J’enseigne, je code et je partage – EP 03 : Florent Wehrli

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

« Un sens éthique » Florent Wehrli, créateur du site informatique-ecole.weblib.re

Professeur des écoles depuis 2006, après une formation initiale en informatique (BTS/licence professionnelle), Florent Wehrli enseigne en Moselle à l’école Jean Monnet de Basse-Ham. Dans sa classe, il utilise un grand nombre d’outils issus du numérique libre, et a créé le site https://informatique-ecole.weblib.re pour faire connaître au milieu enseignant les possibilités du numérique libre.

Depuis quand avez-vous eu l’idée d’utiliser l’informatique dans le cadre de votre enseignement, et qu’est-ce qui a motivé votre attrait pour les logiciels libres ?

FLORENT WEHRLI – Avant d’être enseignant, j’ai suivi une formation d’informaticien. Mais ayant du mal à trouver du travail dans l’informatique, j’ai cherché un petit boulot à côté, et j’ai alors fait une année comme surveillant en internat. J’ai apprécié le contact avec les enfants, du coup j’ai postulé pour entrer en IUFM. J’enseigne depuis 16 ans, mais j’ai été remplaçant pendant 7 ans. Là, je suis dans la même école primaire depuis 9 ans, avec une classe de CE1.  Lorsque je suis arrivé, étaient déjà installés des TBI (tableau blanc interactif) et des VPI (vidéoprojecteur informatique). Pour ma part, je disposais d’un TBI avec Windows 7, qui commençait à vieillir, et il y avait souvent des problèmes. On m’a parlé de la distribution Xubuntu [Système gratuit sous licence libre basé sur Linux, Xubuntu est une variante d’Ubuntu – NDR], et dans ma formation d’informaticien je m’étais déjà familiarisé à l’usage de Linux.  Aujourd’hui, l’école dispose d’une salle informatique avec 28 PC que j’ai reconditionnés sous Xubuntu. Et dans ma classe, j’ai deux ordinateurs assez anciens sur lesquels est installée PrimTux, une distribution clé en mains pour l’école primaire, avec un certain nombre de logiciels éducatifs. J’utilise beaucoup l’interface Libreoffice des écoles [LibreOffice des écoles est une interface de LibreOffice permettant d’offrir aux utilisateurs une prise en main simplifiée du traitement de texte et adaptée aux jeunes élèves. On peut également y insérer simplement des éléments multimédias. – NDR] ; et OpenBoard pour l’utilisation des fichiers numériques en interactivité [OpenBoard est un logiciel d’enseignement interactif pour TNI open source conçu pour être utilisé dans les écoles ou universités. Il peut être utilisé indifféremment avec un tableau blanc interactif ou dans une configuration à double écran avec tablette numérique et un beamer – NDR]. Avec les élèves, on fait surtout du traitement de texte et du calcul en ligne (je fais des petits exercices en ligne qu’ils peuvent refaire à la maison), et un peu de programmation avec le logiciel Scratch. J’utilise aussi des petits robots Thymio et Bluebot, pour des jeux éducatifs. D’autre part, l’outil numérique nous permet de publier photos et vidéos sur un blog que l’on a créé cette année. 

Cette pratique fait-elle partie des consignes pédagogiques que vous recevez, ou vient-elle d’une initiative personnelle ?

C’est un apport personnel, nous avons développé des programmes avec un collègue pareillement féru d’informatique. De toute façon, dans ce domaine-là, il n’y a pratiquement pas de consignes particulières. Certains enseignants ne sont pas à l’aise avec l’outil informatique, ils n’hésitent pas à me demander conseil et je suis là pour les aider. Il faut proposer des choses simples qu’ils peuvent utiliser facilement dans leur classe sans avoir à y passer trop de temps… 

Au sein de votre académie, pouvez-vous échanger avec d’autres enseignants sur ces pratiques et ce qu’elles peuvent impliquer ?

Très peu. L’inspectrice de ma circonscription et la conseillère pédagogique en informatique ont communiqué l’adresse de mon site internet, mais cela n’a pas eu beaucoup d’écho. Je pense que beaucoup d’enseignants n’ont pas envie de perdre du temps avec ça, et se contentent des ordinateurs qu’on leur donne avec ce qui est déjà installé.  

Pensez-vous qu’une pédagogie à l’usage des enseignants sur la question du logiciel libre pourrait être utile et nécessaire ?

Oui, mais lorsqu’on voit des conseillers pédagogiques venir en animation avec un bel ordinateur MAC OS truffé d’outils Google et présenter des vidéos sur YouTube, je me dis qu’une meilleure information devrait commencer à toucher ces personnels-là. Je me suis intéressé au sujet lorsque j’ai voulu passer le Cafipemf (Certificat d’aptitude aux fonctions d’instituteur ou de professeur des écoles maître formateur) avec option « enseignement et numérique », pour être conseiller pédagogique en numérique. En fait, il n’y a quasiment besoin d’aucune connaissance technique spécifique. Du coup, on peut se retrouver avec certains conseillers pédagogiques en numérique qui savent à peine utiliser un ordinateur !

Vous avez créé voici deux ans le site informatique-ecole.weblib.re. Quelle était l’intention initiale ?

Le but était de faire connaître les possibilités du numérique libre, et d’inciter les enseignants à utiliser ces outils, de proposer des alternatives aux GAFA. Il y a encore du chemin à faire : lors du premier confinement, on a vu comment tout le monde s’est précipité sur Zoom ou autres… . 

Hors réseaux de l’Éducation nationale, avez-vous cherché en créant ce site à solliciter d’autres soutiens éventuels, par exemple du côté de Framasoft ou de la communauté wiki ?

Au départ, j’avais demandé si le site pouvait être hébergé sur un espace de l’académie mais ça m’a été refusé au motif qu’il s’agissait d’une initiative privée ; c’était donc à moi de me débrouiller pour trouver un hébergeur privé. A un moment, j’ai fait un tutoriel sur framaforms, j’avais envoyé un document texte pour qu’il puisse être modifié et ça avait plu à l’équipe de framasoft. Mais ça demande du temps… Lorsque j’ai fait ça, j’étais à temps partiel. À présent, je suis enseignant à temps complet, et c’est compliqué de pouvoir consacrer au site plus de 2 heures par semaine. Il m’arrive de republier d’anciens articles, et de relayer des choses que je trouve dans le magazine Planète Linux,  j’essaie de me fournir sur une revue qui s’appelle Planète Linux, ou encore sur Classetice. J’essaie de trouver quelqu’un qui pourrait cogérer avec moi le site ; j’ai laissé il y a quelques mois un message sur le réseau Mastodon, sans succès à ce jour. 

L’association Faire école ensemble tâche de faire émerger une petite communauté d’enseignants-développeurs. Que pourriez-vous en attendre ?

Il me semble qu’il serait très utile de pouvoir disposer d’outils sous licence libre, et qui puissent être partagés.  Une sorte de grande bibliothèque avec des outils, des logiciels, des services en ligne… D’ores et déjà, le socle interministériel des logiciels libres référence toute une série de logiciels libres qui sont préconisés pour chaque fonction : traitement de texte, navigateur, etc., jusqu’à des logiciels de gravure… Au-delà des outils, la communauté d’enseignants-développeurs que vous évoquez pourrait permettre de mieux échanger nos compétences mutuelles. 

Pourquoi donnez-vous tant d’importance à la question du numérique libre dans l’éducation ?

Quand on voit les données qui sont prises à l’insu des utilisateurs et qui sont ensuite revendues, je n’ai pas envie de faire subir ça à mes élèves ! Et puis, il y a toute la question de l’optimisation fiscale que pratiquent ces géants du numérique pour échapper à l’impôt. Ce sont autant de moyens qui peuvent manquer aux établissements publics de santé, on le voit en ce moment ! Le choix du numérique libre, c’est donc avant tout un choix éthique. On est face à des enfants qui sont de futurs adultes. Si on veut leur transmettre un sens éthique, il faut leur proposer des outils qui incluent d’ores et déjà cette dimension.

Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet.

J’enseigne, je code et je partage – EP 02 : Christophe Auclair

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

«Je suis enseignant, pas informaticien » Christophe Auclair, concepteur du site multimaths.net

Professeur de mathématiques dans le plus gros collège REP de l’académie de Dijon, Christophe Auclair utilise depuis 2001 les TICE dans le cadre de ses cours. Après avoir mis au point de petits logiciels utilisables en classe, il a proposé à l’académie de Dijon des applications pour tablettes. L’ensemble de ces applications, gratuites, sont aujourd’hui disponibles sur son site internet, http://multimaths.net

Peut-on dire que vous êtes un enseignant «technophile»?

CHRISTOPHE AUCLAIR – Disons que j’aimais bien m’amuser avec les ordinateurs. Au début de ma carrière d’enseignant, je cherchais une façon d’intéresser les élèves dans ma discipline, les mathématiques, qui n’est pas toujours d’un accès facile pour les adolescents.

Et en tant qu’enseignant, n’êtes-vous pas technophile dans un milieu qui peut paraître technophobe, tant certains peuvent redouter l’arrivée en classe des nouvelles technologies, qui pourraient en quelque sorte se substituer à leur présence en classe? Voyez-vous une évolution sur ces questions ?

