J’enseigne, je code et je partage – Episode 6

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« J’ai décidé de réaliser moi-même ce dont j’avais besoin. »

Familier de l’univers du libre depuis la fin des années 1990, Angelo Lama enseigne les arts plastiques dans un collège de l’académie de Caen. Dans le courant de l’année scolaire 2020/2021, il a créé (sous licence GNU/GPL v3) le logiciel MurExpo, pour mettre en situation les travaux de ses élèves. Conçu pendant le confinement et les contraintes de l’enseignement à distance, il utilise aujourd’hui MurExpo en classe.

Enseignants-développeurs, une série de portraits-entretiens

Vous êtes enseignant en arts plastiques depuis une vingtaine d’années. On pouvait naïvement penser, si l’on redoute l’envahissement de nos vies par l’informatique, que les arts plastiques seraient, dans l’enseignement, l’une des dernières à y échapper. Or vous avez conçu, pour vos cours, un logiciel de création et édition de séquences en arts plastiques, et plus récemment un second logiciel, MurExpo, pour créer un mur d’exposition et y accrocher des œuvres. Qu’est-ce qui anime votre démarche ?

Angelo Lama – L’enseignement des arts plastiques n’a plus rien à voir avec ce que nous avons pu connaître lorsque nous étions nous-même collégiens. Aujourd’hui, on est aussi bien dans la tradition du dessin que dans l’apprentissage du montage vidéo. Pour ma part, je suis ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Caen, puis j’ai passé le CAPES. J’ai donc un parcours classique Bac+5. Ma curiosité personnelle m’a amené à découvrir Gnu-Linux en 1999, en même temps, j’ai fait partie pendant quelques années de la communauté Blender en France. Blender, c’est un logiciel libre de modélisation 3D, à présent très connu (il a notamment été utilisé pour le film Spiderman 2), conçu par un réalisateur hollandais de courts-métrages, Ton Roosendaal, qui avait un studio à Amsterdam. Ce logiciel a ensuite pu être racheté par une communauté d’utilisateurs (1).

A partir de là, j’ai commencé à m’intéresser à Python et un peu au développement. Je me suis lancé dans le développement d’un logiciel de post-production vidéo et image nommé EKD (de son nom long EnKoDeur-Mixeur). J’ai aussi participé aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre à trois reprises, notamment en 2008 à Mont-de-Marsan. Je ne suis donc pas tout à fait étranger à l’univers du libre…

La création de votre dernier logiciel, MurExpo, est-elle liée à la contrainte du confinement ?

A.L – Oui. Pendant le premier confinement, avec l’enseignement à distance, je me suis demandé comment j’allais présenter le travail de mes élèves. Je me suis d’abord tourné vers un logiciel existant de galerie virtuelle, Artsteps mais j’ai été déçu par rapport à la qualité du rendu. Alors, j’ai décidé de réaliser moi-même un outil qui corresponde à ce dont j’avais besoin. « Do it yourself », en quelque sorte. Pour cela, j’ai conçu MurExpo. J’ai développé un autre logiciel sous licence libre, ArtsPlastocSequenceConceptor, avec lequel j’ai pu construire mes séquences pédagogiques.

Et ce logiciel Murexpo, conçu dans le contexte du confinement et d’un travail à distance, est également utilisable en classe ?

A.L – Bien sûr ! MurExpo est facile d’utilisation et il est donc utilisable par des collégiens avec un ordinateur sous différent système d’exploitation : GNU/Linux, MacOS ou Windows .

Par ailleurs, dans ce que je propose à mes élèves, ils sont amenés à utiliser leur téléphone portable, que ce soit pour photographier leur travail, ou par exemple, comme nous l’avons fait récemment, pour un travail de stop motion : avec un portable, on peut utiliser plein d’applications, des bancs de montage, etc. Comme dans d’autres matières, le travail dématérialisé peut se faire sans aucun problème. Bien sûr, il faut s’assurer que les élèves ne font pas n’importe quoi avec leur portable…

Les élèves ont tous un portable ?

A.L – Je m’organise. Dans les carnets de correspondance, je demande aux parents que leurs enfants aient le droit d’amener un portable à l’école, en expliquant ce que l’on va faire. Je travaille dans un collège de « quartier » avec des familles en difficulté. Mais avec un simple portable usagé sur lequel on installe les applications, ça fonctionne, et les enfants se prennent au jeu.

Cela donne un autre regard sur cet outil, qui est le plus souvent associé aux réseaux sociaux…

A.L – En effet. Mon rôle d’éducateur, c’est de leur dire : « Vous avez un outil essentiel, essayez de l’utiliser correctement ». L’accès à internet est indispensable dans le monde dans lequel on vit, c’est une mine d’or qui permet d’accéder à toutes sortes d’informations, sur notre époque, sur les époques passées, sur l’histoire de l’art…

Par ailleurs, je me sens investi d’une mission par rapport aux logiciels libres, en leur expliquant qu’il existe des outils libres, avec des développeurs qui y passent beaucoup de temps. Dans ma classe, certains élèves « déplombent » des applications, mais je leur dis : « Ça ne sert à rien, ne vous donnez pas cette peine ! Il y a plein d’alternatives…» On n’est plus à l’époque de 3dsmax où il fallait absolument cracker parce qu’il n’y avait rien d’autre.

