Portrait croisé : j’enseigne dehors

Florence et Claire, toutes deux enseignantes, se sont lancées en septembre 2020 dans la classe dehors. Dans cet entretien, elles reviennent sur une année scolaire presque complète de pratique.

Claire : Avant de démarrer la discussion, je souhaitais vous dire que la cartographie du site classe-dehors.org fonctionne. Je m’y suis localisée et quelques jours plus tard, une étudiante qui prépare le CRPE (Concours de Recrutement de Professeurs des Écoles) et vit près de mon école m’a contactée. Curieuse de la classe dehors, elle m’a accompagnée jeudi pour découvrir mon expérience. Merci !

Bonjour, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Claire : Bonjour, je suis professeure des écoles à Strasbourg et j’ai une classe de CM1.

Florence : Professeure des écoles dans une REP+ à Beauvais, j’ai une classe de 14 petites sections et 10 moyennes sections.

Depuis quand pratiquez-vous la classe dehors ?

Claire : J’ai commencé en septembre 2020.

Florence : J’ai également commencé en septembre 2020.

Pourriez-vous décrire succinctement votre pratique de la classe dehors ?

Claire : Je vais en forêt tous les jeudis matins, toute l’année, sauf entre la Toussaint et Noël où je n’ai pas pu du fait du plan vigipirate. J’ai la chance d’avoir une très belle forêt à 15 minutes à pied de l’école. On part à 8h45, on essaie d’aller la plupart du temps au même endroit dans une petite prairie, avec une rivière. On réalise les activités prévues… ou pas ! Le retour à l’école se fait vers midi. Une fois par mois, je suis accompagnée par une animatrice du centre d’animation à la nature CINE Bussière. Elle propose des activités plus naturalistes que moi. Lorsqu’elle n’est pas là je prévois une ou deux activités (écriture, mathématiques, art, sport…) puis du temps libre.

Florence : Je sors également tous les jeudis matins. Je vais dans un bois à côté de l’école, sauf d’octobre à janvier du fait de vigipirate. Je suis en REP+ dans un quartier dit sensible de Beauvais. Toutefois, juste à côté de l’école, il y a un bois, un terrain de foot et un espace prairie avec des graminées et bientôt des belles plantes et un chêne centenaire auquel beaucoup d’émotions des enfants se sont rattachées. Je fais l’accueil dans la classe, les élèves mettent leurs bottes et nous sommes dans le bois vers 9h15. Au début on se promenait beaucoup. Par exemple, dans les endroits très pentus pour glisser. Grâce à un aménagement horaire, nous y allons avec une enseignante en plus un jeudi sur trois. Les derniers jeudis, j’ai eu deux stagiaires, ce qui nous a beaucoup interrogé sur la compréhension des enjeux de la classe dehors. Aujourd’hui, en fonction des activités proposées aux enfants, on choisit l’espace ou un autre. Le grand chêne ou le coin des cabanes par exemple. Au début, c’était très libre, aujourd’hui on construit plus avec un temps libre puis des ateliers. On grignote toujours un biscuit avec un verre d’eau. Un chocolat chaud quand il fait froid. Ce matin, il y avaut un anniversaire, donc on l’a souhaité dans la forêt.

Claire : Nous, c’était de la tisane pendant les journées froides !

Florence : on revient à l’école vers 11h en général, on regarde les photos prises avec l’appareil photo numérique de la classe sur le tableau interactif et on débriefe la séance.

Qu’est-ce qui vous a décidé de vous lancer ? Quel a été le déclic ?

Florence : C’est une présentation de ton ouvrage (Emmenez les enfants dehors ! Moïna Fauchier Delavigne et Chrystèle Ferjjou) organisé par l’AGEEM (association des enseignants d’école maternelle) qui a été le déclencheur et m’a conduit à me lancer.

Claire : Cela faisait 2-3 ans que cela me trottait dans la tête et l’année dernière j’ai pris le temps de creuser. La vidéo du Graine Bourgogne a été mon déclencheur. Par ailleurs, j’ai pu bénéficier d’une formation d’une journée à l’Ariena, peu de temps après avoir commencé à aller dehors avec les élèves.

Pourriez-vous partager un exemple d’activité dehors que vous appréciez ?

