Enseigner dehors : témoignages croisés

“Faire classe dehors a redonné un sens à ma mission après 30 ans d’enseignement”

La nature qui apaise et aiguise les curiosités, des mises en situation qui facilitent certains apprentissages… Pour Julie, Marianick et Carine, trois enseignantes de primaire et de collège, faire classe dehors n’est pas une lubie, mais une pratique pleine de vertus.

Bonjour, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : enseignante en CM2 en Haute-Saône dans une zone rurale, je fais école dehors depuis septembre 2020. Je suis également membre du collectif Profs en transition.

Marianick (CP, Loiret) : basée dans le Loiret dans une commune de 3000 habitants, j’enseigne en extérieur tous les mardis matin (ou presque) depuis janvier 2020. L’an dernier avec des maternelles et cette année en CP. Je suis membre du réseau RPPN, membre des groupes facebook Profs en transition et l’école du dehors (Belgique) et j’ai été sollicitée par le réseau GRAINE Centre qui souhaite développer l’accompagnement des enseignants pour aller dehors.

Carine (EPS, Landes) : je suis professeure d’EPS dans un petit collège rural des Landes. Depuis 2019, j’avais de envie de proposer des séances d’activité physique en pleine nature avec les élèves. Mais sans forcement faire des APPN (Activités Physique de Pleine Nature) : courses d’orientation, escalade, VTT. Je souhaite plutôt proposer des jeux traditionnels dans la nature. Je n’ai pas pu en faire beaucoup jusqu’ici. Cette année, j’ai surtout fait de la randonnée nature avec mes classes. J’ai vraiment axé les séances sur la découverte des paysages, des plantes, des arbres.

Pourriez-vous décrire succinctement votre pratique de la classe dehors ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on a démarré à deux collègues. Un peu effrayées au début, on partait une fois par mois, une après-midi entière. On a un bois pas loin dans lequel on a nos cabanes, on a construit des “hôtels à insectes” sous forme de haies mortes et des toilettes sèches. On y fait aussi de la littérature, de la poésie, de la relaxation.

Marianick (CP, Loiret) : je vais chaque semaine sur une parcelle de forêt de l’Office National des Forêts (ONF). J’ai demandé l’autorisation pour y aller chaque mardi de l’année scolaire. Mon défi est de proposer chaque semaine aux enfants une ou deux activités qui répondent aux programmes (lecture, mathématiques, questionner le monde, land-art, sport, etc.) pendant 30 à 45 minutes. Ensuite, les enfant ont 30 à 45 minutes de jeu libre. Ils ont un besoin énorme de jouer ensemble dans un lieu qui offre des supports d’observation en 3 dimensions extraordinaires (croissance de la Crosse de fougère, métamorphose de tétard…). Mon défi c’est de donner aux enfants l’envie de connaitre tout ce qui les entoure et de mettre un nom sur tout ce qu’il y a (animal, végétal, minéral). Faire classe dehors a redonné un sens à ma mission après 30 ans d’enseignement.

Carine (EPS, Landes) : Je vais parler de la pratique de la randonnée. Je donnais des thèmes comme les arbres, les plantes, les comestibles,… mais ce qui se passait en réalité, c’est que je me laissais guider par la curiosité des élèves. Dès qu’ils s’arrêtaient pour regarder un élément, on découvrait ensemble. Cela nous mettait parfois en retard car je n’ai que des créneaux de 2 heures de cours. Une fois, on a travaillé sur la différence entre les arbres de plantation naturelle et ceux de plantation artificielle. Nous les avons imités avec notre corps. Soit tous en rang d’oignons soit de façon plus naturelle et mélangée. Je me laissais porter par leur enthousiasme et leur curiosité.