Le côté technophobe a plutôt tendance à empirer, notamment à cause de ce qu’on peut entendre sur l’intelligence artificielle depuis quelques mois. Suite à la signature de partenariats entre le ministère de l’Éducation nationale et certains gros acteurs de l’EDTech (cf par exemple cet article de cafepagogique.net -NDLR), beaucoup de collègues se sentent inquiets. Pour ma part, en ce qui concerne toutes les applications que j’ai pu développer, la présence de l’enseignant reste primordiale pour accompagner, corriger, rectifier… Le confinement a heureusement montré qu’il y a un besoin essentiel des enseignants pour évaluer, réguler, encourager les élèves. On n’en est pas encore, loin s’en faut, au moment où les machines et l’intelligence artificielle pourraient remplacer le travail d’un enseignant en présence avec ses élèves ! Pour l’instant, et sans doute pour un bon moment encore, cela ne fonctionne tout simplement pas pour une écrasante majorité des élèves.

Dans votre formation initiale, on suppose que le sujet des nouvelles technologies, de l’usage du numérique était peu abordé ?

Peu abordé ? C’est peu dire. Ça n’existait pas du tout. Mais j’ai 50 ans ! J’ai fait un peu de langage Turbo Pascal à la fac, c’est tout… J’ai donc appris sur le tas, au fur et à mesure que je cherchais des outils que je ne trouvais pas, ou alors il s’agissait de logiciels payants (que la plupart des établissement scolaires ne peuvent se payer). Dès le départ, le premier ordinateur que j’ai acheté m’a servi à faire mon boulot de prof et à produire des documents pour les élèves. Je n’étais pas spécialement technophile, je le suis d’abord devenu par besoin, et ensuite par plaisir !

Et votre intention, de pouvoir «accrocher» les élèves, a-t-elle fonctionné ?

Ça a fonctionné, et ça continue ! C’est d’ailleurs pour cela que je continue de produire des applis. Si je m’étais aperçu que ça ne valait pas le coup, par rapport au nombre d’heures passées, il y a longtemps que j’aurais arrêté ! Même pour les petits, ça marche plutôt bien : si on leur fait réviser les tables de multiplication avec une feuille remplie de calculs, ils vont vite se lasser et ce ne sera pas très performant. Si on fait le même genre de travail sur un ordinateur ou une tablette, on s’aperçoit qu’ils en font beaucoup plus… De plus, mes élèves ont également un rôle de «testeurs», qu’ils trouvent gratifiants (on est les premiers à essayer !). Ils n’hésitent pas à dire ce qui ne va pas, sur le fond aussi bien que sur la forme. Il y a une émulation très stimulante.

Avec les élèves, vous étiez donc déjà dans une logique coopérative ?

Oui, mais pas de façon consciente, c’est arrivé comme ça. Et le fait que les élèves me réclament des choses m’a fait sortir de ma zone de confort. Je n’avais pas spécialement d’expérience en matière de programmation mais il a fallu que je me décarcasse pour produire des contenus qui puissent répondre à leurs attentes.

Vous faites là état d’une expérience personnelle. Y a-t-il eu sur ce sujet une évaluation de la partde l’Inspection académique?

Non… Je peux simplement me référer au rapport Tricot («Numérique et apprentissages scolaires»,rapport produit par le Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco), octobre 2020 -NDLR), qui analyse les effets du numérique dans l’éducation. Je constate que le type d’application que j’ai pu développer correspond aux recommandations sur les apports pédagogiques. Sinon, les retours qui me sont faits viennent directement des élèves, de parents, et aussi de collègues qui utilisent mes applis parce que, de toute façon, en mathématiques, il n’y a pas énormément de choix. Mais de la part de l’académie de Dijon, non, je n’ai pas de retours «officiels».

Pourtant, vous avez été chargé à un moment donné de concevoir des ressources pédagogiques quiutilisent les outils numériques?

Ça ne s’est pas exactement passé comme ça. En 2015, à l’époque où a été annoncé le «Plan numérique à l’école», c’est moi qui ai proposé de développer du contenu pour tablettes. J’étais allé voir sur les stores ce qui existait comme applications en maths pour des collégiens; j’en ai trouvé une, geogebra, mais c’était quasiment la seule : quelques autres étaient payantes, souvent en anglais, et ne correspondaient pas vraiment à ce qu’on travaille au collège. Je me suis dit que c’était un peu nul de donner des tablettes aux élèves et aux enseignants, sans qu’on puisse en profiter dansl’enseignement des mathématiques. J’ai alors soumis un projet à mon inspectrice à l’académie deDijon (Mme Ingremeau), en précisant que je ne pouvais garantir le résultat, n’ayant encore jamais fait d’application sur tablette. L’inspectrice a accepté, mais ça a été très compliqué: elle a fait pendant quatre mois le siège des ressources humaines au rectorat pour qu’on accepte de me dégager des heures. J’ai alors pu commencer à faire des tests. La première année je ne savais pas faire des applications sous iOS, c’était seulement des applications Android avec des versions PC. Dans mon académie, ça n’a pas eu beaucoup d’impact: c’est la moins bien dotée en tablettes ! Mais assez vite, ça a essaimé dans d’autres régions, notamment en région parisienne, à Créteil, dans l’Oise, et aussi à l’étranger, en Belgique, en Suisse et même au Québec. En revanche, dans mon académie, ça n’a pas vraiment suivi, faute de matériel adéquat. Lorsque mon inspectrice a quitté son poste pour devenir DANE dans une autre académie, ma décharge horaire a progressivement diminué… jusqu’à plus rien.

Vous financez vous-même la réalisation des applications?

Oui, depuis le début. Depuis 2016, je finance l’achat des logiciels et des licences développeur. J’avais tenté d’obtenir une aide, mais on m’a fait savoir que ça ne rentrait pas dans les clous et qu’il n’y avait aucune ligne budgétaire pour ça. En gros, c’est: débrouillez-vous! Le budget est de 460 euros paran, sans tenir compte du matériel acheté pour le développement .À plusieurs reprises, on m’a proposé des contrats avec des entreprises de la filière EdTech. Mais dans ce cas, je serais rémunéré, en plus de mon temps plein, par une boîte qui revendrait le contenu à l’Éducation nationale. J’ai toujours refusé parce que je considère que les profs et les élèves doivent pouvoir utiliser ces applications-là gratuitement. Dans mon propre collège, si ça devait être payant,on ne pourrait pas se les procurer. Avec des crédits TICE d’environ 300 € par an, ça permet tout juste
de remplacer deux écrans et trois claviers ! Je tiens à ce que ça reste gratuit.

C’est-à-dire que l’Éducation nationale n’est pas disposée à vous octroyer une décharge horaire, et a fortiori financer une part du développement de ces applications, mais est prête à payer à un éditeur des logiciels, des programmes, etc. ?

Ce sont des histoires de gros sous. Le ministère va effectivement passer des contrats avec des entreprises EdTech et des éditeurs qui ont bien senti le filon… Les BRNE (Banques de ressources en numérique) ont été déléguées à des prestataires privés : Belin, Hatier ou des boites EdTech comme Maskott. Certains contrats pèsent plusieurs millions d’euros…. Les enjeux sont énormes, et j’ai tendance à déranger avec mes petites applications gratuites, mais pas mal utilisées en France.

Vous défendez donc la gratuité d’usage. Pourquoi ne pas privilégier parallèlement la licence libre ?


Les applications ne sont pas sous licence libre pour la simple raison que je n’en suis pas le propriétaire ; elles ont été payées par l’académie de Dijon qui reste propriétaire des sources des programmes, et je ne peux pas décider de les rendre libres. D’autre part, lorsque j’ai commencé, je n’avais aucune formation de développeur : Je me suis formé sur le tas, et je n’étais de toute façon pas suffisamment assuré de mon code pour le mettre en licence libre (j’aurai trop honte qu’un vrai développeur vienne regarder le code de mes premières productions !). Je suis enseignant, pas développeur !

Quel est le temps hebdomadaire que vous pouvez consacrer à la maintenance et au développement de ces applis ?

Lorsque je bénéficiais de mes 9 heures de décharge hebdomadaire pour travailler sur les tablettes, j’y passais en moyenne 20 heures par semaine. Redevenu enseignant à plein temps, j’y consacrais en moyenne 2 à 4 heures par semaine. Mais cette année, je n’ai fait aucun développement. Je consacre beaucoup de mon temps libre au suivi des utilisateurs. Parfois, c’est simplement un mail de remerciement et d’encouragement d’un professeur, mais parfois c’est plus compliqué : cela peut être, par exemple, un référent numérique qui veut déployer des applications sur les tablettes de son établissement et qui cherche un renseignement, ou encore des profs qui demandent des conseils sur telle ou telle séquence à mettre en œuvre dans un cours. Parfois, ce sont aussi des parents d’élèves qui n’arrivent pas à installer une application. Mine de rien, cela me prend beaucoup de temps.

L’un des objectifs de l’association Faire école ensemble, notamment à travers cette série d’entretiens, serait de donner l’impulsion à une communauté d’enseignants-développeurs. Comment accueillez-vous une telle initiative ?

Sur le principe, c’est très bien. Mais c’est sans doute compliqué à mettre en place, parce que quelle que soit la façon dont on s’y prend, ça devient vite chronophage. J’ai passé beaucoup de temps à faire des tutoriels pour des collègues ; les profs sont très enthousiastes au départ mais beaucoup abandonnent lorsqu’ils voient le nombre d’heures que ça représente. On a tous un métier de prof à côté, mais si on peut se répartir le travail, au moins dans une même discipline, c’est très bien. L’idée d’une communauté où l’on pourrait se répartir les tâches, travailler sur des choses distinctes ou travailler à plusieurs sur un même projet, me semble très intéressant. A tout le moins, cela incite à pouvoir profiter des expériences des uns et des autres.


Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet.

J’enseigne, je code et je partage – EP 01 : Rémi Angot

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

« Plus on échange, plus on apprend » Rémi Angot, initiateur de coopmaths.fr

Professeur de mathématiques dans un collège du Gard, Rémi Angot est en outre formateur premier degré et culture numérique au sein de la Faculté d’éducation de Montpellier. Membre de l’association Sésamath (auteur de manuels et cahiers scolaires dont les contenus sont édités sous licence libre et téléchargeables gratuitement sur Internet), du CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques) et de l’ICEM 34 (qui représente le mouvement Freinet dans le département de l’Hérault), Rémi Angot est à l’origine du projet coopmaths.fr et du développement de MathALEA (exercices de mathématiques à données aléatoires pour smartphone, ordinateur ou sortie papier).

Comment êtes-vous devenu enseignant-développeur ? Ce que vous avez mis en œuvre et développé résulte d’un engagement bénévole, que l’on pourrait qualifier de « militant ». Comment est née cette « vocation » ?

Rémi Angot – En effet, c’est un travail entièrement bénévole, animé par la passion. En sortant de l’IUFM, je sentais que j’avais un besoin de formation continue. Je me posais encore beaucoup de questions, et j’ai trouvé les réponses à certaines de ces questions dans des communautés d’enseignants, notamment avec l’association Sésamath, qui avait développé un logiciel que j’utilisais, Mathenpoche. Je me suis rapproché de cette communauté pour participer à la rédaction d’un cahier d’exercices libre de droits, et j’ai trouvé là un formidable lieu de formation continue. Les fiches d’exercices, que je ne réalisais que pour mes élèves, pouvaient être relues par d’autres professeurs, améliorées au fil de nos échanges. A partir de là, cela m’a paru important de faire mon métier en collaboration avec d’autres enseignants.

Vous aviez déjà une compétence en informatique ?

En classe préparatoire puis en licence de Mathématiques, il y avait un enseignement de la programmation. Mais je me suis essentiellement formé en autodidacte, ayant développé très jeune une passion pour l’informatique.

L’association Sésamath a été créée en 2001. On peut dire que cette initiative fut tout à fait pionnière…
Au départ, Sésamath a regroupé des enseignants qui, chacun dans leur coin, avaient développé leurs propres sites. Ils ont éprouvé le besoin de se réunir et ont commencé entre autres à développer Mathenpoche (en 2003) qui a été utilisé par de nombreux enseignants. C’est vrai qu’il y avait quelque chose d’assez novateur dans leur approche. Au début des années 2000, Internet commençait à prendre une grande part et ouvrait des possibilités d’échanges qu’on n’avait pas auparavant. Dans une salle des professeurs, la communication n’est pas toujours évidente. Le fait de mettre de la distance et de se retrouver sur internet ouvrait plein de possibilités.


D’autres initiatives, plus ou moins contemporaines de Sésamath, n’ont pas forcément rencontré le même succès. Comment l’expliquez-vous ?


Sésamath a en effet « pris » à un moment donné ; c’est une concordance de plein de facteurs… Mais avant tout, cela repose sur des personnalités incroyables, des gens qui sont prêts à consacrer beaucoup de temps à un projet, par passion. Maintenant, ça devient plus compliqué. Ces dernières années, on a demandé de plus en plus aux professeurs, on se retrouve débordé par toute une série de charges administratives… Et quand on est débordé, on a moins de temps pour le bénévolat. C’est aussi pour cela que ça a davantage fonctionné avec des enseignants de collège qu’avec des enseignants de lycée…


Parlons à présent du site coopmaths.fr auquel vous participez… Vous êtes une quinzaine de contributeurs. Concrètement, comment participez-vous au site ?


En fait, je suis à l’origine de ce site Internet. Nous étions plusieurs collègues à participer aux travaux de l’ICEM 34 (Institut coopératif de l’école moderne) ; on travaillait notamment sur la coopération entre élèves et la personnalisation des apprentissages. Dans ce cadre-là, on avait besoin d’avoir un matériel adéquat. Pour que les élèves puissent travailler selon leurs rythmes respectifs, qu’ils puissent refaire des exercices pour s’entraîner, avoir un plan de travail, refaire des évaluations quand la première évaluation n’a pas été satisfaisante, il nous fallait des ressources supplémentaires, qu’on ne trouve pas dans les manuels existants. J’ai commencé à créer des exercices en ce sens, des collègues ont pris le relais… Il se trouve qu’à côté de ce travail de création de fiches, j’aime bien programmer… Au début, j’utilisais le langage de programmation Python, mais que seuls des enseignants avec un bon niveau de programmation pouvaient vraiment utiliser. Je suis ensuite passé à Javascript, dans l’idée que ça puisse être sur un navigateur internet. J’ai alors commencé à développer MathALÉA, un générateur d’exercices aléatoires corrigés de mathématiques. J’ai fait les trente premiers exercices tout seul, et peu à peu des collègues intéressés sont venus faire des relectures, proposer des améliorations. Des collègues programmateurs (Jean-Claude Lhote, Sébastien Lozano, Stéphane Guyon et Erwan Duplessy ) nous ont aussi rejoints. Aujourd’hui, on a un groupe de discussion sur Slack ; j’essaie de coordonner, de relancer un peu tout le monde, en quelque sorte tout un travail de gestion de communauté ; et puis je programme des exercices, j’essaie d’améliorer le moteur, et je coordonne la mise en place du code.


Quel temps y consacrez-vous ?

Je ne sais pas précisément : 10 à 20 heures par semaine. Cela représente beaucoup de temps, mais est-ce du loisir, ou du travail ? Quand on programme, c’est aussi une passion. Et puis il y a un vrai plaisir à échanger avec les collègues ; et aussi lorsqu’on a des retours d’élèves ou de parents d’élèves…
Au-delà du plaisir que vous évoquez, de se sentir relié à une communauté, de pouvoir échanger ; dans votre activité même d’enseignant, au quotidien, quelle serait la « plus-value » pédagogique de ce travail en commun ?
Au début de ma carrière, cela m’a d’abord apporté des outils technologiques (utiliser d’avantage d’animations, mettre le cahier de textes sur internet) qui ont facilité mon enseignement des mathématiques. Par la suite, le fait d’échanger avec de nombreux collègues m’a fait grandir en termes de pédagogie, et m’a conduit à rencontrer des courants pédagogiques différents. J’ai ainsi découvert tout ce qui est pédagogie de la coopération, le courant Freinet, qui ne faisaient pas partie de ma formation initiale. Le mouvement Freinet dans son ensemble m’a beaucoup apporté.


Et dans la classe et dans votre rapport aux élèves, comment cela a-t-il modifié votre pédagogie ?

Il y a plusieurs aspects. Cela passe tout d’abord par une forte utilisation des TICE au quotidien, en déposant beaucoup de choses sur internet, ce qui a pu faciliter la communication avec les élèves. Ensuite, autour des pédagogies de la coopération, j’ai essayé de mettre en place ce qu’on appelle la « boucle évaluative » (qui autorise les élèves à reprendre leurs entraînements suite à une évaluation non réussie). Cela fait partie des outils que j’ai mis en place, qui n’auraient pas été possibles sans les outils numériques. Dans le même ordre d’idées, il y a eu l’envie de développer des plans de travail, de dire que chacun progresse à son rythme, de donner aux élèves des ressources sur internet pour qu’ils puissent réviser, préparer des exercices…


Comment l’institution apprécie-t-elle ou évalue-t-elle cette partie de votre travail ?

Pendant une dizaine d’années, j’ai eu d’excellents rapports avec l’inspection académique, que je tenais au courant des nouveautés, de ce qui se passait sur internet. Peu à peu sont arrivés de nouveaux inspecteurs que j’ai moins eu l’occasion de fréquenter, et j’ai maintenant un rapport plus distant…
Avez-vous senti que le fait d’avoir recours à des communs pédagogiques puisse être susceptible d’éveiller une certaine méfiance de la part de l’institution ?
Ils sont intéressés par beaucoup de choses, mais il peut aussi y avoir une volonté de contrôle, et le fait qu’il existe une communication entre enseignants qui ne passe pas par eux peut éventuellement poser problème. On est dans une administration qui a un fonctionnement très vertical, alors qu’Internet est très horizontal : ce sont deux cultures différentes…


Vous vous référez beaucoup au concept de coopération, qui est d’ailleurs présent dans l’intitulé de votre site coopmaths.fr. Cela vous met-il en relation avec d’autres mouvements coopératifs ?

Le lien se fait autour du mouvement Freinet et de l’ICEM, autour du CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques) et des cahiers pédagogiques… J’ai découvert l’ICEM assez récemment, voilà 5 ans, et j’ai beaucoup appris de ce mouvement. J’avais une formation autour des mathématiques et de l’enseignement didactique de ma discipline, mais je pouvais être mal à l’aise lorsqu’il s’agissait de faire autre chose : par exemple, en tant que professeur principal, on nous demande d’animer des heures de vie de classe. Par le biais de la coopération, j’ai appris à utiliser de nouveaux outils et de nouvelles pratiques, comme le conseil coopératif des élèves, la possibilité de libérer et d’organiser la parole des élèves. Plus largement, derrière l’esprit coopératif il y a une certaine sensibilité « politique » liée au vivre-ensemble, et la conviction que tout ne doit pas être commercial. On peut produire des richesses sans être nécessairement dans un modèle commercial.

Et s’il arrivait qu’un éditeur vous contacte pour vous passer commande d’un un logiciel ou un programme ?

En tant qu’enseignant, j’ai besoin que les ressources que j’utilise soient libres de droits. Je ne veux pas prendre une ressource et l’utiliser telle quelle avec mes élèves ; je veux pouvoir l’adapter à ma classe, à ce que je fais et ressens. Dans mes premières années d’enseignement, je me retrouvais à recopier des exercices de manuels pour pouvoir ensuite les modifier, et je perdais un temps fou. Lorsque des éditeurs proposent des choses qui sont fermées, ça bloque ma pratique et ça me gêne dans mon travail. Auparavant avec Sésamath, aujourd’hui avec coopmath.fr, l’enseignant qui est intéressé peut télécharger tel ou tel fichier sous au format LibreOffice ou au format laTeX, le modifier et en faire ce qu’il veut. Je suis très attaché à cela.
Pour autant, lorsqu’on dit que quelque chose doit être libre, ça ne signifie pas automatiquement que ce doit être gratuit. Cela ne me choquerait pas qu’un éditeur se dise intéressé par les exercices MathALÉA, avec le souci de développer des exercices pour le lycée, par exemple. S’ils sont prêts à payer pour quelque chose qui reste ouvert, ça peut m’intéresser. Je fais beaucoup d’heures supplémentaires et bénévoles par rapport à mon métier d’enseignant. Si quelques-unes de ces heures peuvent être rémunérées pour développer tel ou tel projet, pourquoi pas ? Mais je resterai inflexible sur la question de la licence. C’est toute la logique des communs : le savoir ne doit pas appartenir à quelqu’un, ça doit se partager…
Je considère que je suis fonctionnaire et que je rends une mission de service public… Je le fais pour mes élèves et quand je mets des choses sur internet, si ça peut servir à d’autres élèves, tant mieux… Avec des collégiens, on sent quand on arrive à les accrocher, quand ils progressent. En tant qu’adolescents, ils ne vont pas nécessairement l’exprimer, mais cela arrive parfois, et c’est alors vraiment gratifiant. Il en va de même avec les futurs professeurs des écoles, des étudiantes qui sont en licence ou en master, que je forme à la Faculté d’éducation de Montpellier.
De toute façon, j’ai beaucoup de plaisir à faire le métier que j’exerce. Je dois beaucoup au service public de l’éducation, qui m’a élevé socialement ; et j’avais envie d’aider, d’être dans l’échange…


Quelles seraient vos attentes par rapport à l’association Faire École Ensemble ?

Je suis curieux de pouvoir mutualiser avec des collègues. Plus on échange avec des gens qui ont des parcours différents, plus on apprend. Toutefois, lorsqu’on devient enseignant-développeur, il ne faut pas oublier que notre métier est d’enseigner. Je suis un professionnel de l’éducation nationale, et je ne veux pas devenir un professionnel de l’informatique, même si je passe beaucoup de temps à apprendre ce qui n’est pas mon cœur de métier.

Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

Faire récit : Fée depuis mars 2020

Le 30 janvier prochain, de 14 à 18h, l’association Faire Ecole Ensemble (Fée) , qui facilite le soutien citoyens de la communauté éducative tout au long de la crise de COVID-19  organise son Assemblée Générale. Depuis Mars 2020 et la fermeture brutale des écoles et des  établissements scolaires, tout est allé très vite. Aussi, il nous parait important de dédier la majeure partie de cette Assemblée à poser un regard réflexif sur l’année 2020 et à construire une mémoire commune des événements. Cette pourquoi, chaque participant sera appelé à partager son récit, sa rencontre avec Fée, un moment marquant et ce qui le relie aujourd’hui à l’association.

La première brique de cette mémoire commune est posée, il s’agit d’une compilation de tweets qui donne à voir l’émergence et le développement de l’association Faire Ecole Ensemble
Seulement 10 mois ont passé et pourtant beaucoup d’actions ont été amorcées, rendant parfois peu lisible le chemin parcouru, nous espérons que ce récit en tweets, participera à rendre visible l’invisible

Retrouver l’historique de Fée en tweets : https://twitter.com/i/events/1351172269582798853
Rejoindre l’association : https://www.helloasso.com/associations/fee-faire-ecole-ensemble/adhesions/adhesion-a-l-association-faire-ecole-ensemble-fee

La communauté des enseignants-développeurs informatique, de quoi s’agit-il ?

Ouverte à tous les enseignant.e.s qui ont des compétences en développement informatique, cette communauté permet à celles et ceux qui le souhaitent de s’entraider, partager des expériences, trouver des soutiens techniques, mutualiser des besoins et œuvrer pour un numérique éducatif plus coopératif et éthique

Nous rejoindre : https://frama.link/enseignants-developpeurs

L’intention 

Après les états généraux du numérique libre et des communs pédagogiques de novembre 2020, un cycle de webinaire a été entamé. Le premier, le 28 novembre 2020, avait pour thématique : « les logiciels libres par des acteurs de l’éducation pour des acteurs de l’éducation », Alexis Kauffmann, professeur de mathématiques et fondateur de Framasoft y interrogeait Clément Grennerat, élève de première est concepteur de pdf4teacher et Sébastien Cogez, professeur de mathématiques et développeur de QCMCam.

C’est avec cette rencontre qu’a émergé l’idée  de la communauté des enseignant·e·s développeurs et développeuses dont l ’association Faire Ecole Ensemble (Fée) facilite la réunion

Qui a déjà rejoint la communauté ?

Initiée en décembre 2020, près de 30 enseignant.e.s développeurs et développeuses (une seule développeuse en réalité), de la maternelle au lycée, ont déjà répondu à l’appel. Ces enseignant.e.s viennent des académies de Reims, Versailles, Bordeaux, Montpellier, Créteil, Nancy-Metz, Nantes, Lille, Grenoble, Normandie mais aussi d’une école française aux États-Unis, du lycée français de Tokyo et d’un lycée en Tunisie.

Les premiers échanges et ce qu’on en retient.

Au 10 Janvier 2021, nous avons eu la chance d’échanger avec une quinzaine d’entre eux, en groupe ou individuellement. Voici ce que l’on en retient :

Le point de départ de la mise en développement d’un logiciel ou d’une application par un enseignant est toujours lié à des situations problématiques rencontrées en classe. Tous ne développent pas leur logiciel sous licence libre bien que la volonté soit toujours de proposer un outil au service de l’intérêt général qui puisse être utilisé par des collègues. Pourtant, sans en faire une généralité applicable à chacune et chacun, voici les sujets que nous avons commencé à identifier :

  • Le manque de reconnaissance de ces compétences techniques par l’institution mais aussi socialement
  • Le manque de temps disponible à accorder au développement
  • La perte de motivation liée à l’isolement
  • Les difficultés à animer une communauté de contributeurs (développement, documentation, retours d’usage)
  • Le besoin de mettre en commun et mutualiser certaines initiatives
  • L’intérêt qu’il y aurait à accéder à des formations courtes et des conseils techniques
  • Le besoin d’une infrastructure (serveurs, outils de collaboration) pour permettre aux communautés de contribuer
  • La mise à disposition de matériel de qualité pour concevoir les logiciels et applications

Les premiers pas

Afin de faciliter la structuration et la mise en visibilité de cette communauté, nous engageons plusieurs action, dont nous ne savons pas à ce stade si elles se révéleront pertinentes ou non. C’est pourquoi nous n’hésiterons pas à arrêter, ajuster, bifurquer en fonction des premiers retours.

Un outil

  • Mise à disposition d’un forum en ligne pour s’entraider (déploiement avant le 01/02/2021, avec un petit mois de retard)

Une vie de communauté

  • Un apéro en ligne tous les mois  pour échanger entre pairs.
  • Une rencontre physique annuelle

Un soutien opérationnel

  • Faciliter les contributions : testeurs, documentation, appui en développement
  • Proposer des temps de formation ponctuels et faciliter la mise en lien avec une communauté de développeurs libristes en intérêt pour l’éducation (clin d’oeil Bastien et Lionel).

Mise en visibilité

  • Une galerie de portraits : de courte présentation seront réalisés dans les prochaines semaines
  • Une série de webinaire « le logiciel libre par des acteurs de l’éducation pour l’éducation » dans le cadre du cycle sur le libre et les communs : chaque mois nous vous présenterons 2 logiciels éducatifs libres initiés par des enseignants. 17 mars, 28 avril, 26 mai, 23 juin).

Deux chantiers

Acculturation : informer les enseignants développeurs qui produisent des logiciels gratuits propriétaires des enjeux du libre

Organiser un Hackahton sur la mobilité et l’école dehors

Ce dont nous rêvons

Faire converger ces initiatives et faciliter la mutualisation des efforts au service d’un numérique frugal, éthique, transparent et souverain.


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Etats généraux du numérique libre et des communs pédagogiques, et après ?

Les 3 et 18 novembre derniers, à l’initiative de l’association Faire École Ensemble (Fée), près d’une trentaine d’organisations et de collectifs issus de l’éducation nationale, de l’éducation populaire, de la médiation numérique et de la recherche se sont réunis pour les États généraux du numérique libre et des communs pédagogiques, qui se poursuivent notamment à travers un cycle de webinaires et l’initiation d’une fabrique des communs pédagogiques.

Faire école ensemble (Fée) est une association collégiale qui a pour mission de faciliter le soutien citoyen de la communauté éducative. Fée engage des projets collaboratifs en s’appuyant sur 3 spécificités : la convivialité, la documentation et le recours par défaut aux licences ouvertes.

Si au sein de Fée, nous ne devions tirer qu’une leçon du confinement, c’est celui de la puissance de l’agir par les communs^1. Nous constatons en parallèle l’emprise croissante des GAFAM dans les usages éducatifs du numérique^2. Pourtant, il existe des  solutions  alternatives  et  d’autres  modèles  de  collaboration  et d’apprentissage tournés vers la culture du libre et la pratique des communs. D’ores et déjà, des milliers d’enseignant·es, de parents et d’acteurs associatifs se sont tourné·es vers la production et l’utilisation de ressources libres (contenus, logiciels, données) pour coopérer, mutualiser des connaissances, élaborer des scénarios d’apprentissage et s’organiser tout au long de la crise provoquée par l’épidémie de covid-19.

C’est pour participer à révéler la diversité de ses pratiques que nous avons amorcé les  états généraux du numérique libre et des communs pédagogiques.  En d’autres termes : pour veiller à ne pas «gafamiser» l’éducation, et inventer, collectivement, des réponses plus éthiques. Suite à une première phase de concertations et à un appel à contributions, un premier séminaire en ligne a été organisé le mardi 3 novembre, à la veille des États généraux du numérique pour l’éducation organisé par le Ministère et lors duquel nous sommes intervenus. Cette initiative s’est poursuivie le mercredi 18 novembre  par une journée de mise en pratique et de discussion autour des controverses soulevées. La documentation de ces journées est déjà accessible et des « actes » sont actuellement en cours de conception.

La suite ?

Nous avons entamé un cycle de webinaires sur le libre et les communs dans l’éducation qui durera au moins jusqu’au mois de juin 2021. La première rencontre, le 28 novembre dernier, portait sur « Les logiciels libres par des acteurs de l’éducation pour des acteurs de l’éducation », la seconde le mercredi 16 décembre était dédiée au matériel libre en biologie, (pad publié). Un troisième webinaire  est prévu le 20 janvier sur les outils de collaboration éthiques pour les associations et collectifs enseignants et un autre est en préparation sur les usages pédagogiques de l’outil cartographique libre OpenStreepMap.

Nous avons également commencé à réunir en communauté les enseignant.es –développeurs-développeur.es informatique pour s’entraider, partager des expériences, trouver des soutiens techniques, mutualiser des besoins et des projets et mettre en oeuvre un numérique éducatif plus coopératif et éthique. 

Enfin, nous amorçons la création d’une fabrique des communs pédagogiques. Elle a pour but de fédérer des coalitions d’acteurs publics, privés, associatifs, individuels, afin que ces derniers se constituent en communautés contributives pour agir sur des problématiques d’intérêt général dans le champ de l’éducation.

Pour rester informé :

Infolettre : https://framaforms.org/inscription-infolettre-pour-du-libre-et-des-communs-dans-leducation-1605792637

Twitter : https://twitter.com/Num_Edu_Libre

Notes de bas de page

1 : Selon David BOLLIER, “il n’y a pas de commun sans “faire commun”. Les communs ne sont ni les ressources, ni la communauté qui les emploient, ni les procédures pour les gérer, mais l’interaction dynamique entre tous ces éléments. Prenons Wikipedia comme exemple : il y a une ressource (la base de connaissance), une communauté (les auteurs et les éditeurs) et un ensemble de régimes et de protocoles établis par la communauté (les directives d’édition et de création de contenu Wikipédia). Le commun Wikipédia émerge à partir de ces trois éléments.”

2 : D’après un sondage réalisé par la Banque des Territoires en septembre 2020, plus de 70 % des enseignants ont recours aux outils des GAFAM dans leurs pratiques professionnelles

La communauté des enseignants-bricoleurs, de quoi parle-t-on ?

Ouverte à tous les enseignant.e.s, cette communauté permet à celles et ceux qui le souhaitent de trouver ou de fabriquer du matériel pédagogique libre dans un FabLab ou un tiers-lieux.

Pour rejoindre la communauté
Citoyen.ne fabricant.e (maker) : https://frama.link/citoyens-fabricants
Enseignant.e : https://frama.link/enseignants-bricoleurs
Visioconférence de présentation le mercredi 27 janvier 2021 à 16h.

L’intention de cette communauté est de permettre à des enseignant·e·s  de comprendre ce que sont les licences ouvertes et les communs, d’identifier du matériel, de participer à la création de tutoriels et de se rendre dans un tiers-lieux ou un fablab proche de chez eux pour le fabriquer eux-mêmes ou à plusieurs lors de la semaine je fabrique mon matériel pédagogique à la fin du printemps 2021. Par cela nous participons à l’émergence et à l’amélioration de communs numériques dans l’éducation. En l’occurrence : des plans et des tutoriels pour fabriquer du matériel pédagogique accessible à tous, partout dans le monde.

La semaine je fabrique mon matériel pédagogique

La semaine « je fabrique mon matériel pédagogique »est initiée par l’association tiers-lieux edu avec le soutien de l’atelier des chercheurs, du Réseaux Français des FabLabs, de France Tiers Lieux, du Réseau Francophone des FabLabs d’Afrique de l’Ouest, de Faire Ecole Ensemble et de tous ceux et toutes celles qui nous rejoindront dans cette belle aventure.

Image

Dans le tiers-lieux ou le FabLab de leur choix, les enseignant·e·s bricoleurs et bricoleuses  pourront s’engager dans la fabrication d’un matériel pour leur classe avec le soutien de citoyens-fabricants (les Makers) et créer facilement un tutoriel décrivant le processus de fabrication afin de pouvoir le reproduire avec des collègues ou des élèves. Deux tiers-lieux ont accueilli un premier essai en novembre 2020, une vingtaine sont prévus en février 2021 avant une événement plus large à la fin du printemps 2021.

Faire Ecole Ensemble (Fée)

L’association Faire Ecole Ensemble (Fée) facilite la réunion de la communauté des enseignant·e·s bricoleurs et bricoleuses dans la continuité des Etats Généraux du Numérique libre et des communs pédagogiques qui se sont déroulés les 3 et 18 novembre 2020. Ces derniers réunissaient une trentaine de collectifs et d’organisations issus de l’éducation nationale, de l’éducation populaire et de la médiation numérique pour veiller à ne pas « gafam-iser » l’éducation et mettre en valeur les pratiques de partage, de collaboration et de mutualisation observées tout au long du premier confinement et des semaines qui l’ont suivi.

Fée est une association collégiale née en mars 2020 pour faciliter le soutien citoyen de la communauté éducative tout au long de la crise de covid-19.  Fée impulse des projets collaboratifs qui réunissent des communautés de personnes diverses (parents, enseinant.e.s, designers, chercheur.e.s, élèves, architectes, juristes, militant.e.s associatifs, étudiant.e.s, développeurs, médiateurs numériques. artistes, ingénieurs, makers…) autour d’une intention commune (réaménager sa classe, organiser une nuit à l’école, penser la pédagogie en période de crise, fabriquer du matériel pédagogique…). Ces projets collectifs s’appuient sur trois constantes :
– la convivialité et le soin accordé aux relations humaines;
– la documentation pour favoriser l’émergence de connaissances communes; 
– le recours aux licences ouvertes par défaut pour faciliter la libre circulation et la ré-appropriation de ces connaissances.

Inspirations
La réunion d’une communauté d’enseignants-bricoleurs s’inscrit aussi bien dans le prolongement de pratiques liées à l’art de la débrouille, l’esprit du faire et la culture du libre et des communs dans l’éducation que dans la continuité d’initiatives d’éducation populaire, de pratiques de tiers-lieux et de nouvelles solidarités observées pendant le premier confinement avec par exemple la fabrication de milliers de visières par des citoyens-fabricants.

Les premiers retours
Lancé le 21 décembre, le 20 décembre 2020, vous êtes 170 enseignant.e.s de la maternelle au BTS, issus de 29 académies, à nous avoir partagé votre envie de faire ensemble. Parmi vos premières idées, il est question de fabriquer : « des instruments de mesure pour la physique-chimie, des gabarits d’angle, des fractions et des formes géométriques, un scanner 3D, un jeu de langue FLE, des modèles de sculptures de musées, des outils graphiques, des cartes à jouer personnalisées, des protège-cahiers, un glisse-nombres, des articles pour une classe flexible, du matériel d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, des maquettes d’histoire, un banc d’animation, du matériel de différenciation pédagogique, une station hydrolique, du matériel de manipulation, un support de vidéoprojecteur, du matériel de rangement pour l’EPS, un microscope, une cuve à ondes, archilab, un coffre pour Escape Game,un bras articulé pour un élève en situation de handicap, un système de chrnométrage et de gestion de course d’orientation, une maquette de transmission accoustique, une table luineuse,… »Pour chaque besoin, nous chercherons ensemble s’il existe déjà un objet et si les plans sont accessibles, sinon nous pourrons travailler avec des citoyens-fabricants à les concevoir.

Ce que l’on va faire ensemble 

1/ Participer à un projet contributif

Le mode de fonctionnement de la communauté est un dispositif de recherche-action qui pourra permettre à chacune et chacun de témoigner de son expérience et de participer à la co-production de connaissances. Le choix des ressources conçues est fixé collectivement selon les intérêts des participants.

2/ Comprendre ce que sont les licences ouvertes et les communs

Qu’est ce qu’une licence ? Pourquoi les licences ouvertes permettent de diffuser des savoirs ? Quelle licence choisir pour un document, un logiciel, un plan, un objet, une vidéo ou du code ? Qu’est ce qu’un commun ? Pourquoi documenter ? Ce sont quelques unes des questions sur lesquelles nous échangerons.

3/ Faire émerger des communs numériques

En partageant vos idées, en participant à créer des plans et des tutoriels, en fabriquant du matériel pédagogique libre vous participez à l’émergence de communs numériques (un wikipedia des plans de fabrication de matériels pédagogiques) qui pourront être réutilisés, améliorés et repartagés.

Comment la communauté fonctionne-t-elle ?

Pour répondre à toutes vos questions et apprendre ensemble :
Des permanences en ligne 1-2 fois par mois
– Un webinaire par mois (le 1er est prévu le 27/01 à 16h)
– Un espace ouvert de partage de ressources
– Une Foire Aux Questions (FAQ) collaborative

Pour aller vers l’auto-organisation de la communauté, chaque membre est invité à contribuer (jamais seul) à l’une de ces activités (1h/mois) :
– Animer la communauté
– Documenter les temps collectifs
– Identifier du matériel
– Réaliser des tutoriels
– Entrer en relations avec des FabLabs et des tiers-lieux de son territoire
– Fabriquer des prototypes de matériel

Avec quels outils va-t-on collaborer ?

Dans la mesure du possible l’ensemble du processus s’appuiera sur des outils libres :
-Forum.faire-ecole.org (discourse): pour se présenter, partager des besoins et poser ses questions (ouverture le 01/01/2021)
-https://wiki.faire-ecole.org/wiki/Accueil  (Mediawiki) : espace de mutualisation de connaissances
https://fabriqueedu.tierslieuxedu.org/  (Do.doc) : pour publier de jolis tutoriels
– Visioconférence et prise de notes collaborative  (Jitsi et Codimd) : pour les temps collectifs et leur documentation.

Quelles règles pour la communauté ?

Afin de bien fonctionner une communauté s’appuie sur des valeurs partagées et des règles qui seront collectivement établies. Certaines règles sont néanmoins un préalable :

L’accueil : prenons gage que les personnes – de tous horizons et identités confondues – soient les bienvenues, qu’elles se sentent accueillies dans un espace ouvert et hospitalier. 

La bienséance et la bientraitance : rencontrons-nous avec excellence, c’est-à-dire la volonté et le soin apporté sur le bien être et le bonheur d’autrui, et assurons-nous d’être bien-traitant en s’attachant à ce que notre manière d’agir concrètement  soit bien un terrain de bienséance.

L’autonomie : chacun est libre d’entrer et de sortir de la communauté et de participer ou non aux activités.

Pas de démarche commerciale : les participants s’engagent à ne pas démarcher les autres parties prenantes.

Le cadre de contribution en cours d’élaboration s’appuiera largement sur ces
Conditions générales de contribution.

Les prochaines étapes 
– Dès aujourd’hui : proposer à un collègue de mon école ou de mon établissement de participer avec moi.
– 01/01/2021 : Ouverture du forum en ligne
– 27/01/2021, 16h : premier webinaire pour lancer la communauté, présenter la démarche et se rencontrer

Vous êtes un fablab ou un tiers-lieux ? Vous souhaitez accueillir des enseignant.e.s bricoleurs et bricoleuses ? Un formulaire vous sera de nouveau mis à disposition très prochainement.

Indie.Host, des outils libres au service de l’association Fée

Membre des CHATONS, créé en 2015, Indie.Host s’est donné pour objectif de répondre aux interrogations sur la manière de faire de l’open source afin de le rendre accessible au plus grand nombre. Le constat initial était que si les mastodontes du web dominent le marché (avec toutes les problématiques que cela suggère en termes de protection des données), c’est aussi parce que le logiciel libre peut sembler difficile d’accès. En mettant en place des services mutualisés et en proposant le single sign on – le fait de pouvoir se connecter à plusieurs services avec le même identifiant – Indiehost a tenté de répondre à cet enjeu et les résultats se font sentir.

Après avoir travaillé sur Nuit Debout en 2016, Indiehost commence effectivement à solidifier son modèle économique en touchant bien évidemment des acteurs de l’ESS (comme la Fondation de France) et des tiers lieux mais également en parvenant à remporter des appels d’offres comme celui d’une administration française qui constitue, aujourd’hui, sa première source de revenus.

Le travail commun pour grandir

Pour augmenter encore la voilure, l’objectif est de se rassembler avec d’autres acteurs du libre afin de mettre en place un projet commun qui permettrait d’augmenter le nombre de personnes y travaillant (2 à l’heure actuelle) et de ce fait de monter en compétences grâce à la complémentarité des personnes alors impliquées. Cette volonté répond à un double défi, technique et de modèle économique. Il s’agit tout à la fois de réussir à industrialiser le déploiement des outils et grâce à ça de progressivement sortir d’une simple relation client-prestataire quand cela est possible pour aller vers des relations de réciprocité. Mettre en place un service professionnel avec un réel support utilisateur participe de cette logique.

L’un des axes centraux de cette volonté d’évolution est assurément la recherche d’un modèle économique permettant de redistribuer la valeur et la richesse aux autres acteurs du libre puisqu’Indiehost arrive en bout de chaîne. Par exemple, dans le cas de la prestation pour l’administration française citée plus haut, Indiehost a contribué à automatiser la traduction des contenus, ce qui a permis à Pâquerettes de disposer aujourd’hui de cette avancée. Sortir de la simple livraison d’un outil pour passer à une logique de service en se fondant sur les besoins des usagers, tel pourrait être le résumé de l’ambition actuelle d’Indiehost. Et pour ce faire, la logique des communs et la démarche collaborative est le meilleur atout.

Indie.Host X Faire Ecole Ensemble

Dans les actions que l’association se propose de mener, la dimension du collectif et des communs est particulièrement prégnante. À ce titre, l’engagement des parrain.e.s et des contributeurs qui nous soutiennent sont l’une des clés de la réussite desdites actions. Parfois négligée, la question des outils informatiques utilisés est très importante tant dans la structuration du collectif que dans l’appui des différents temps proposés. Indiehost nous accompagne depuis le début sur ces questions dans une logique participative et de défense des communs.

Les outils mis en place
Si les débuts du collectif se sont principalement effectués sur une application de messagerie instantanée, très rapidement est apparue la nécessité de mettre en place un outil plus large qui permettrait de rassembler les volontaires. Indiehost a proposé la mise en place d’un rocket chat qui rassemble aujourd’hui [insérer nombre] participants et permet de mutualiser les compétences tout en nourrissant une dynamique de groupe.

En parallèle de ce chat, il a également rapidement été important pour le collectif de disposer d’une plateforme permettant d’héberger les fichiers et, là encore, en utilisant le principe du logiciel libre. En permettant l’utilisation d’un nextcloud, Indiehost a permis à l’association de répondre à cet enjeu important.

Enfin, Indiehost a permis de déployer un outil de prise de notes collaboratif (CODIMP)

Un article de Marwen Belkaid

Une pratique narrative pour un temps de crise

Vous souvenez-vous en Décembre 2019, lorsque les négociations internationales sur le climat ont échoué à Madrid, et qu’il semblait que tous les progrès réalisés depuis l’accord de Paris reculaient ? 

Il est difficile de situer un point dans le temps avant le COVID19, mais ceci est notre point de départ :

  • Issus d’organisations internationales travaillant sur le développement durable, le changement climatique et les conseils scientifiques pour les décideurs politiques, nous avons eu une des ces conversations révélatrices à Paris à la fin 2019 sur la façon dont le climat était désormais partout – grâce à Greta – mais que les discours dominants n’étaient pas alignés avec ce que nous ressentions.
  • En fait, beaucoup de ces discours dominants continuaient de se reposer sur des incitations aux hautes autorités et sources de pouvoir à “régler” le problème. Cela nourrissait un sentiment croissant d’impuissance, d’anxiété et de désespoir. 
  • Nous n’avions pas de solution, plutôt une intuition que cette discordance pourrait être adressée par l’action individuelle. Nous nous sommes donc réunis pour concevoir une activité qui consistait à créer de petits cercles intimes de pratique narrative dans le but de faire table rase et de recommencer à zéro.

Cet article décrit comment nous avons commencé cette expérience à l’époque pré-COVID19, et ce que nous avons appris en cours de route tout en adaptant l’activité au contexte du confinement en France. 

Nous espérons que cette histoire pourra être une ressource pour d’autres personnes qui pourraient penser à se réunir comme nous l’avons fait pour “retourner à la table de travail” sur les récits sur le climat, ou les autres grands changements systémiques actuels. 

Origines du Cercle

En Décembre 2019, Paris était paralysé par une grève des transports publics en raison du plan de réforme des retraites du gouvernement. Dans le chaos pendant lequel la population marchaient deux, trois, quatre heures par jour juste pour se rendre au travail ou chez le médecin, le sociologue Bruno Latour a publié un article dans Les Echos, rappelant – comme il le fait régulièrement – que la planète est en danger et que tout ce que nous nous disons sur le climat ne fonctionne pas.

Cet article a touché une corde sensible chez beaucoup de gens, et nous a inspiré une réflexion sur ce que nous pourrions faire dans le sens de ce que Latour suggérait. Il s’agissait de nous réunir en petits groupes et de parler de ce qui nous importe le plus, de ce pour quoi nous vivons, de ce que nous voulons protéger. De cette manière, comme les cahiers de doléances datant de la Révolution Française dans lesquels le peuple documentait la liste de ses griefs et de ses espoirs, nous pourrions avoir l’espoir de transformer nos discussions sur des futurs climatiques positifs en des réalités, au lieu de conserver cette connaissance impuissante qui était devenue la norme.

Nous avons donc créé le “Cercle narratif du climat” et trouvé un public intéressé au Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI) de Paris, dirigé par un groupe d’étudiants internationaux en masters. 

Mytam Mayo-Smith nous a aidés à rassembler un groupe d’étudiants et a été un guide tout au long de la conception et de la réalisation de l’activité. 

“Bien que le changement climatique soit désormais très présent dans les médias, il peut être une rencontre très solitaire. J’avais l’habitude de réfléchir et de traiter les problèmes liés au réchauffement climatique seule.  Les articles de presse, y compris les séquences vidéos d’inondations, d’ouragans et de sécheresses ont pris le dessus sur mon imaginaire personnel et ont créé un sentiment de panique que j’ai choisi d’enterrer temporairement pour garder un sens de la vie normalisé.  Le cercle narratif du climat était un espace utile pour traiter les récits et les faits liés au climat et à la nature.” — Mytam Mayo-Smith, coordinatrice du Cercle du Discours Climatique au CRI

Première Session: L’énergie dans la salle nous a impressionnés

Le coup d’envoi en février a été passionnant, et la promesse de la prescription de Latour était bien présente dans la salle alors que nous avons passé trois heures ensemble un samedi matin à partager sur le premier thème :

Décris la situation dans laquelle tu te trouves, après avoir lu une série de textes allant d’un commentaire sur le système des points de basculement de la planète Terre du journal Nature, à un discours de Greta Thunberg et d’un extrait du roman “The Overstory”, lauréat du Pulitzer, de Richard Power. (Liens en anglais)

L’énergie, l’émotion et la créativité dans la salle se sont développées tout au long de la session, qui s’est terminée par un exercice d’écriture créative et un moment de partage autour de ce dernier. 

Si vous voulez vous imaginer le format, pensez: cercle de partage + club de lecture + atelier d’écriture. 

Et ça a marché. Presque par magie. En se reconnectant à ce qui est vivant et important pour nous, et en connectant cela à un récit sur le changement climatique.  

Nous avons été vraiment enthousiasmé par l’énergie et l’intelligence des étudiants de la première session. 

Les gens ont exprimé leurs espoirs, leurs craintes, leurs aspirations, leurs frustrations. Tout cela s’est transformé en une masse d’énergie qui n’a cessé de croître. L’un des participants a écrit: 

“Si ma maison était en feu, je prendrais le feu avec moi.”

La salle a explosé sous un tonnerre d’applaudissements. On avait hâte de tout recommencer deux semaines plus tard.

Deuxième session: Trouble à la veille du confinement

Notre prochaine réunion était prévue pour le Samedi 14 Mars. Une grande marche pour le climat était prévue cet après-midi là. Mais le COVID19 était partout. Le gouvernement français n’avait pas encore ordonné le confinement (ce qui se produisit deux jours plus tard lorsque Macron déclara: “Nous sommes en guerre”). Nous avons décidé de jouer la carte de la sécurité et de rassembler le groupe en ligne. Tout le monde n’était pas content de cette décision. 

Nous avons suivi le même format, en prenant cette fois la question de Latour: “Pourquoi vivez-vous?”.  Nous avons lu des textes de l’Ecotopian-Lexicon, incluant le mot Inuit “Sila”, nous avons lu un texte sur les récits environnementaux, qui avait pour habitude de faire appel à un ordre supérieur, et comment les récits de ré-ensauvagement offrent une alternative nouvelle et responsabilisante à cela. 

“Nous avons parlé du  “Sila”, un mot qui fait référence à l’interconnectivité de tout ce qui nous entoure et à la responsabilité qu’ont les humains de trouver un équilibre entre leur environnement intérieur et extérieur. L’interconnectivité de notre cosmos fait que nous finissons par payer pour chaque action que nous entreprenons en tant que race et souligne à son tour l’importance d’assumer la responsabilité de ce que nous faisons, cela peut avoir de très grandes implications” — Shibu Antony, participant du CRI.

Même support, mêmes personnes. Mais l’énergie a perdu de son intensité sur Zoom, les gens se sont rapidement essoufflés et n’ont pas pu s’engager. C’était décourageant et nous nous sommes demandé si c’était une de ces activités qui ne pouvaient fonctionner qu’en personne.

C’était ce que universellement des millions de gens étaient en train de vivre à travers le monde, en suivant leurs événements, leurs programmes scolaires et universitaires, leurs manifestations, leurs cours de yoga en ligne.

On se sent déconnecté. Il faut de l’énergie pour s’engager et le retour sur investissement est faible. Les gens sont vraiment distraits. Si on doit parler, on a l’impression que personne n’écoute. Tout prend trop de temps. On veut aller aux toilettes, on veut consulter Twitter, on veut s’éloigner.

Troisième Session: Lâcher prise. La voie du renouveau.

C’est lors de la préparation de la session finale qu’un apprentissage plus profond a commencé.

Pour le faire naître, nous avons dû abandonner ce que nous visions dans le monde d’avant le COVID19. Ce qui était de générer une nouvelle série de récits sur le climat à partir d’un exercice de partage et d’écriture approfondi qui nécessitait l’énergie de personnes se sentant en sécurité dans une pièce commune pour s’enflammer.

Notre point de départ a été de rationaliser le contenu et de nous recentrer sur ce à quoi les gens tenaient le plus à ce moment-là – 10 jours après le début du confinement.

Ce qui les importait, c’était de se soutenir mutuellement dans ce moment exceptionnel, ce moment intensément humain.

Nous avons donc construit dans cette perspective un format plus court avec du temps pour partager autour de cette troisième question : « Que voulez-vous protéger ? »

Cette fois, nous avons laissé tomber les lectures et sommes passés directement aux instructions d’écriture. Nous avons passé 15 minutes avec nos caméras éteintes, mais en restant en ligne, pour nous tenir mutuellement « responsables » durant l’exercice.

“Le virus s’est également révélé être un test de solidarité et de responsabilité que les gens ont envers leurs semblables. Une de mes réflexions a porté sur comment les êtres humains ont évolué et sur la manière dont les jeunes générations sont aujourd’hui activement impliquées dans la lutte contre ces problèmes. Par rapport à la génération précédente, où l’accent était principalement mis sur son propre bien-être et celui de sa famille, on constate une évolution majeure vers une prise de responsabilité effective pour s’assurer que les personnes qui nous entourent ne souffrent pas, car notre bien-être dépend aujourd’hui de leur responsabilité” — Shibu Antony, participant du CRI.

Leçons apprises pour le prochain Grand Inconnu.

Comme en temps de guerre, nous n’avons aucune idée d’où nous serons tous dans trois ou six mois.

Mais qu’avons-nous appris?

Nous avons finalement constaté que le groupe a découvert un réconfort et une thérapie à partir de l’espace créé pour écrire ensemble. Ce moment spécial et tranquille de 15 minutes où nous avons tous éteint nos caméras Zoom et écrit dans nos carnets. Tout le monde a appris quelque chose sur l’écriture qui s’y est déroulée. Sur ce qui se passe pour eux en ce moment même. Beaucoup d’entre nous ont réalisé que dans nos vies normales et chargées, nous ne prenons presque jamais le temps d’écrire librement et de l’intérieur. Cela a créé une expérience commune qui a même défié la dé-connectivité intrinsèquement lié au format Zoom.

“Le cercle a affirmé que le traitement des émotions est important en temps de crise, et qu’il est préférable de le faire avec un groupe restreint. En commençant le cercle par des questions réfléchies, j’ai eu l’occasion de me concentrer et d’être introspectif. L’écriture est thérapeutique et ralentit mon esprit. Pouvoir écrire mes réponses et les partager m’a rappelé mes valeurs et la façon dont je cherche à vivre. Partager avec d’autres, qui n’avaient pas l’intention de juger, m’a fait sentir sain d’esprit et approuvé” — Mytam Mayo-Smith, coordinatrice des Cercles au CRI.

Quelques réflexions pour l’avenir.

  • Cette vibrante voix de la jeunesse manque à beaucoup de milieux de la politique climatique professionnelle et d’activistes. On ne parle pas de la visibilité de la jeunesse —merci Gretamais plutôt de leur voix aux tables de l’élaboration des politiques et de la prise de décision. Lorsqu’il s’agit d’imaginer l’avenir, la génération de Mytam sont les experts. Ignorez-les à vos risques et périls.
  • Alors que les organisations commencent à s’adapter à une nouvelle normalité, nous pensons que cet exercice pourrait faire partie du processus de réoutillage interne. Permettre aux équipes et aux groupes de commencer à rédiger les histoires qui façonneront leur avenir collectif, les tropes narratifs qui informeront notre sens des responsabilités. Cela pourrait-il devenir un exercice de cohésion d’équipe en vue? Pourrait-il aider à rassembler et à compiler les nouvelles chartes de durabilité des organisations dans une perspective de valeurs ?
  • Les participants du cercle ont été unanimes à dire que cette pratique d’écriture a de la valeur, mais qu’elle est difficile à intégrer dans une routine quotidienne. Comment pouvons-nous nous réunir pour nous soutenir mutuellement et en faire une habitude ? 

Construisons ensemble un pont de ressourcement vers la guérison par le récit !

Enfin, nous souhaitons vous faire part d’une invitation à nous contacter.

Si vous concevez des événements en ligne axés sur la durabilité, le climat ou si vous souhaitez simplement repenser l’avenir, faites-nous savoir si vous souhaitez inclure un cercle narratif dans l’un de vos projets. Nous serions heureux de collaborer à la conception et à l’animation d’un tel cercle en ligne.

Nous pouvons vous proposer tout ce que vous souhaitez, du « kit de démarrage » à une approche personnalisée pour les besoins de votre groupe.

Idem si vous faites un travail d’équipe et que vous pensez que cette activité permettrait d’amener les gens à partager plus profondément les valeurs qu’ils veulent faire apparaître dans l’économie post-COVID19.

Enfin, si vous êtes impliqué dans l’apprentissage en ligne – que ce soit au niveau scolaire ou pour adultes – et que vous pensez que cela pourrait correspondre à vos programmes d’études, n’hésitez pas à nous le faire savoir !

Rédigé par Denise Young & Stina Heikkilä, traduit par Alix Vanderschooten

Repenser l’espace scolaire pendant la crise de covid-19

Le Webinaire de l’association Faire école ensemble “Repenser l’espace scolaire pendant la période de covid-19” a permis ce vendredi 15 mai 2020, à près de 90 acteurs et actrices de l’éducation – enseignants, ERUN (Enseignant Référent aux Usages du Numérique), directeurs d’établissements, DANE (délégation académique au numérique éducatif), architectes, associations, entreprises et citoyens parents ou non – d’échanger des pratiques et des idées. Un temps précieux pour celles et ceux qui ont été soumis aux urgences de la crise sanitaire et qui pouvaient mettre en commun des solutions et des besoins. 

“Le temps d’un webinaire, nous pouvons enfin poser les réflexions que nous n’avons pas eu le temps d’exprimer ces dernières semaines.”, constatait une enseignante participante. Au carrefour entre les acteurs et actrices du monde l’éducation (institutions, enseignants, associations et citoyens parents ou non), l’association Faire école ensemble souhaite faciliter les échanges, stimuler la transmission des pratiques pédagogiques, et permettre à chacun de se situer dans une situation de crise particulièrement déstabilisante. Fée organise ainsi des séances d’échanges entre enseignants, entre enseignants et citoyens désireux de contribuer à la continuité pédagogique ainsi que des enquêtes qui s’adressent à tout le monde pour mieux comprendre et analyser la situation. 

Présentation d’archilab

Pour mieux comprendre les enjeux de ce webinaire, Ben, membre de l’association Fée et facilitateur de la séance vendredi dernier, en précise le déroulé et les enjeux :

  • Qui participait à ce webinaire ? Comment pouvait-on y accéder ? Fallait-il être invité ?

Ce webinaire était ouvert sans inscription ni sélection préalable, il s’adressait à toute personne susceptible d’être intéressée ou de partager une réflexion ou une action en lien la forme scolaire et la crise du Covid-19.

  • Les participants venaient d’horizons très différents, cela s’est bien passé ? 

La rencontre s’est très bien passée , comme dans les tiers-lieux physiques, il était convenu comme seul préalable l’hospitalité, la convivialité et la documentation des échanges afin de garantir un cadre propice à la prise de parole et à l’échange d’idées.

  • Quels étaient les enjeux du Webinaire ?

Ce webinaire répondait à trois enjeux. D’abord faire émerger une communauté de praticiens diverses, à l’image des participants, autour de la question majeure de la forme scolaire en période de crise. Ensuite, mieux préciser les interrogations soulevées par les nouvelles contraintes mais aussi la pédagogie qu’elles pouvaient permettre de continuer. Enfin, nous avions à cœur de montrer la manière dont nous souhaitons apporter notre contribution aux communautés éducatives : faire se rencontrer dans un cadre propice des personnes venues d’horizons variés autour d’un objet commun, ici comment repenser l’aménagement des classes dans et hors les murs ? 

  • Quelles ont-été les interventions marquantes ?

Si je devais retenir deux interventions, en dehors de celles des trois intervenants annoncés (Paul, architecte d’intérieur, Célia, designer et Christophe en charge des questions de forme scolaire à la direction du numérique du ministère de l’Éducation Nationale), ce serait celles de Patrick et Delia. L’un pointait que les nouvelles règles sanitaires peuvent être comprises comme une contrainte qui pousse vers une surveillance généralisée tant que l’autre les a interprétées comme des paramètres à partir desquels penser une pédagogie vertueuse pour les élèves.  Patrick , en lisant un passage saisissant de Surveiller et Punir de Michel Foucault, rappelle ainsi qu’il ne faut pas se mettre dans un référentiel (inconscient) de surveillance. Delia, qui en présentant sa classe comme un village ou chaque élève est dans une maison avec une boite aux lettres et un jardin, nous montre que quelles que soient les conditions sanitaires imposées il est possible de remettre la pédagogie au centre des préoccupations.
Je souhaite aussi retenir une réaction d’un directeur adjoint d’école maternelle en REP (Réseau d’Education Prioritaire) qui déclarait après coup : « Maintenant je sais ce que fait la FÉE : c’est faire se rencontrer des intelligences ! » . Cela résume bien notre intention : que tout le monde échange et travaille en intelligence pour assurer la continuité pédagogique.

  • Quelle restitution envisagez-vous pour ces échanges et quelles suites devons-nous attendre ?

Le compte-rendu collaboratif détaillé et édité  de la rencontre ainsi que l’enregistrement du webinaire sont également disponibles ici.
Plusieurs pistes de travail ont émergé  suite aux échanges:

  • Expérimenter le dispositif initié par Célia Gremillet, Aurélien Tabard et Romain Vuillemot du laboratoire LIRIS
  • Expérimenter le dispositif conçu Paul Marchesseau pour redéployer l’espace d’apprentissage en dehors de l’école.
  • Mettre en place des permanences architecturales dans des écoles (sur le modèle de celle de l’Hotel Pasteur)

Par ailleurs, l’ensemble des travaux liés aux programmes collaboratif « architecture et la forme scolaire en période de pandémie » est documenté sur le wiki de faire-école ensemble sous licence Creative Commons 4.0, afin de pouvoir être réapproprié par tous.  

Enfin, une première séance de travail sur la mise en œuvre du programme est prévue le mercredi  20/05 à 17h00 ici

Pour rejoindre la communauté Faire Ecole Ensemble, rendez-vous sur le chat : https://chat.faire-ecole.org/