Claire : Récemment, nous avons modelé des visages avec de l’argile sur des arbres afin qu’ils prennent vie. La semaine suivante nous sommes retournés dans la prairie et les enfants devaient imaginer et rédiger un dialogue entre les arbres.

Florence : De mon côté, j’ai adoré faire un abécédaire de la forêt. Nous avons composé toutes les lettres avec des cailloux, des fleurs, des batons. Maintenant, nous faisons un grand livre en classe avec les prénoms des enfants et des mots de la forêt.

Comment avez-vous évolué dans votre façon de faire depuis vos débuts ?

Florence : On essaie de construire un peu plus qu’au début. Passées les étapes de découverte de l’environnement, j’ai commencé à plus organiser nos séances. Par exemple, ce matin les élèves ont construit un parcours pour sauter. Et chaque semaine, nous travaillons les lettres. La prochaine étape sera de concevoir un plan de l’espace que nous utilisons, en effet, les élèves en ont aujourd’hui une excellente connaissance.

Claire : Au départ je voulais avoir des activités fidèles au programme, avec des objectifs ciblés mais cela ne prenait pas toujours avec les enfants. J’ai deux-tiers de mes élèves qui ne sortent jamais de chez eux, jouent beaucoup aux jeux vidéo et ont donc un besoin prioritaire de contact avec la nature. Ils ont un tel besoin de liberté, de manipuler, de découvrir que je suis désormais davantage dans une attitude de lâcher prise. Je suis à l’écoute de leurs envies et de leurs besoins. Je « force » toujours les élèves à débuter les activités proposées car souvent les réticences du début s’estompent une fois qu’ils sont dans l’action et ils finissent par se prendre au jeu ! Cependant, si je constate que certains élèves n’arrivent pas à entrer dans l’activité, je les laisse proposer autre chose. En fin de séance, même si mes « objectifs » de départ n’ont pas été atteints, je me dis que chaque enfant ressort de la forêt en ayant « pris » ce dont il avait besoin. J’imagine que ma posture dépendra beaucoup du groupe classe de chaque année.

De votre expérience, quels sont les bénéfices de la classe dehors, en nature, avec vos élèves ?

Claire : Il y a l’effet bol d’air, c’est ressourçant pour les élèves et les adultes qui accompagnent. Ce qui ressort le plus de mon expérience de cette année se joue au niveau de la coopération dans la classe, c’est impressionant. Ils sont très soudés, on sent qu’ils ont cette expérience commune du dehors.

Florence : En maternelle, c’est beaucoup d’autonomie et de la motricité. Le bois même en face du bâtiment comme c’est notre cas, personne n’y va jamais. Ils ont marché, ont appris à tomber, à se salir.

Claire : C’est vrai. De mon côté, en début d’année, les élèves me demandaient tout le temps un mouchoir pour se laver les mains. Maintenant ils adorent faire des gâteaux de boues. Au niveau des apprentissages, après seulement une année scolaire de pratique, je ne peux pas vous dire s’il y a une grande différence. Certains jeudi après-midi les élèves sont plus posés mais ce n’est pas toujours le cas. Par contre, j’ai de nombreux retours de parents sur le rapport à la nature: les enfants leur demandent d’aller plus souvent dehors, ils partagent leurs découvertes à leur famille, ils ramassent les déchets…

Florence : De mon côté, le dehors nourrit la pratique de la classe, on exploite ce qu’on fait dans la forêt, on consulte des documentaires.

Quel est votre meilleur souvenir dehors ?

Claire : Ce matin, j’ai eu une émotion forte. Quatre enfants sourds et malentendants sont en inclusion dans ma classe. Ce matin l’animatrice nature a proposé de faire une cartographie sonore pour écouter les chants d’oiseaux. Je me suis installée à côté d’en enfant malentendant (appareillé). Au début il n’entendait rien et semblait stressé par cette activité mais quand la classe s’est calmée, il a commencé à entendre, je lui montrais la direction des sons, je lui mimais le chant. A la fin des dix minutes, il arrivait à entendre et situer les sons. Un autre souvenir merveilleux fut au mois de janvier quand nous avons découvert la forêt enneigée. Cela faisait plusieurs années qu’il n’y avait pas eu autant de neige sur Strasbourg, les enfants étaient émerveillés !