Qu’est ce qui vous a décidé à vous lancer ? Quel a été le déclic ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on s’est lancé car nous étions deux. Cela aide de s’appuyer sur une collègue. C’est une envie que j’avais depuis longtemps, mais on a beaucoup de choses à gérer en début de carrière. Avec le temps, on prend davantage confiance et on se rend compte qu’on peut suivre les programmes tout en prenant en compte la nature. Avec une collègue on s’est dit : “c’est parti, c’est cette année”. Le confinement a participé à accélérer ce cheminement mais nous avions entamé un jardin il y a déjà 6 ans. Lire m’a aussi beaucoup aidé. Je me suis accrochée à des articles pour construire ma démarche (organiser, nommer, rendre cela plus régulier, le présenter aux parents). Quand on a commencé, on ne le faisait qu’une fois mois car on avait pas de savoirs construits.

Marianick (CP, Loiret) : De mon côté, le délencheur a été une revue FCPE, un article sur Elise Sergent du réseau Graine Bourgogne Franche Comté. Parallèlement j’ai assisté à une présentation de l’ouvrage “L’enfant dans la nature” de Moïna Fauchier Delavigne et Matthieu Chéreau organisée par l’AGEEM, puis j’ai lu “L’enfant des bois” de Sarah Wauquiez, “L’école à ciel ouvert” aux éditions de la Salamandre, “Dehors j’apprends” de Christine Partoune, “Passeur de nature” d’Emilie Lagoyete, « Art terre de Patrick Straub; et enfin la vidéo avec Elise Sergent en partenariat avec le réseau Graine et celle “Il était un jardin” avec l’enseignante Cristele Ferjou.

J’ai dû beaucoup me documenter. Mais après 20 ans d’enseignement en maternelle, j’en avais marre de voir les enfants gratter les fissures de la cour pour voir la nature, ils ont un besoin énorme d’être dans la nature. J’ai attendu 30 ans avant d’investir les espaces naturels !

Carine (EPS Landes) : Pour ma part, cela relève d’une volonté d’aller vers plus de sobriété dans ma disicipline, l’EPS, qui demande beaucoup de matériel. J’avais vraiment besoin de revenir à quelque chose de plus simple, de plus proche de la nature, pour moi comme pour les élèves. A côté de cela, mon mari est animateur nature et j’avais donc des bouquins qui trainaient à la maison, j’ai commencé à les lire puis je me suis dit pourquoi ne pas essayer de proposer des cours axés sur la nature ? Les témoignages sur le groupe facebook Profs en transition commençaient également à me titiller.

Pourriez-vous partager un exemple d’activité dehors que vous appréciez ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Ce que je préfère, ce sont les jeux libres. J’ai aussi adoré faire “un dialogue avec mon arbre” : observation et photos des détails d’un arbre par chaque élève, ensuite l’élève se prend en photo avec l’arbre. Il s’agit d’écrire un dialogue entre eux et l’arbre. Ils ont mis un moment à reconnaitre les arbres. Ils ont leur arbre préféré, parfois ils en visitent d’autres ou ils se prêtent les arbres.

Marianick (CP, Loiret) : En janvier dernier, j’avais déposé avant la séance une lettre sur un des rondins de la parcelle. Un écureuil écrivait aux enfants qu’il était très content de les entendre à nouveau dans la forêt car il ne les avait pas entendus depuis 15 jours (vacances); l’écureuil demandait de l’aide pour la chouette qui avait pris froid et ne hululait plus. Il leur a laissé une recette à confectionner pour la soigner : deux glands, deux feuilles de houx, de feuilles de chênes, un peu de terre, un peu de sable, etc. Tout ce qu’on avait vu depuis plusieurs mois était intégré dans la recette. Ils connaissaient le lexique. Je savais qu’ils sauraient le lire. Puis ils sont partis en recherche, ils ont tout rapporté sur la bâche puis nous avons ensemble préparé la tisane de la chouette. L’écureuil nous avait demandé de laisser la tisane sous le néflier.

Carine (EPS, collège) : Au cours d’une balade, nous avons traversé une portion entre deux champs, les élèves étaient par deux, un les yeux fermés devant et un derrière qui guidait. Ceux qui avaient peur pouvaient avoir la main de leur camarade dans le dos, pour les plus courageux, ils pouvaient ne pas avoir de main et juste se laisser guider à la voix. Je pensais que certains des 6ème ne joueraient pas le jeu, ils l’ont en fait tous fait et ils ont repris l’exercice à plusieurs reprises, plus tard dans l’année, d’eux-mêmes.