En outre, peut-on dire que le travail que vous proposez aux élèves, au-delà des outils techniques mis en œuvre, participe d’une éducation au regard, à la prise de vue, au cadrage, etc. ?

A.L – Il a bien sûr de nombreuses notions qui entrent en jeu. En utilisant des applications de présentation virtuelle d’œuvres, ils peuvent se rendre compte que telle œuvre peut s’accorder (ou rentrer en conflit) avec telle autre, ce qui est important au moment d’accrocher des œuvres sur un mur d’exposition. On réfléchit aussi à l’encadrement, comment mettre en valeur une œuvre… MurExpo n’est pas une galerie virtuelle en 3D, c’est simplement un mur d’exposition en 2D sur lequel on peut déposer des images/œuvres, rien de bien compliqué.

Est-ce que cela vous a conduit à renouveler votre pédagogie ?

A.L – Pas fondamentalement. Ce qui a vraiment enrichi ma pédagogie, cela a été de concevoir le logiciel de préparation de séquence, car cela permet de structurer le travail, cela oblige à définir les entrées, les listes d’œuvres, les compétences, les outils…

Vous avez appelé d’autres enseignants en arts plastiques à s’intéresser à la nouvelle version de MurExpo. Avez-vous eu des retours significatifs ?

A.L – Je n’aime pas trop l’univers des réseaux sociaux, mais c’est parfois utile. J’ai posté un message sur Twitter, une collègue IAN arts plastiques d’une autre académie a retweeté et ça a un peu fait boule de neige. Beaucoup de gens sont venus voir, ont donné leur opinion. Cela me permet un suivi, parce qu’à un moment donné il faudra que je repasse au code. J’aimerais que le logiciel rentre dans les petits papiers de l’Éducation nationale, qu’il soit utilisé dans d’autres académies que la mienne.

Il y a notamment la plateforme apps.education.fr [développée au sein de la direction du numérique pour l’éducation pour proposer les outils essentiels du quotidien à l’ensemble des agents de l’Éducation nationale]

Je vais aussi prospecter dans cette voie.

Est-ce que vous développez vos logiciels sous licence libre et si oui pourquoi ?

A.L – Oui toutes les applications que j’ai développées sont sous licence libre (et en particulier en GNU/GPL v3) car je suis fermement attaché à la philosophie du logiciel libre … tout ce que je développe restera libre.

Qu’a représenté pour vous le temps de conception et de développement ? Et souhaiteriez-vous une décharge horaire pour pouvoir continuer à vous y consacrer ?

A.L – Je peux simplement dire que ça a représenté beaucoup d‘heures ! Je serais bien sûr favorable à une décharge horaire, mais davantage encore, à une certaine forme de reconnaissance.

Hors Éducation nationale, cette reconnaissance pourrait aussi venir d’institutions qui se situent dans le champ des arts plastiques, puisque l’éducation fait aussi partie de leurs missions. Là où vous enseignez, y a-t-il-eu des contacts avec le musée des Beaux-Arts, avec le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) ?

A.L – Lorsqu’a été diffusé le tweet dont je parlais plus tôt, il y a eu quelques réactions issues du Réseau Canopé.  Mais non, il n’y a pas eu de réaction venant du milieu des arts plastiques. Bien sûr, c’est un logiciel qui pourrait être utilisé par des galeries, par des fonds régionaux d’art contemporain… Ce serait un immense plaisir.

Enfin, comment percevez-vous l’initiative de l’association Fée (Faire école ensemble) de donner visibilité à cette « communauté » d’enseignants-développeurs dont vous faites partie ?

A.L -J’ai un énorme espoir là-dessus, parce que chacun bidouille dans son coin… En mathématiques il y a plein de projets. One Laptop per Child a ainsi donné naissance à de nombreuses initiatives, notamment avec l’usage des tablettes.

Il manque en tout cas la reconnaissance d’une qualité d’enseignant développeur avec une communauté, une association, quelque chose de fort que le ministère de l’Éducation nationale ne puisse plus ignorer. En la matière, de nombreux enseignants ont de l’or entre les mains !

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

(1) – Ton Roosendaal avait cofondé NeoGeo, « qui deviendra l’une des plus grandes sociétés d’animation 3D des Pays-Bas dans les années 1990. Cette société a développé dès 1988 la suite d’animation qui deviendra Blender. Ton Roosendaal fonde Not a Number (NaN) en 1998 pour le développer et le vendre, comme un outil professionnel complet. Mais en raison de mauvaises ventes, NaN doit fermer, stoppant le développement du logiciel. En mars 2002, il crée la Blender Foundation, et arrive en juillet de la même année à convaincre les investisseurs de NaN de libérer les sources, en échange de 100 000 euros. Il parvient à collecter la somme en sept semaines, et Blender devient officiellement gratuit et libre (sous licence GNU GPL) le 13 octobre 2002. Source : Wikipedia.

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