Florence : J’ai un élève qui est un réfugié, vivant en foyer, les premières fois en forêt, il y allait à reculons. Le jour où, mi-octobre, il a commencé à jouer, cela m’a beaucoup touché. Aller dehors a facilité son intégration dans la classe et lui a donné plus envie de venir à l’école.

Quel est votre pire souvenir dehors ?

Florence : Quand il faisait -7 degré, nous y sommes allés quand même car les élèves étaient bien couverts mais très vite plusieurs ont pleuré, nous sommes alors rentrés plus tôt.

Claire : Une matinée où j’avais prévu quelques activités plutôt chouettes, cela a été un carnage ! Les élèves se disputaient et ne voulaient pas participer. Je suis rentrée démotivée (mais seulement quelques heures). Cela arrive des matinées où ça rate !

Quel conseil donneriez-vous à un enseignant qui veut se lancer ?

Florence : Avoir envie et avoir confiance en ses élèves.

Claire : Personnellement ce qui m’a aidé c’est de bien me documenter en amont : vidéos, témoignages. Une fois qu’on se sent à l’aise avec l’idée, il faut y aller. La première sortie, on avait fait quelque chose de très simple (balade et chasse au trésor). On a été confronté à quelques situations « dérangeantes » (cris, enfants qui courent trop loin devant, jeux dangereux…) , on a pu revenir dessus en classe puis on a rédigé ensemble une charte de comportement sur la classe dehors (que chaque élève a signé). Les deux premiers mois, on la répétait avant chaque sortie. Aujourd’hui, cela me permet de lâcher prise, ils savent ce qu’ils ont le droit de faire ou de ne pas faire.

Comment voudriez-vous continuer ou évoluer dans votre pratique de la classe dehors ? Quel serait votre rêve ?

Florence : Je garde mon groupe classe identique l’année prochaine, il y a donc une continuité, je suis impatiente et cela m’interroge sur l’évolution de mes pratiques. Comment réagissent les enfants qui ont déjà vécu la classe dehors une année ?

Claire : J’ai deux rêves. Le premier serait de permettre aux élèves de vivre la classe dehors de manière plus régulière au cours de leur scolarité. Au moins une fois par cycle. Le second, j’aimerais avoir une « salle de classe dehors ». Elle ne serait pas forcément hyper aménagée, mais qui permette de ritualiser davantage le cours de la matinée. Dans le lieu où je vais, c’est une réserve naturelle nationale donc l’aménagement possible est très limité. Nous souhaiterions, avec l’accord du conservateur, aménager légèrement des zones pédagogiques. Par exemple : un endroit pour s’abriter quand il pleut ou qu’il neige (des petites cabanes, des rondins pour s’asseoir…), une zone de « grimpette ».

Que faudrait-il pour faciliter les choses et élargir la pratique en France ?

Florence : J’ai l’impression que cela essaime de plus en plus. Un professeur de SVT de l’Inspe m’a par exemple sollicité pour la première fois sur la classe dehors. L’année prochaine au niveau de l’Inspe, il y aura donc un module Education au développement durable (EDD) qui traitera de la classe dehors.

Claire : Le site collaboratif https://classe-dehors.org est un super support que je cherchais quand je me suis lancée. Mais il n’existait pas encore. J’avais demandé à Sarah Wauquiez, lors d’une formation, comment repérer les enseignants qui pratiquent déjà pour pouvoir échanger avec des pairs (car des sites collaboratifs existaient déjà en Suisse et en Belgique). Un autre levier est l’appui des municipalités pour financer le matériel de départ (un stock de vêtement chauds et imperméables, des bouteilles isothermes, du petit outillage, ….). Cela pourrait également faciliter la participation des intervenants extérieurs. Cette année, n’ayant pu bénéficier d’aucun financement extérieur, la coopérative scolaire a pris en charge une moitié du budget et l’autre moitié a été demandée aux familles. Je ne suis pas encore idéalement équipée !

Florence : A Beauvais, nous avons déposé un projet rep+, on a eu 500 euros pour 6 écoles ce qui nous a permis d’acquérir du petit matériel et des guides naturalistes..

Propos recueillis par Moïna Fauchier Delavigne et Benjamin Gentils

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