Comment avez-vous évolué dans votre façon de faire depuis vos débuts ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : on a réglé les problèmes d’encadrement. J’ai 30 élèves, il faut plusieurs accompagnateurs On espère avoir l’appui d’un service civique et de parents volontaires. L’année prochaine, j’irai dehors une fois par semaine plutôt qu’une fois par mois. Je compte aussi utiliser d’autres espaces extérieurs comme support pédagogique. Par exemple, le monument aux morts

Marianick (CP, Loiret) : Dans notre pratique on est de plus en plus zen, rassurés, on fait de plus en plus confiance aux enfants. Au départ, on avait très peur pour la sécurité de l’élève. En réalité, ils prennent des risques mesurés, même s’ils grimpent aux arbres. Je n’ai jamais eu une plaie, un bobo.

Carine (EPS, Landes) : Je me laisse de plus en plus porter par la curiosité des élèves. Au début, j’étais très à cheval sur les questions de sécurité. Maitenant, je leur fais plus confiance. Lors des randonnées, le groupe s’effiloche mais ils savent que nous devons nous attendre à certains endroits. Les enfants respectent les consignes.

Marianick (CP Loiret) : J’ai des enfants de 6 ans, je mets des chefs de rang et je leur donne des points d’arrêt, et même si je ne les ai pas en visuel, quand j’y arrive, tout le monde y est.

A partir de votre expérience, que diriez-vous de ce qu’apporte le fait de faire classe dehors en nature avec vos élèves ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Il y a moins de stress chez les élèves, et un groupe de classe davantage soudé. Les élèves sont également plus curieux de leur environnement, y compris sur de petites choses.

Marianick (CP, Loiret) : Les relations sociales ont évolué positivement. Il n’y a pas de conflit quand les élèves sont dehors, mais de la coopération. Je l’avais lu et je l’ai constaté. Il y a beaucoup plus de curiosité. Face au cahier, ils sont inquiets. Quand on fait la dictée dans la classe, il y a des obstacles que je n’arrive pas à identifier alors que quand je suis dehors et que je fais de l’encodage sur le chemin, cela fonctionne très bien. Par exemple quand je leur demande d’épeler “mirador” ou “borne”.

Carine (EPS, Landes): J’ai constaté une amélioration des liens entre les élèves eux-mêmes et aussi avec moi. Lors des séances de randonnée, les élèves viennent me voir et me poser des questions beaucoup plus fréquemment. Pour moi, cela signifie qu’ils se sentent bien. Dans le contexte sanitaire actuel, marqué par les protocoles, être ensemble dehors représente pour les élèves une bulle d’oxygène. C’est agréable de les voir interagir ensemble, sans qu’il y ait de conflit. La nature est apaisante.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : J’ai un élève en Ulis qui vient rarement et était peu intégré à la classe. Il est grand et fort, et comme il a aidé à pousser des rondins de bois, il est devenu le héros de la classe.

Marianick (CP, Loiret) : En février , il y avait une flaque, les enfants y ont découvert des tétards. Ils les ont observés avec des loupes. La semaine d’après, la flaque avait gelé, les élèves se sont demandés ce qu’étaient devenus les tétards. Cela nous a permis de travailler sur la métamorphose du tétard. Puis je leur ai fait écrire en autodictée: “le tétard se métamorphose en grenouille”. La semaine dernière, on a travaillé sur les Yétis, un élève a demandé si c’était Cromagnon, un autre a répondu qu’avant on était des singes. Et ils ont fait le lien avec la métamorphose du tétard. Ils le vivaient et le comprenaient.

Carine (EPS, Landes) : Mon meilleur souvenir, c’est lorsqu’on a découvert l’étang et que les élèves se sont appropriés le lieu. On a dû franchir un petit pont, certains avaient peur et ont été heureux d’y arriver. Des élèves ont entrepris de replanter un bâton dans la boue, j’hésitais à les laisser faire mais ils étaient tellement contents que je leur ai dit de profiter et de découvrir. C’était comme un temps de jeu libre au cours duquel ils ont beaucoup coopéré.

Et votre pire souvenir ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Un jour où il pleuvait, lors de ma seconde séance dehors. J’avais demandé aux parents de mettre une tenue adaptée à leurs enfants. Mais on est restés dehors trop longtemps. Certains élèves mal équipés avaient froid. La séance suivante, ils étaient mieux habillés.

Marianick (CP, Loiret) : C’est aussi lié à la météo, un jour de grand froid. On se dit qu’on sort par tous les temps. On a fait le trajet en 30 minutes, ensuite les élèves ont eu un temps de jeu libre, puis on est rentrés.

Carine (EPS, Landes) : J’ai du mal à trouver. Je n’ai même pas eu de problème de météo !

Quel conseil donneriez-vous à un.e enseignant.e qui voudrait se lancer ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : Il faut un peu lâcher prise par rapport aux codes que l’on peut avoir en classe, à l’intérieur.

Marianick (CP, Loiret): Pareil. Il faut y aller, il faut le voir pour le croire !

Carine : Pareil. Il est indispensable de lâcher-prise. Et puis, il est impératif de veiller à ce que les élèves soient bien équipés afin que cela ne deviennent pas pénible en cas de froid.

Comment voudriez-vous continuer ou évoluer dans votre pratique de la classe dehors ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : J’aimerais augmenter la fréquence de mes sorties. J’ai aussi l’impression que les collègues de l’école vont s’y mettre. On espère que la municipalité va nous suivre et éventuellement mettre un terrain à notre disposition.

Marianick (CP, Loiret) : Je vais baser la totalité des apprentissages sur ce qui est disponible dehors, tout en répondant aux programmes. Pour l’appprentissage de la lecture, je ne vais pas proposer de textes de manuels et je m’appuierai sur nos productions lors des sorties. Je vais continuer à diffuser autour de moi la pratique de la classe dehors. 6 nouvelles classes de l’école vont sortir en juin. De plus en plus de collègues s’interrogent sur cette pratique.

Carine (EPS, Landes) : J’aimerais déjà pouvoir faire ce que j’avais prévu : sortir régulièrement, faire des petits jeux et activités en EPS dans la nature. J’ai envie d’avoir une pratique plus régulière et mieux réussir à embarquer les 3ème qui, au début, étaient un peu réticents, surtout lorsqu’on compare à l’enthousiasme des 6ème.

Que faudrait-il pour faciliter les choses et élargir la pratique en France ?

Julie (CM2, Haute-Saône) : En début de carrière, les fiches pratiques m’ont beaucoup aidée à me lancer dans des activités toutes faites. Une petite séance-type serait rassurante. Sur la diffusion de la philosophie du dehors, c’est plus dur, il faut le vivre pour la ressentir.

Marianick (CP, Loiret) : Le manuel “Classe à ciel ouvert” de la Salamandre donne des séances clés en mains pour les enseignants. La confiance vient ensuite en pratiquant. Et le ministre a récemment encouragé cette pratique. La prochaine étape serait de l’inscrire noir sur blanc dans les programmes.

Carine (EPS, Landes) :Dans le secondaire, quand on a une heure de classe, comment faire pour sortir ? Il faut donner des moyens d’organisation pour mutualiser les heures, pour être à deux enseignants sur deux heures de classe dehors transcidisciplinaires.

Propos reccueillis par Moïna Fauchier Delavigne et Benjamin Gentils

J’enseigne, je code et je partage – Episode 7

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« Développer, cela doit rester une passion. »

Œuvrant au sein du réseau des Alliances françaises, et ces dernières années au CAVILAM – Alliance Française (Centre d’Approches Vivantes des Langues et des Médias), Emmanuel Zimmert a conçu à l’occasion du confinement La Digitale, un projet initialement destiné aux nombreux professeurs de français à l’étranger, qui leur offre des applications libres et gratuites. Partisan de la sobriété numérique dans la sphère éducative, Emmanuel Zimmert y défend un numérique vertueux et inclusif.

Le CAVILAM (Centre d’approches vivantes des langues et des médias), l’association pour laquelle vous avez travaillé, propose notamment des ressources pratiques et pédagogiques pour des enseignants de français à l’étranger. Et dans ce cadre, vous veillez à défendre un usage numérique vertueux et inclusif. Quel a été votre parcours et comment a-t-il guidé cette orientation ?


J’ai d’abord entrepris une licence de conception et de mise en œuvre de projets culturels à l’Université de Lorraine. Dans ce cadre, j’ai effectué au stage pour le Festival du Film arabe de Fameck / Val de Fensch, en Moselle. J’ai notamment été chargé de l’accueil de la réalisatrice yéménite Khadija Al Salami, auteure de plusieurs documentaires sur la situation des femmes et la démocratie au Yémen. À l’issue d’un débat dont on m’avait confié la modération, elle m’a suggéré de découvrir le Yémen, en sollicitant ses contacts pour m’aider à y réaliser un nouveau stage dans le cadre de ma future maîtrise. J’ai saisi au bond cette proposition, et j’ai contacté le Centre de coopération culturelle et linguistique (CCL), organe de coopération extérieure de la France géré par le ministère des Affaires étrangères. Parallèlement à la découverte du Yémen et de sa culture, j’ai alors été amené à m’intéresser à l’enseignement du français à l’étranger. J’ai bifurqué dans ma formation en projets culturels, pour mener à bien un master en Sciences du langage, option enseignement du français langue étrangère. Par la suite, je me suis retrouvé sur différents postes pour le ministère des Affaires étrangères, en Indonésie, au Laos et en Inde. J’ai ainsi été amené à découvrir de très près le réseau des Instituts français et des Alliances françaises dans le monde. Le CAVILAM, où j’ai travaillé jusqu’à la fin du mois de mai 2021, fait partie de ce réseau, avec pour public les apprenants et les professeurs de français à l’étranger. Aujourd’hui, je poursuis l’aventure en rejoignant l’équipe de l’institut français du Danemark à Copenhague à partir du 1er septembre 2021.

Par ailleurs, d’où vient votre intérêt pour l’informatique et particulièrement pour l’univers du libre ?

J’ai une passion pour les ordinateurs depuis mon enfance. C’était de la curiosité, l’envie de savoir comment fonctionnent les choses… Dès que j’ai eu un ordinateur personnel, vers 20 ans, j’ai commencé à installer des distributions GNU/Linux, d’une part parce que c’était libre et gratuit, et d’autre part parce que ça permettait de bidouiller, cela offrait un terrain d’expérimentation, de comprendre ce qui se cache derrière les interfaces graphiques. La philosophie du logiciel libre me parlait également.

Ensuite, le lien avec mon champ professionnel, dans la formation des enseignants, s’est fait de manière assez naturelle. Il s’agissait surtout de les aider à prendre en main les outils, et souvent à trouver des solutions. Ainsi, lorsque j’étais à l’université nationale du Laos, de 2008 à 2010, on s’échangeait souvent sur clé USB ou sous Windows des documents qui finissaient vérolés, rendus inutilisables. J’ai proposé de passer sous Ubuntu, une distribution assez simple à prendre en main, et ça a résolu ce problème moyennant l’adaptation à une nouvelle interface, un nouveau système d’exploitation.

J’ai changé d’échelle lorsque je me suis retrouvé en poste en Inde, de 2010 à 2012. L’Inde est un grand pays, et il y a plus de 10.000 professeurs de français ! Pour ma part, j’étais en charge de tout le sud du pays. Il m’a semblé intéressant de mettre en place une sorte de réseau social réservé aux professeurs de français en Inde, pour lequel j’ai utilisé des outils de type CMS. Je ne partais pas de zéro, mais cela m’a mis le pied à l’étrier pour passer à une phase de développement.

Depuis lors, vous avez créé un site, La Digitale, qui est d’une grande clarté, et d’une remarquable qualité graphique. Est-ce une initiative personnelle, ou bien est-ce une commande de l’association pour laquelle vous travaillez ?

Il faut revenir à la genèse de ce projet, qui remonte à mars 2020, lorsque nous nous sommes retrouvés en situation de confinement. De nombreux outils que l’on avait l’habitude d’utiliser en cours et en formation ont été confrontés à une surcharge d’utilisations qui les a rendus indisponibles : cela mettait à mal notre transition vers le travail à distance. De mon côté, j’avais un projet, développé depuis 2017, qui était presque terminé, mais qui n’avait pas encore été testé en production : l’équivalent d’un padlet, un mur collaboratif sur lequel on peut publier des contenus. Or, c’est principalement cet outil-là qui nous manquait. J’y ai passé quelques soirées, avant de pouvoir l’utiliser en interne, avec les collègues du CAVILAM ; et ça nous a bien dépannés !

Cette expérience a accentué des questions que je me posais en matière de gouvernance informatique, notamment dans le domaine éducatif : on voit bien que l’on est dépendants de quelques grands acteurs. Cela m’a conduit à chercher des alternatives libres, j’ai commencé à y réfléchir, à faire une liste d’outils dont nous avions besoin, à les adapter à partir de briques libres existantes ou à les développer intégralement, sur mon temps libre, la nuit !

En juin dernier, j’ai proposé au CAVILAM d’intégrer le projet dans l’offre institutionnelle d’outils et de ressources pour les enseignants de FLE (français langue étrangère), mais les difficultés économiques de l’institution liées à la crise sanitaire n’étaient pas en faveur du déploiement d’outils gratuits, sans « retour sur investissement ». En outre, il était important d’éviter toute stratégie marketing pour ne pas dénaturer la ligne directrice du projet initial. Ce sont donc des outils que j’ai développés à titre personnel, et que j’aurais aimé voir fleurir dans un cadre institutionnel, mais pas à n’importe quelle condition. Je refuse ainsi que cela puisse servir à collecter des données sur les utilisateurs, même à un niveau uniquement statistique. Les seules statistiques à disposition sont celles proposées par l’hébergeur (nombre de visiteurs et pays).

Du coup, vous avez fait appel à un financement participatif afin de supporter les frais de développement. Les retours ont répondu à votre attente ?

Oui. En quelques semaines, les frais ont été couverts. Ce ne sont pas des frais énormes. Pour le lancement, les frais d’hébergement, l’achat des domaines, etc. a représenté environ 300 €. Certains serveurs du projet peuvent adapter la charge en fonction du nombre d’utilisateurs. En moyenne, cela coûte 50 à 80 euros par mois, mais il y a eu une explosion du nombre d’utilisateurs au début du reconfinement, en avril dernier : jusqu’à 30.000 par jour ! Le financement participatif a permis de couvrir cette augmentation du nombre d’utilisateurs. Espérons que ça continuera à être le cas au-delà de l’engouement initial pour le projet.

Savoir faire est une chose, faire savoir en est une autre. Comment avez-vous pu faire connaître le site et le diffuser auprès des intéressé.e.s ?

C’était l’un de mes défis : mettre en place un service utile et utilisé et pouvoir le diffuser sans mettre en place de « stratégie marketing ». Je suis peu présent sur les réseaux sociaux, en dehors de LinkedIn, où se trouve l’essentiel de ma base professionnelle. J’ai d’abord publié quelques messages sur LinkedIn, puis j’ai créé une page de présentation pour La Digitale. J’ai profité du rayonnement international du réseau l’Alliance française au sein duquel je travaille, davantage à l’étranger qu’en France. Pour l’anecdote, au début, les pays qui représentaient le plus d’utilisateurs ont été la Pologne, puis l’Italie et le Brésil. Aujourd’hui, les utilisateurs se trouvent majoritairement en France, en Suisse et au Canada. La diffusion s’est faite progressivement, par le bouche-à-oreille, notamment par l’intermédiaire de relais dans la communauté éducative sur Twitter.

La base du projet, c’était d’être en paix avec les outils que je propose en formation, qu’ils soient exempts de bannières publicitaires, de collecte de données… Il s’agissait de créer des alternatives libres à ce que j’avais l’habitude de présenter en formation. Les outils que j’ai conçus ont peu à peu été utilisés en formation par mes collègues du CAVILAM, cela a touché des milliers de personnes à l’étranger, et cela a commencé à attirer l’attention d’institutions comme l’Institut Français qui organise, sous co-tutelle des ministères des Affaires étrangères et de la Culture, la coopération française à l’étranger.

Cela pourrait aussi, pourquoi pas, intéresser une instance internationale comme l’UNESCO ?

Je n’ai pas de relais à l’UNESCO, mais en effet, cela pourrait être une piste intéressante. En tout cas, le but est de sensibiliser, de faire comprendre ce qui se cache derrière un outil gratuit comme Google Drive, qui a rendu bien des services pendant le confinement, ou Microsoft Teams et tous les outils des GAFAM. Il est important de comprendre ce qu’est une entreprise comme Google, ce qu’est une régie publicitaire, etc. Lorsque l’on propose des alternatives libres, de manière interactive et pédagogique, cela suscite l’intérêt et contribue à semer des graines… Des projets comme La Digitale (mais bien d’autres également) peuvent servir de phare dans un écosystème d’outils numériques pour l’éducation complexe et opaque.

Dans la présentation du site, vous dites que « La Digitale conçoit et développe des outils numériques et des applications libres et responsables pour les enseignants (de langues) ». Mais est-ce que le projet que vous avez développé est uniquement destiné aux enseignants de langues ?


Non, c’est pour cela que cette mention figure entre parenthèses. Mais les enseignants de langues forment le public que je côtoie et que je connais. La Digitale est le résultat de nombreuses années d’activité, d’idées partagées avec des enseignants que j’ai côtoyés en formation. Le prisme pédagogique de La Digitale reflète certes cette spécificité, mais de nombreuses idées peuvent être reprises en dehors de ce cadre-là. D’ores et déjà, des professeurs de mathématiques, d’histoire-géographie, ou des institutrices et instituteurs de primaire, utilisent certains outils. Certaines « rubriques » de La Digitale concernent spécifiquement l’enseignement des langues, mais dans sa conception, le projet est à portée universelle ; il peut être utilisé par beaucoup d’enseignants de l’éducation formelle et informelle.

À partir de ce qui existe déjà, y a-t-il d’autres outils que vous souhaiteriez développer ?

L’intérêt suscité par le projet a provoqué un afflux de mails, et j’ai passé beaucoup de temps à y répondre, réduisant d’autant ma disponibilité pour continuer à développer. Mais du coup, suite à ces échanges, la liste des fonctionnalités à développer pour les outils déjà existants s’est allongée. Et j’ai d’autres projets de développement en cours, notamment pour créer des cartes mentales, pour gérer la diffusion de tâches, l’évaluation et la remédiation. Un autre projet, spécifique aux enseignants de langues, consiste à créer un outil de phonétique, en français et en n’importe quelle autre langue… En tout, j’ai listé une bonne vingtaine d’outils à développer, pour les prochaines années ! J’aurai  toutefois moins de temps à consacrer au projet à partir de septembre, puisque j’ai décidé de changer de direction professionnelle.

Par rapport à La Digitale, et aussi à titre personnel, que seriez-vous en mesure d’attendre d’une communauté d’enseignants-développeurs, que l’association Fée souhaite impulser ?

Beaucoup des mails que j’ai reçus pour La Digitale concernent la prise en mains des outils et une aide pour la mise au point de tutoriels serait la bienvenue. C’est d’ailleurs déjà le cas avec plusieurs enseignantes et enseignants qui ont rédigé des articles et réalisé des vidéos de prise en main fort utiles pour la communauté. La prochaine étape sera la documentation du code, qui est pratiquement inexistante…

Parmi les autres difficultés rencontrées, il y a également la conformité RGPD pour une utilisation des outils dans un cadre scolaire. Cet aspect est très chronophage (et pas très excitant, il faut l’avouer…) et je préfère déployer mon énergie sur l’amélioration de l’existant et le développement de nouveaux outils. Le plaisir et la passion pour le développement et l’éducation sont  deux dimensions essentielles du projet. Il y a également eu des discussions avec l’Éducation nationale et des échanges avec différentes académies pour favoriser une utilisation des applications dans un cadre légal conforme. Rien de concret pour le moment, mais je reste à l’écoute.

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet