à y répondre, réduisant d’autant ma disponibilité pour continuer à développer. Mais du coup, suite à ces échanges, la liste des fonctionnalités à développer pour les outils déjà existants s’est allongée. Et j’ai d’autres projets de développement en cours, notamment pour créer des cartes mentales, pour gérer la diffusion de tâches, l’évaluation et la remédiation. Un autre projet, spécifique aux enseignants de langues, consiste à créer un outil de phonétique, en français et en n’importe quelle autre langue… En tout, j’ai listé une bonne vingtaine d’outils à développer, pour les prochaines années ! J’aurai  toutefois moins de temps à consacrer au projet à partir de septembre, puisque j’ai décidé de changer de direction professionnelle.

Par rapport à La Digitale, et aussi à titre personnel, que seriez-vous en mesure d’attendre d’une communauté d’enseignants-développeurs, que l’association Fée souhaite impulser ?

Beaucoup des mails que j’ai reçus pour La Digitale concernent la prise en mains des outils et une aide pour la mise au point de tutoriels serait la bienvenue. C’est d’ailleurs déjà le cas avec plusieurs enseignantes et enseignants qui ont rédigé des articles et réalisé des vidéos de prise en main fort utiles pour la communauté. La prochaine étape sera la documentation du code, qui est pratiquement inexistante…

Parmi les autres difficultés rencontrées, il y a également la conformité RGPD pour une utilisation des outils dans un cadre scolaire. Cet aspect est très chronophage (et pas très excitant, il faut l’avouer…) et je préfère déployer mon énergie sur l’amélioration de l’existant et le développement de nouveaux outils. Le plaisir et la passion pour le développement et l’éducation sont  deux dimensions essentielles du projet. Il y a également eu des discussions avec l’Éducation nationale et des échanges avec différentes académies pour favoriser une utilisation des applications dans un cadre légal conforme. Rien de concret pour le moment, mais je reste à l’écoute.

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

J’enseigne, je code et je partage – Episode 6

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« J’ai décidé de réaliser moi-même ce dont j’avais besoin. »

Familier de l’univers du libre depuis la fin des années 1990, Angelo Lama enseigne les arts plastiques dans un collège de l’académie de Caen. Dans le courant de l’année scolaire 2020/2021, il a créé (sous licence GNU/GPL v3) le logiciel MurExpo, pour mettre en situation les travaux de ses élèves. Conçu pendant le confinement et les contraintes de l’enseignement à distance, il utilise aujourd’hui MurExpo en classe.

Enseignants-développeurs, une série de portraits-entretiens

Vous êtes enseignant en arts plastiques depuis une vingtaine d’années. On pouvait naïvement penser, si l’on redoute l’envahissement de nos vies par l’informatique, que les arts plastiques seraient, dans l’enseignement, l’une des dernières à y échapper. Or vous avez conçu, pour vos cours, un logiciel de création et édition de séquences en arts plastiques, et plus récemment un second logiciel, MurExpo, pour créer un mur d’exposition et y accrocher des œuvres. Qu’est-ce qui anime votre démarche ?

Angelo Lama – L’enseignement des arts plastiques n’a plus rien à voir avec ce que nous avons pu connaître lorsque nous étions nous-même collégiens. Aujourd’hui, on est aussi bien dans la tradition du dessin que dans l’apprentissage du montage vidéo. Pour ma part, je suis ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Caen, puis j’ai passé le CAPES. J’ai donc un parcours classique Bac+5. Ma curiosité personnelle m’a amené à découvrir Gnu-Linux en 1999, en même temps, j’ai fait partie pendant quelques années de la communauté Blender en France. Blender, c’est un logiciel libre de modélisation 3D, à présent très connu (il a notamment été utilisé pour le film Spiderman 2), conçu par un réalisateur hollandais de courts-métrages, Ton Roosendaal, qui avait un studio à Amsterdam. Ce logiciel a ensuite pu être racheté par une communauté d’utilisateurs (1).

A partir de là, j’ai commencé à m’intéresser à Python et un peu au développement. Je me suis lancé dans le développement d’un logiciel de post-production vidéo et image nommé EKD (de son nom long EnKoDeur-Mixeur). J’ai aussi participé aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre à trois reprises, notamment en 2008 à Mont-de-Marsan. Je ne suis donc pas tout à fait étranger à l’univers du libre…

La création de votre dernier logiciel, MurExpo, est-elle liée à la contrainte du confinement ?

A.L – Oui. Pendant le premier confinement, avec l’enseignement à distance, je me suis demandé comment j’allais présenter le travail de mes élèves. Je me suis d’abord tourné vers un logiciel existant de galerie virtuelle, Artsteps mais j’ai été déçu par rapport à la qualité du rendu. Alors, j’ai décidé de réaliser moi-même un outil qui corresponde à ce dont j’avais besoin. « Do it yourself », en quelque sorte. Pour cela, j’ai conçu MurExpo. J’ai développé un autre logiciel sous licence libre, ArtsPlastocSequenceConceptor, avec lequel j’ai pu construire mes séquences pédagogiques.

Et ce logiciel Murexpo, conçu dans le contexte du confinement et d’un travail à distance, est également utilisable en classe ?

A.L – Bien sûr ! MurExpo est facile d’utilisation et il est donc utilisable par des collégiens avec un ordinateur sous différent système d’exploitation : GNU/Linux, MacOS ou Windows .

Par ailleurs, dans ce que je propose à mes élèves, ils sont amenés à utiliser leur téléphone portable, que ce soit pour photographier leur travail, ou par exemple, comme nous l’avons fait récemment, pour un travail de stop motion : avec un portable, on peut utiliser plein d’applications, des bancs de montage, etc. Comme dans d’autres matières, le travail dématérialisé peut se faire sans aucun problème. Bien sûr, il faut s’assurer que les élèves ne font pas n’importe quoi avec leur portable…

Les élèves ont tous un portable ?

A.L – Je m’organise. Dans les carnets de correspondance, je demande aux parents que leurs enfants aient le droit d’amener un portable à l’école, en expliquant ce que l’on va faire. Je travaille dans un collège de « quartier » avec des familles en difficulté. Mais avec un simple portable usagé sur lequel on installe les applications, ça fonctionne, et les enfants se prennent au jeu.

Cela donne un autre regard sur cet outil, qui est le plus souvent associé aux réseaux sociaux…

A.L – En effet. Mon rôle d’éducateur, c’est de leur dire : « Vous avez un outil essentiel, essayez de l’utiliser correctement ». L’accès à internet est indispensable dans le monde dans lequel on vit, c’est une mine d’or qui permet d’accéder à toutes sortes d’informations, sur notre époque, sur les époques passées, sur l’histoire de l’art…

Par ailleurs, je me sens investi d’une mission par rapport aux logiciels libres, en leur expliquant qu’il existe des outils libres, avec des développeurs qui y passent beaucoup de temps. Dans ma classe, certains élèves « déplombent » des applications, mais je leur dis : « Ça ne sert à rien, ne vous donnez pas cette peine ! Il y a plein d’alternatives…» On n’est plus à l’époque de 3dsmax où il fallait absolument cracker parce qu’il n’y avait rien d’autre.

En outre, peut-on dire que le travail que vous proposez aux élèves, au-delà des outils techniques mis en œuvre, participe d’une éducation au regard, à la prise de vue, au cadrage, etc. ?

A.L – Il a bien sûr de nombreuses notions qui entrent en jeu. En utilisant des applications de présentation virtuelle d’œuvres, ils peuvent se rendre compte que telle œuvre peut s’accorder (ou rentrer en conflit) avec telle autre, ce qui est important au moment d’accrocher des œuvres sur un mur d’exposition. On réfléchit aussi à l’encadrement, comment mettre en valeur une œuvre… MurExpo n’est pas une galerie virtuelle en 3D, c’est simplement un mur d’exposition en 2D sur lequel on peut déposer des images/œuvres, rien de bien compliqué.

Est-ce que cela vous a conduit à renouveler votre pédagogie ?

A.L – Pas fondamentalement. Ce qui a vraiment enrichi ma pédagogie, cela a été de concevoir le logiciel de préparation de séquence, car cela permet de structurer le travail, cela oblige à définir les entrées, les listes d’œuvres, les compétences, les outils…

Vous avez appelé d’autres enseignants en arts plastiques à s’intéresser à la nouvelle version de MurExpo. Avez-vous eu des retours significatifs ?

A.L – Je n’aime pas trop l’univers des réseaux sociaux, mais c’est parfois utile. J’ai posté un message sur Twitter, une collègue IAN arts plastiques d’une autre académie a retweeté et ça a un peu fait boule de neige. Beaucoup de gens sont venus voir, ont donné leur opinion. Cela me permet un suivi, parce qu’à un moment donné il faudra que je repasse au code. J’aimerais que le logiciel rentre dans les petits papiers de l’Éducation nationale, qu’il soit utilisé dans d’autres académies que la mienne.

Il y a notamment la plateforme apps.education.fr [développée au sein de la direction du numérique pour l’éducation pour proposer les outils essentiels du quotidien à l’ensemble des agents de l’Éducation nationale]

Je vais aussi prospecter dans cette voie.

Est-ce que vous développez vos logiciels sous licence libre et si oui pourquoi ?

A.L – Oui toutes les applications que j’ai développées sont sous licence libre (et en particulier en GNU/GPL v3) car je suis fermement attaché à la philosophie du logiciel libre … tout ce que je développe restera libre.

Qu’a représenté pour vous le temps de conception et de développement ? Et souhaiteriez-vous une décharge horaire pour pouvoir continuer à vous y consacrer ?

A.L – Je peux simplement dire que ça a représenté beaucoup d‘heures ! Je serais bien sûr favorable à une décharge horaire, mais davantage encore, à une certaine forme de reconnaissance.

Hors Éducation nationale, cette reconnaissance pourrait aussi venir d’institutions qui se situent dans le champ des arts plastiques, puisque l’éducation fait aussi partie de leurs missions. Là où vous enseignez, y a-t-il-eu des contacts avec le musée des Beaux-Arts, avec le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) ?

A.L – Lorsqu’a été diffusé le tweet dont je parlais plus tôt, il y a eu quelques réactions issues du Réseau Canopé.  Mais non, il n’y a pas eu de réaction venant du milieu des arts plastiques. Bien sûr, c’est un logiciel qui pourrait être utilisé par des galeries, par des fonds régionaux d’art contemporain… Ce serait un immense plaisir.

Enfin, comment percevez-vous l’initiative de l’association Fée (Faire école ensemble) de donner visibilité à cette « communauté » d’enseignants-développeurs dont vous faites partie ?

A.L -J’ai un énorme espoir là-dessus, parce que chacun bidouille dans son coin… En mathématiques il y a plein de projets. One Laptop per Child a ainsi donné naissance à de nombreuses initiatives, notamment avec l’usage des tablettes.

Il manque en tout cas la reconnaissance d’une qualité d’enseignant développeur avec une communauté, une association, quelque chose de fort que le ministère de l’Éducation nationale ne puisse plus ignorer. En la matière, de nombreux enseignants ont de l’or entre les mains !

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

(1) – Ton Roosendaal avait cofondé NeoGeo, « qui deviendra l’une des plus grandes sociétés d’animation 3D des Pays-Bas dans les années 1990. Cette société a développé dès 1988 la suite d’animation qui deviendra Blender. Ton Roosendaal fonde Not a Number (NaN) en 1998 pour le développer et le vendre, comme un outil professionnel complet. Mais en raison de mauvaises ventes, NaN doit fermer, stoppant le développement du logiciel. En mars 2002, il crée la Blender Foundation, et arrive en juillet de la même année à convaincre les investisseurs de NaN de libérer les sources, en échange de 100 000 euros. Il parvient à collecter la somme en sept semaines, et Blender devient officiellement gratuit et libre (sous licence GNU GPL) le 13 octobre 2002. Source : Wikipedia.

J’enseigne, je code et je partage – Episode 5

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« Il fallait pouvoir inciter les élèves à recommencer et à réfléchir. »

Guillaume Berthelot est enseignant de SVT au collège Jean de la Fontaine de Le Mée-sur-Seine (77) a créé le logiciel THYP qui « favorise l’appropriation de la démarche scientifique par les élèves ».

Autres productions : le logiciel Bulle Infinie qui permet d’initier les élèves aux débats et à l’argumentation grâce à un chatbot (“robot de discussion” qui imite les conversations humaines et avec lequel vous interagissez via une interface de chat). Le logiciel Unfake qui permet de jouer à un escape game

Vous faites apparemment partie de cette catégorie d’enseignants qui passe un temps non négligeable, en dehors de vos heures de cours, à développer des outils numériques libres ! Pourquoi faire cela plutôt  que d’aller à la pêche à la ligne ?

GUILLAUME BERTHELOT – Bonne question ! En fait, au départ, j’avais besoin d’un outil pour mieux faire comprendre la science à mes élèves. Un simple Powerpoint interactif, ça ne me plaisait pas. Mais je ne savais pas du tout coder. Alors, je m’y suis mis, et progressivement, c’est devenu un hobby. Je peux y passer en moyenne une dizaine ou une quinzaine d’heures par semaine, cela ne me dérange pas. Et toutes ces compétences acquises me permettent de faire, à mon avis, des meilleurs cours… Avec le confinement, j’ai réutilisé ces compétences pour créer ma propre plateforme d’enseignement à distance. Cela m’a beaucoup servi, et ça m’a permis, je pense, de garder pas mal d’élèves en distanciel. 

Vous avez donc créé les logiciels sur lesquels vous avez travaillé parce que vous ne trouviez pas « sur le marché » quelque chose qui puisse correspondre à votre attente ?

G.B – Absolument. La plupart des logiciels qui sont proposés en sciences ne permettent en général de faire qu’une seule expérience. Or, il y a quelque chose qui est difficile à faire comprendre aux élèves, c’est la variabilité du vivant, le fait que tous les êtres vivants sont différents. Ainsi, si je fais germer des véritables graines, on va s’apercevoir que certaines n’ont pas germé, peut-être parce qu’on les a mal hydratées ou qu’elles sont déjà mortes… Ces graines qui ne germent pas malgré des conditions idéales, ça n’existait pas dans les logiciels qui étaient à la disposition des élèves. J’ai alors voulu programmer quelque chose qui puisse intégrer cette variabilité du vivant. Des expériences peuvent rater. Il fallait pouvoir inciter les élèves à recommencer et à réfléchir, pas seulement à cliquer sur deux ou trois boutons. 

Au départ, vous avez donc créé ces logiciels pour vos propres élèves. Par la suite, avez-vous eu des échos, des retours, en dehors de l’établissement où vous enseignez ?  

G.B – En faisant partie du GREID (Groupes de Réflexion et d’Expérimentation Informatique Disciplinaires) SVT, un groupe qui publie des expérimentations pédagogiques sur les sites académiques, j’ai effectivement eu pas mal de retours. On m’a demandé un article pour le site de l’académie de Créteil, mais je n’ai pas eu de retour. Par la suite, quelqu’un l’a publié sur Facebook, et là ça a explosé ! Un autre article sur le site cafepedagogique.net a eu un bel impact aussi. Ca a permis par exemple à l’Université de Liège de découvrir le logiciel et de le présenter aux futurs profs de sciences ; j’ai pu échanger avec la responsable des enseignants du secondaire.

Vous dites que ce logiciel THYP « favorise l’appropriation de la démarche scientifique par les élèves », en l’occurrence des collégiens. Pouvez-vous donner quelques exemples ?

G.B – Cela pourrait être utilisé en lycée, mais en effet, c’est surtout adapté au collège. Face au logiciel, il y a tellement de possibilités que cela engage les élèves à élaborer eux même une stratégie de résolution des problèmes. Pour revenir sur cette expérience de germination, qui est l’une des premières activités que je propose en 6ème, je demande tout simplement : « Est-ce que les graines ont besoin d’eau pour germer » ? Sur les 25 élèves qui vont faire l’expérience dans ma classe, il y en a toujours 3 ou 4 dont la graine ne va pas germer. Les élèves doivent comprendre qu’en sciences, il faut répéter et reproduire les expériences. Les élèves doivent aussi penser à faire une expérience contrôle. Ensuite, je veux qu’ils mutualisent les résultats obtenus pour ne pas arriver à de fausses conclusions. J’utilise alors d’autres outils libres et collaboratifs, par exemple Framacalc, qui permet aux élèves de rentrer tous les résultats dans un tableau collaboratif, à l’issue de quoi ils dégagent une conclusion à partir de l’ensemble des résultats et pas seulement à partir d’une ou deux expériences.

Il s’agit donc en même temps de les former à une démarche collaborative. On peut imaginer que c’est  extrêmement nourrissant pour eux ?

G.B – En tout cas, ils apprécient énormément. A d’autres moments, ils peuvent travailler sur la croissance des végétaux. Selon qu’ils mettent de l’engrais ou pas, les plantes vont toutes avoir des tailles différentes, ça ramène à un calcul de moyenne, à de la réflexion : est-ce qu’on tient compte des plantes mortes pour le calcul de la moyenne ? On est pratiquement dans la même situation que des scientifiques, en tout cas, on s’en rapproche bien plus qu’avec certains logiciels ou les manuels scolaires qui proposent de « beaux » résultats, sans qu’il y ait de réflexion derrière.

Concrètement, dans vos propres classes et dans votre établissement, de quel équipement informatique disposez-vous ? 

G.B – Je suis référent numérique, avec un collègue : on a fait le nécessaire, et nous sommes école pilote . On est donc fort bien équipés, avec cinq chariots mobiles de 16 PC et deux salles informatiques qui disposent chacune de 24 PC. Les élèves utilisent donc l’informatique quasiment à chaque séance.

Est-ce que ces ordinateurs sont arrivés clé en main ou est-ce que vous avez eu à les passer sous logiciel libre ?

G.B – Ça dépend jusqu’à quand on remonte (rires). Depuis trois ans, c’est repris intégralement par le département, je ne gère quasiment plus rien et on a des ordinateurs qui fonctionnent parfaitement. Avant cela, j’avais récupéré ici et là de vieux ordinateurs, peu puissants, que j’ai passé sous distribution Linux en Lubuntu. Cela nous a permis d’ouvrir une seconde salle de PC. Et pour moi, ça a été le début de l’informatique !  

Au début, vous n’étiez pas du tout programmeur. C’est venu assez facilement ou avez- vous eu besoin d’une formation ?

G.B – Je ne me considère pas trop comme un programmeur, j’ai juste appris un langage de programmation particulier via un logiciel qui s’appelle Twine et j’ai appris à coder uniquement sur cette plateforme-là. Twinery.org est un mélange d’html, de css et de javascript simplifié, ensuite ça me sort un fichier que je n’ai plus qu’à déposer sur un site Internet et ça fonctionne. Si on me demande de faire du Javascript, du PHP ou du Python, j’en suis incapable ! J’aime bien élaborer ma propre recette, rechercher sur des forums, copier un bout de code…  Disons que je suis un programmeur néophyte.

Petite question saugrenue : parmi vos collègues au collège Jean de La Fontaine, quelles ont été les réactions ?

G.B – Mon collègue de physique utilise maintenant les mêmes logiciels que moi, je lui ai donné tout le code source puisque pour moi le code doit rester libre. Il l’a utilisé pour faire ses propres plateformes d’enseignement à distance. En revanche, il y a d’autres professeurs qui trouvent ça vraiment très bien, mais qui craignent que ça leur prenne trop de temps, et puis il y en d’autres pour qui ça leur est complètement égal. Donc, toutes sortes de réactions. En revanche, lorsque je donne des formations avec deux collègues pour l’enseignement de l’esprit critique et l’utilisation des données, on a repris la plateforme d’enseignement à distance que j’ai créée, parce qu’on n’avait pas accès à Moodle au départ. C’est assez drôle, parce qu’on veut juste parler de données mais à chaque fois les professeurs nous questionnent sur cette plateforme d’enseignement qu’ils trouvent claire et efficace. 

L’un des objectifs de Faire école ensemble est d’arriver à stimuler cette communauté d’enseignants développeurs. Certains, comme vous, sont déjà en contact avec d’autres collègues, d’autres travaillent dans leur coin. Que peut vous évoquer cette idée d’une communauté d’enseignants développeurs, et dans quelle mesure pourriez-vous avoir envie d’y contribuer ?

G.B – J’ai l’impression que les autres enseignants-développeurs pourraient davantage m’apporter que ce que moi, je pourrais leur apporter. Parfois, je suis limité dans mes programmations, peut-être pourrais-je gagner du temps en étant associé à des personnes ressources… Mais surtout je trouve qu’il y a un manque de considération de l’Éducation Nationale. Ainsi, j’ai dû me débrouiller moi-même pour héberger tous mes logiciels alors que THYP figure dans la liste des logiciels recommandés pour préparer le CAPES ou l’agrégation interne de SVT. Un collègue de SVT dans l’académie de Nice, Philippe Cosentino, fait des logiciels de programmation extraordinaires, et il fait tout en libre. Il m’a complètement convaincu de l’importance de laisser les logiciels en libre, notamment pour les pays étrangers, pour pouvoir traduire, les adapter, etc. Il a pu bénéficier d’une cagnotte sur Facebook pour payer son propre serveur et permettre à de nombreux professeurs d’utiliser ses logiciels indispensables 

Vous dites que vous consacrez à ces logiciels jusqu’à dix ou douze heures hebdomadaires, ce qui est énorme, sans aucune décharge horaire ?

G.B – Je relativise. C’est devenu un hobby, et comme je suis agrégé, j’enseigne un peu moins d’heures que mes collègues certifiés. Mais par ailleurs, il y a un logiciel qui va sortir sur le stress pour le programme de SVT au lycée, qui a obtenu plus de 60 000 euros de subvention pour faire, si j’ai bien compris, quelques expériences en réalité augmentée sur le stress des souris. Est-ce qu’il y a besoin d’une réalité augmentée, est-ce qu’il y a besoin de 60.000 euros ? 60.000 euros, c’est beaucoup plus que mon salaire annuel ! Ça pourrait permettre de décharger plusieurs professeurs pour coder des logiciels ou pour héberger des productions afin de répondre aux besoins du terrain. Et des logiciels produits par des boîtes privées, il y en a beaucoup, et certains sont parfois excellents, mais je trouve que ce n’est jamais totalement adapté. En ce moment tout le monde est passionné par Genially : une plateforme de création de contenu intuitive et esthétique. Mais il y’a des problèmes inhérents au logiciel privé et propriétaire. Par exemple, une mise à jour récente de Genially a rendu incompatible de nombreux addons créés par un collègue. Heureusement que ce collègue a pu les mettre à jour sinon tout son travail n’était plus compatible du jour au lendemain. On a le même problème avec le format flash qui a été très prisé par des collègues de SVT pour créer des ressources dans les années 2000 et qui est maintenant obsolète.

Vos logiciels sont très intéressants, mais ils ne sont pas cantonnés au domaine des SVT. Avec le logiciel « Bulle infinie », par exemple, qu’est-ce qui a déclenché cette idée ?

G.B – J’ai un collègue de physique chimie extraordinaire, on échange beaucoup, notamment sur l’épistémologie des sciences.  Alors qu’on échangeait sur une vidéo de la chaîne Youtube «Monsieur Phi», on a découvert  une histoire interactive avec du son où nous devions faire des choix philosophiques. Mon collègue et moi, on a tout de suite perçu le potentiel de ce genre d’expérience interactive. On s’est approprié le principe et on l’a adapté pour aborder l’argumentation et l’esprit critique. Quand on a sorti l’article sur le site GREID SVT de l’académie de Créteil et sur les réseaux, beaucoup de personnes nous ont contactés… On a transmis le code à quelques personnes, mais j’avoue que je n’ai pas encore vu de production. J’ai donné aussi le code pour mes escape games, mais au final, coder et s’approprier ma façon de coder est complexe… ça demande beaucoup d’investissement et ça limite donc les réappropriations. Tout ce que j’ai codé ne sera, très probablement, jamais repris par d’autres personnes.

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

J’enseigne, je code et je partage – Episode 4

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« L’originalité du logiciel libre, c’est sa licence et la philosophie qui le sous-tend. »

Arnaud Champollion a toujours enseigné à l’école élémentaire. Il sera ERUN (Enseignant Référent aux Usages du Numérique, détaché de classe) dans la circonscription de Digne-les-Bains à compter de la rentrée scolaire 2021. Membre de l’APRIL , il anime le Groupe d’Utilisateurs Linux Local à Digne (Association Linux Alpes), ainsi qu’un groupe de contributeurs à OpenStreetMap. Il a créé http://ecole.edulibre.org/presentation avec Cyrille Largillier, un site de partage où toutes les ressources sont et seront sous licences libres.

Vous nourrissez depuis longtemps un intérêt pour les biens communs numériques et notamment pour les logiciels libres. Comment avez-vous fait la jonction entre cet intérêt et votre métier d’enseignant ?

ARNAUD CHAMPOLLION : Tout simplement parce que l’éducation de futurs citoyens fait partie du rôle de l’enseignant. Nous avons un rôle de prescripteur vis à vis des élèves, tout ce qu’on leur met entre les mains va en partie forger leurs futures habitudes de consommation. Or, le choix des outils que l’on peut utiliser en classe n’est pas seulement un choix technique, c’est aussi un choix éthique qui nous engage sur la formation du citoyen. Voilà pourquoi il me semble que l’école devrait favoriser l’usage de logiciels libres. D’autre part, pour les élèves, cela leur permet de pouvoir travailler à la maison avec des outils qu’ils peuvent installer sans les problèmes de licence qu’ils pourraient rencontrer avec des logiciels propriétaires. Mais là encore, il ne s’agit pas seulement de pouvoir ou non installer des logiciels. Cela permet de les initier à la création de communs numériques et d’élaborer un savoir commun, y compris pour de jeunes enfants, en participant par exemple à Wikimini (Wikimini est une encyclopédie en ligne destinée aux enfants, accessible librement sur Internet. Elle a la particularité d’être écrite par des enfants et des adolescents – NDR).

Justement, vous enseignez dans une classe de primaire. Pensez-vous qu’à cet âge, les enfants ont déjà conscience de cette dimension éthique que vous défendez ?

A.C : Oui, parce que je prends le temps de leur expliquer et de leur présenter les outils sur lesquels nous travaillons. Et lorsqu’on travaille sur des communs numériques (par exemple ce que nous faisons avec OpenStreetMap), je les sensibilise au fait que leur travail pourra ensuite être utilisé par une autre classe.

De quelle façon l’école où vous exercez est-elle équipée en matériel informatique ?

A.C : Pour les écoles primaires, ce sont les communes qui sont responsables du matériel. C’est donc la ville qui décide et achète le matériel informatique qui va être mis à disposition des classes. Il arrive que les enseignants puissent avoir leur mot à dire, mais c’est assez rare.

A.C : Dans les écoles de la ville où j’enseigne, les seuls ordinateurs à disposition sont un portable de direction et, dans chaque classe, un poste fixe relié au vidéoprojecteur. Ils fonctionnent tous avec le système Windows. En ce qui concerne le matériel destiné à être manipulé par les élèves, pas d’ordinateurs, à la place 12 Ipad (tablettes Apple). Dans ma propre classe, j’ai deux ordinateurs portables de récupération sur lesquels j’ai installé PrimTux, une distribution Linux spécialisée pour l’école primaire en France, mais c’est une initiative personnelle.

Globalement, quelle perception ont vos collègues de ces outils ?

A.C : Ce n’est pas quelque chose de familier. Il peut y avoir chez les instituteurs un certain recul par rapport au numérique, qui est lié à une méfiance au demeurant justifiée vis-à-vis du « tout-numérique ».  De plus, il y a la crainte, là aussi justifiée, que les enfants soient tout le temps devant des écrans. Enfin, de façon générale, l’informatique reste perçue comme quelque chose de compliqué, et il faut bien avouer que l’équipement dans les écoles primaires n’est pas fameux, on fonctionne avec du matériel qui est souvent obsolète, qui ne marche pas toujours bien. Ça représente donc une difficulté pour les enseignants.

Et en ce qui concerne le libre, comment expliquez-vous que se soit installé l’idée que c’est extrêmement compliqué, en comparaison d’outils propriétaires que l’on reçoit clés en mains ?

A.C : Il y a en effet une part de fantasme. Je suis honnête avec mes collègues, je les préviens que commencer à travailler sous Linux, à se passer de Gmail et utiliser Nextcloud (logiciel libre de site d’hébergement de fichiers et plateforme de collaboration), etc., va être un peu compliqué au début. Si on est habitué à ne consommer que des plats surgelés et qu’on décide un jour de préparer ses propres repas, on va mieux manger, mais il faut accepter de faire son marché, de choisir ses aliments, d’éplucher les légumes, et de les faire cuire ; forcément, ça prend un peu plus de temps. Donc, j’aime bien expliquer qu’il y a un petit coût d’entrée, encore que certains logiciels soient très faciles à utiliser… Utiliser Linux au lieu de Windows préinstallé, ce n’est pas difficile, mais il faut l’installer soi-même. Si on a été habitué à utiliser Word pendant 10 ans, il faut un petit temps d’adaptation pour s’habituer à la suite LibreOffice, mais ce n’est pas compliqué. Il s’agit juste de changer ses habitudes, ça demande un petit apprentissage mais ensuite on apprend à dominer la machine plutôt qu’à se laisser dominer.

Pour reprendre ce que vous disiez au début de cet entretien, c’est aussi une question de démarche citoyenne.

A.C : La vertu d’un logiciel libre, c’est avant tout d’être… un logiciel libre. On s’est aperçu voici peu que même Linux n’était pas à l’abri de certains virus ; un logiciel libre n’est pas forcément un plus en termes de fonctionnalités… et puis on pourrait se dire qu’on va adopter un logiciel libre en fonction de sa gratuité, mais aujourd’hui, la plupart des services propriétaires sur internet sont aussi gratuits. L’originalité du logiciel libre, c’est sa licence et la philosophie qui le sous-tend.

A Digne, là où vous résidez, vous animez d’ailleurs une communauté Linux.

A.C : Linux Alpes est effectivement un groupe d’utilisateurs Linux comme il en existe un peu partout en France. Nous sommes présents sur deux départements, les Hautes-Alpes et les Alpes de Haute-Provence, qui sont essentiellement ruraux.  En général, on tient une réunion mensuelle, et on participe chaque année à une manifestation nationale initiée par l’April (Association pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre , devenue « April – Promouvoir et défendre le logiciel libre »). A cause des restrictions de déplacements, je dois avouer qu’on n’a pas fait beaucoup de réunions ces derniers mois…  

Pour revenir au champ éducatif, vous avez co-créé le site ecole.edulibre.org. Quelle était l’intention initiale ?

A.C : C’est une initiative déjà ancienne, menée avec Cyrille Largillier.  Il s’agissait de créer un dépôt de ressources éducatives libres sur internet. Mine de rien, les enseignants sont assez partageurs ; on trouve sur internet beaucoup de fiches, de plans de travail, d’exercices, etc.  L’idée était de constituer un portail d’échange de contenus pédagogiques sous licence libre. On a beaucoup alimenté le site au début, mais on n’a pas réussi à générer assez de trafic autour de cette initiative pour enrôler d’autres enseignants et qu’on ne soit pas les seuls à poster… 

Ce type d’initiative, et l’utilisation que vous faites en classe du numérique libre, font-ils l’objet d’une évaluation particulière de votre hiérarchie au sein de l’Éducation nationale ?

A.C : De la part de ma hiérarchie, je suis perçu comme quelqu’un qui a des compétences avancées en numérique et qui les utilise avec ses élèves, mais on reste dans l’aspect pragmatique de ce qui fonctionne. Mon engagement pour le logiciel libre, c’est quelque chose que je distille à petites doses, ce n’est pas quelque chose qui les « chatouille » beaucoup. En fait, je pense que l’Éducation nationale n’est pas vraiment au courant du libre ! Mais le positionnement que l’on peut avoir en faveur des logiciels libres peut s’appuyer sur le fameux RGPD (Règlement général sur la protection des données, Règlement du Parlement européen et du Conseil relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, dont les dispositions s’appliquent dans l’ensemble des 27 États membres de l’Union européenne à compter du 25 mai 2018. NDLR).

Vous avez co-créé et animé ce site, vous participez à la liste de discussion du groupe de travail Éducation et logiciels libres de l’April… Comment percevez-vous l’initiative de Faire école ensemble qui vise notamment à donner une plus grande visibilité à la petite communauté d’enseignants-développeurs ? 

A.C : C’est très bien. Depuis que j’ai commencé à m’intéresser à ces questions, je vois tourner d’autres noms. Déjà, c’est bien de réaliser qu’on n’est pas tout seul dans notre coin à essayer des choses…

Là, on a surtout parlé du site école.edulibre, mais actuellement, je m’investis sur autre chose. Avec l’association Linux Alpes, on développe un projet qui s’intitule CALIEC (Cartes en liberté à l’école). C’est parti d’une idée toute simple : enseignant en CP-CE1,  je peux avoir des besoins qui ne concernent que la tranche d’âge de mes élèves… Parmi les activités sportives que j’organise, je fais beaucoup de courses d’orientation : les enfants ont la carte d’un endroit à visiter, il y a à la fois la course et l’orientation, la notion d’endurance et la recherche de balises, un peu comme dans une chasse au trésor.  Avec des adultes, une course d’orientation peut se dérouler sur des distances qui vont de 10 à 30 kilomètres, il faut chercher des balises cachées dans la forêt, et on peut travailler avec des cartes IGN. Avec des enfants de 5 à 7 ans, la zone de travail n’excède pas 300 mètres, d’abord parce qu’ils n’ont pas une endurance d’adultes, et puis on est responsable de leur sécurité : pas question de les lâcher en forêt ! Avec eux, la course d’orientation va pouvoir se dérouler dans un parc proche de l’école, sauf qu’il n’existe pas de carte pertinente à cette échelle. Alors, j’ai eu l’idée d’utiliser OpenStreetMap (OpenStreetMap est un projet collaboratif de cartographie en ligne qui vise à constituer une base de données géographiques libre du monde (permettant par exemple de créer des cartes sous licence libre), en utilisant le système GPS et d’autres données libres – NDLR), on peut faire du micro-mapping, marquer l’emplacement des barrières,  les intersections de chemins, les lampadaires, les tables de pique-nique, les aires de jeux, etc.  De plus, j’ai envie de faire des cartes personnalisées, notamment avec des choix de pictogrammes en travaillant sur des feuilles de style. J’utilise pour cela un logiciel libre, QGis, qui est un peu compliqué à prendre en main. Mais l’idée, si je crée une symbologie avec cet outil, c’est de pouvoir la transposer à une autre école sans avoir à refaire tout le travail, avec un script qui télécharge les données correspondant aux feuilles de style. Avec le projet CALIEC, nous sommes en train d’écrire un script en langage Python, ce qui fera gagner du temps et rendra cette application accessible à des collègues pas forcément férus d’informatique. Et si une dizaine d’écoles de la même circonscription voulaient travailler ensemble, on pourrait aisément mener des projets communs.

Et puis, en incitant mes élèves à la cartographie de leur quartier, on s’est beaucoup promené, ce qui en soi, est une forme d’éducation physique, mais on a aussi été amené à développer le sens de l’observation, et à poser ultérieurement des questions fort intéressantes : quel est le sens d’un panneau de randonnée, quels sont les espaces réservés aux enfants, y a-t-il des accès pour personnes handicapées, etc. J’ai moi-même porté un regard nouveau sur le monde qui m’entoure, à proximité immédiate de l’école !

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet