J’enseigne, je code et je partage – Episode 6

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« J’ai décidé de réaliser moi-même ce dont j’avais besoin. »

Familier de l’univers du libre depuis la fin des années 1990, Angelo Lama enseigne les arts plastiques dans un collège de l’académie de Caen. Dans le courant de l’année scolaire 2020/2021, il a créé (sous licence GNU/GPL v3) le logiciel MurExpo, pour mettre en situation les travaux de ses élèves. Conçu pendant le confinement et les contraintes de l’enseignement à distance, il utilise aujourd’hui MurExpo en classe.

Enseignants-développeurs, une série de portraits-entretiens

Vous êtes enseignant en arts plastiques depuis une vingtaine d’années. On pouvait naïvement penser, si l’on redoute l’envahissement de nos vies par l’informatique, que les arts plastiques seraient, dans l’enseignement, l’une des dernières à y échapper. Or vous avez conçu, pour vos cours, un logiciel de création et édition de séquences en arts plastiques, et plus récemment un second logiciel, MurExpo, pour créer un mur d’exposition et y accrocher des œuvres. Qu’est-ce qui anime votre démarche ?

Angelo Lama – L’enseignement des arts plastiques n’a plus rien à voir avec ce que nous avons pu connaître lorsque nous étions nous-même collégiens. Aujourd’hui, on est aussi bien dans la tradition du dessin que dans l’apprentissage du montage vidéo. Pour ma part, je suis ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Caen, puis j’ai passé le CAPES. J’ai donc un parcours classique Bac+5. Ma curiosité personnelle m’a amené à découvrir Gnu-Linux en 1999, en même temps, j’ai fait partie pendant quelques années de la communauté Blender en France. Blender, c’est un logiciel libre de modélisation 3D, à présent très connu (il a notamment été utilisé pour le film Spiderman 2), conçu par un réalisateur hollandais de courts-métrages, Ton Roosendaal, qui avait un studio à Amsterdam. Ce logiciel a ensuite pu être racheté par une communauté d’utilisateurs (1).

A partir de là, j’ai commencé à m’intéresser à Python et un peu au développement. Je me suis lancé dans le développement d’un logiciel de post-production vidéo et image nommé EKD (de son nom long EnKoDeur-Mixeur). J’ai aussi participé aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre à trois reprises, notamment en 2008 à Mont-de-Marsan. Je ne suis donc pas tout à fait étranger à l’univers du libre…

La création de votre dernier logiciel, MurExpo, est-elle liée à la contrainte du confinement ?

A.L – Oui. Pendant le premier confinement, avec l’enseignement à distance, je me suis demandé comment j’allais présenter le travail de mes élèves. Je me suis d’abord tourné vers un logiciel existant de galerie virtuelle, Artsteps mais j’ai été déçu par rapport à la qualité du rendu. Alors, j’ai décidé de réaliser moi-même un outil qui corresponde à ce dont j’avais besoin. « Do it yourself », en quelque sorte. Pour cela, j’ai conçu MurExpo. J’ai développé un autre logiciel sous licence libre, ArtsPlastocSequenceConceptor, avec lequel j’ai pu construire mes séquences pédagogiques.

Et ce logiciel Murexpo, conçu dans le contexte du confinement et d’un travail à distance, est également utilisable en classe ?

A.L – Bien sûr ! MurExpo est facile d’utilisation et il est donc utilisable par des collégiens avec un ordinateur sous différent système d’exploitation : GNU/Linux, MacOS ou Windows .

Par ailleurs, dans ce que je propose à mes élèves, ils sont amenés à utiliser leur téléphone portable, que ce soit pour photographier leur travail, ou par exemple, comme nous l’avons fait récemment, pour un travail de stop motion : avec un portable, on peut utiliser plein d’applications, des bancs de montage, etc. Comme dans d’autres matières, le travail dématérialisé peut se faire sans aucun problème. Bien sûr, il faut s’assurer que les élèves ne font pas n’importe quoi avec leur portable…

Les élèves ont tous un portable ?

A.L – Je m’organise. Dans les carnets de correspondance, je demande aux parents que leurs enfants aient le droit d’amener un portable à l’école, en expliquant ce que l’on va faire. Je travaille dans un collège de « quartier » avec des familles en difficulté. Mais avec un simple portable usagé sur lequel on installe les applications, ça fonctionne, et les enfants se prennent au jeu.

Cela donne un autre regard sur cet outil, qui est le plus souvent associé aux réseaux sociaux…

A.L – En effet. Mon rôle d’éducateur, c’est de leur dire : « Vous avez un outil essentiel, essayez de l’utiliser correctement ». L’accès à internet est indispensable dans le monde dans lequel on vit, c’est une mine d’or qui permet d’accéder à toutes sortes d’informations, sur notre époque, sur les époques passées, sur l’histoire de l’art…

Par ailleurs, je me sens investi d’une mission par rapport aux logiciels libres, en leur expliquant qu’il existe des outils libres, avec des développeurs qui y passent beaucoup de temps. Dans ma classe, certains élèves « déplombent » des applications, mais je leur dis : « Ça ne sert à rien, ne vous donnez pas cette peine ! Il y a plein d’alternatives…» On n’est plus à l’époque de 3dsmax où il fallait absolument cracker parce qu’il n’y avait rien d’autre.

En outre, peut-on dire que le travail que vous proposez aux élèves, au-delà des outils techniques mis en œuvre, participe d’une éducation au regard, à la prise de vue, au cadrage, etc. ?

A.L – Il a bien sûr de nombreuses notions qui entrent en jeu. En utilisant des applications de présentation virtuelle d’œuvres, ils peuvent se rendre compte que telle œuvre peut s’accorder (ou rentrer en conflit) avec telle autre, ce qui est important au moment d’accrocher des œuvres sur un mur d’exposition. On réfléchit aussi à l’encadrement, comment mettre en valeur une œuvre… MurExpo n’est pas une galerie virtuelle en 3D, c’est simplement un mur d’exposition en 2D sur lequel on peut déposer des images/œuvres, rien de bien compliqué.

Est-ce que cela vous a conduit à renouveler votre pédagogie ?

A.L – Pas fondamentalement. Ce qui a vraiment enrichi ma pédagogie, cela a été de concevoir le logiciel de préparation de séquence, car cela permet de structurer le travail, cela oblige à définir les entrées, les listes d’œuvres, les compétences, les outils…

Vous avez appelé d’autres enseignants en arts plastiques à s’intéresser à la nouvelle version de MurExpo. Avez-vous eu des retours significatifs ?

A.L – Je n’aime pas trop l’univers des réseaux sociaux, mais c’est parfois utile. J’ai posté un message sur Twitter, une collègue IAN arts plastiques d’une autre académie a retweeté et ça a un peu fait boule de neige. Beaucoup de gens sont venus voir, ont donné leur opinion. Cela me permet un suivi, parce qu’à un moment donné il faudra que je repasse au code. J’aimerais que le logiciel rentre dans les petits papiers de l’Éducation nationale, qu’il soit utilisé dans d’autres académies que la mienne.

Il y a notamment la plateforme apps.education.fr [développée au sein de la direction du numérique pour l’éducation pour proposer les outils essentiels du quotidien à l’ensemble des agents de l’Éducation nationale]

Je vais aussi prospecter dans cette voie.

Est-ce que vous développez vos logiciels sous licence libre et si oui pourquoi ?

A.L – Oui toutes les applications que j’ai développées sont sous licence libre (et en particulier en GNU/GPL v3) car je suis fermement attaché à la philosophie du logiciel libre … tout ce que je développe restera libre.

Qu’a représenté pour vous le temps de conception et de développement ? Et souhaiteriez-vous une décharge horaire pour pouvoir continuer à vous y consacrer ?

A.L – Je peux simplement dire que ça a représenté beaucoup d‘heures ! Je serais bien sûr favorable à une décharge horaire, mais davantage encore, à une certaine forme de reconnaissance.

Hors Éducation nationale, cette reconnaissance pourrait aussi venir d’institutions qui se situent dans le champ des arts plastiques, puisque l’éducation fait aussi partie de leurs missions. Là où vous enseignez, y a-t-il-eu des contacts avec le musée des Beaux-Arts, avec le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) ?

A.L – Lorsqu’a été diffusé le tweet dont je parlais plus tôt, il y a eu quelques réactions issues du Réseau Canopé.  Mais non, il n’y a pas eu de réaction venant du milieu des arts plastiques. Bien sûr, c’est un logiciel qui pourrait être utilisé par des galeries, par des fonds régionaux d’art contemporain… Ce serait un immense plaisir.

Enfin, comment percevez-vous l’initiative de l’association Fée (Faire école ensemble) de donner visibilité à cette « communauté » d’enseignants-développeurs dont vous faites partie ?

A.L -J’ai un énorme espoir là-dessus, parce que chacun bidouille dans son coin… En mathématiques il y a plein de projets. One Laptop per Child a ainsi donné naissance à de nombreuses initiatives, notamment avec l’usage des tablettes.

Il manque en tout cas la reconnaissance d’une qualité d’enseignant développeur avec une communauté, une association, quelque chose de fort que le ministère de l’Éducation nationale ne puisse plus ignorer. En la matière, de nombreux enseignants ont de l’or entre les mains !

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

(1) – Ton Roosendaal avait cofondé NeoGeo, « qui deviendra l’une des plus grandes sociétés d’animation 3D des Pays-Bas dans les années 1990. Cette société a développé dès 1988 la suite d’animation qui deviendra Blender. Ton Roosendaal fonde Not a Number (NaN) en 1998 pour le développer et le vendre, comme un outil professionnel complet. Mais en raison de mauvaises ventes, NaN doit fermer, stoppant le développement du logiciel. En mars 2002, il crée la Blender Foundation, et arrive en juillet de la même année à convaincre les investisseurs de NaN de libérer les sources, en échange de 100 000 euros. Il parvient à collecter la somme en sept semaines, et Blender devient officiellement gratuit et libre (sous licence GNU GPL) le 13 octobre 2002. Source : Wikipedia.

J’enseigne, je code et je partage – Episode 5

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« Il fallait pouvoir inciter les élèves à recommencer et à réfléchir. »

Guillaume Berthelot est enseignant de SVT au collège Jean de la Fontaine de Le Mée-sur-Seine (77) a créé le logiciel THYP qui « favorise l’appropriation de la démarche scientifique par les élèves ».

Autres productions : le logiciel Bulle Infinie qui permet d’initier les élèves aux débats et à l’argumentation grâce à un chatbot (“robot de discussion” qui imite les conversations humaines et avec lequel vous interagissez via une interface de chat). Le logiciel Unfake qui permet de jouer à un escape game

Vous faites apparemment partie de cette catégorie d’enseignants qui passe un temps non négligeable, en dehors de vos heures de cours, à développer des outils numériques libres ! Pourquoi faire cela plutôt  que d’aller à la pêche à la ligne ?

GUILLAUME BERTHELOT – Bonne question ! En fait, au départ, j’avais besoin d’un outil pour mieux faire comprendre la science à mes élèves. Un simple Powerpoint interactif, ça ne me plaisait pas. Mais je ne savais pas du tout coder. Alors, je m’y suis mis, et progressivement, c’est devenu un hobby. Je peux y passer en moyenne une dizaine ou une quinzaine d’heures par semaine, cela ne me dérange pas. Et toutes ces compétences acquises me permettent de faire, à mon avis, des meilleurs cours… Avec le confinement, j’ai réutilisé ces compétences pour créer ma propre plateforme d’enseignement à distance. Cela m’a beaucoup servi, et ça m’a permis, je pense, de garder pas mal d’élèves en distanciel. 

Vous avez donc créé les logiciels sur lesquels vous avez travaillé parce que vous ne trouviez pas « sur le marché » quelque chose qui puisse correspondre à votre attente ?

G.B – Absolument. La plupart des logiciels qui sont proposés en sciences ne permettent en général de faire qu’une seule expérience. Or, il y a quelque chose qui est difficile à faire comprendre aux élèves, c’est la variabilité du vivant, le fait que tous les êtres vivants sont différents. Ainsi, si je fais germer des véritables graines, on va s’apercevoir que certaines n’ont pas germé, peut-être parce qu’on les a mal hydratées ou qu’elles sont déjà mortes… Ces graines qui ne germent pas malgré des conditions idéales, ça n’existait pas dans les logiciels qui étaient à la disposition des élèves. J’ai alors voulu programmer quelque chose qui puisse intégrer cette variabilité du vivant. Des expériences peuvent rater. Il fallait pouvoir inciter les élèves à recommencer et à réfléchir, pas seulement à cliquer sur deux ou trois boutons. 

Au départ, vous avez donc créé ces logiciels pour vos propres élèves. Par la suite, avez-vous eu des échos, des retours, en dehors de l’établissement où vous enseignez ?  

G.B – En faisant partie du GREID (Groupes de Réflexion et d’Expérimentation Informatique Disciplinaires) SVT, un groupe qui publie des expérimentations pédagogiques sur les sites académiques, j’ai effectivement eu pas mal de retours. On m’a demandé un article pour le site de l’académie de Créteil, mais je n’ai pas eu de retour. Par la suite, quelqu’un l’a publié sur Facebook, et là ça a explosé ! Un autre article sur le site cafepedagogique.net a eu un bel impact aussi. Ca a permis par exemple à l’Université de Liège de découvrir le logiciel et de le présenter aux futurs profs de sciences ; j’ai pu échanger avec la responsable des enseignants du secondaire.

Vous dites que ce logiciel THYP « favorise l’appropriation de la démarche scientifique par les élèves », en l’occurrence des collégiens. Pouvez-vous donner quelques exemples ?

G.B – Cela pourrait être utilisé en lycée, mais en effet, c’est surtout adapté au collège. Face au logiciel, il y a tellement de possibilités que cela engage les élèves à élaborer eux même une stratégie de résolution des problèmes. Pour revenir sur cette expérience de germination, qui est l’une des premières activités que je propose en 6ème, je demande tout simplement : « Est-ce que les graines ont besoin d’eau pour germer » ? Sur les 25 élèves qui vont faire l’expérience dans ma classe, il y en a toujours 3 ou 4 dont la graine ne va pas germer. Les élèves doivent comprendre qu’en sciences, il faut répéter et reproduire les expériences. Les élèves doivent aussi penser à faire une expérience contrôle. Ensuite, je veux qu’ils mutualisent les résultats obtenus pour ne pas arriver à de fausses conclusions. J’utilise alors d’autres outils libres et collaboratifs, par exemple Framacalc, qui permet aux élèves de rentrer tous les résultats dans un tableau collaboratif, à l’issue de quoi ils dégagent une conclusion à partir de l’ensemble des résultats et pas seulement à partir d’une ou deux expériences.

Il s’agit donc en même temps de les former à une démarche collaborative. On peut imaginer que c’est  extrêmement nourrissant pour eux ?

G.B – En tout cas, ils apprécient énormément. A d’autres moments, ils peuvent travailler sur la croissance des végétaux. Selon qu’ils mettent de l’engrais ou pas, les plantes vont toutes avoir des tailles différentes, ça ramène à un calcul de moyenne, à de la réflexion : est-ce qu’on tient compte des plantes mortes pour le calcul de la moyenne ? On est pratiquement dans la même situation que des scientifiques, en tout cas, on s’en rapproche bien plus qu’avec certains logiciels ou les manuels scolaires qui proposent de « beaux » résultats, sans qu’il y ait de réflexion derrière.

Concrètement, dans vos propres classes et dans votre établissement, de quel équipement informatique disposez-vous ? 

G.B – Je suis référent numérique, avec un collègue : on a fait le nécessaire, et nous sommes école pilote . On est donc fort bien équipés, avec cinq chariots mobiles de 16 PC et deux salles informatiques qui disposent chacune de 24 PC. Les élèves utilisent donc l’informatique quasiment à chaque séance.

Est-ce que ces ordinateurs sont arrivés clé en main ou est-ce que vous avez eu à les passer sous logiciel libre ?

G.B – Ça dépend jusqu’à quand on remonte (rires). Depuis trois ans, c’est repris intégralement par le département, je ne gère quasiment plus rien et on a des ordinateurs qui fonctionnent parfaitement. Avant cela, j’avais récupéré ici et là de vieux ordinateurs, peu puissants, que j’ai passé sous distribution Linux en Lubuntu. Cela nous a permis d’ouvrir une seconde salle de PC. Et pour moi, ça a été le début de l’informatique !  

Au début, vous n’étiez pas du tout programmeur. C’est venu assez facilement ou avez- vous eu besoin d’une formation ?

G.B – Je ne me considère pas trop comme un programmeur, j’ai juste appris un langage de programmation particulier via un logiciel qui s’appelle Twine et j’ai appris à coder uniquement sur cette plateforme-là. Twinery.org est un mélange d’html, de css et de javascript simplifié, ensuite ça me sort un fichier que je n’ai plus qu’à déposer sur un site Internet et ça fonctionne. Si on me demande de faire du Javascript, du PHP ou du Python, j’en suis incapable ! J’aime bien élaborer ma propre recette, rechercher sur des forums, copier un bout de code…  Disons que je suis un programmeur néophyte.

Petite question saugrenue : parmi vos collègues au collège Jean de La Fontaine, quelles ont été les réactions ?

G.B – Mon collègue de physique utilise maintenant les mêmes logiciels que moi, je lui ai donné tout le code source puisque pour moi le code doit rester libre. Il l’a utilisé pour faire ses propres plateformes d’enseignement à distance. En revanche, il y a d’autres professeurs qui trouvent ça vraiment très bien, mais qui craignent que ça leur prenne trop de temps, et puis il y en d’autres pour qui ça leur est complètement égal. Donc, toutes sortes de réactions. En revanche, lorsque je donne des formations avec deux collègues pour l’enseignement de l’esprit critique et l’utilisation des données, on a repris la plateforme d’enseignement à distance que j’ai créée, parce qu’on n’avait pas accès à Moodle au départ. C’est assez drôle, parce qu’on veut juste parler de données mais à chaque fois les professeurs nous questionnent sur cette plateforme d’enseignement qu’ils trouvent claire et efficace. 

L’un des objectifs de Faire école ensemble est d’arriver à stimuler cette communauté d’enseignants développeurs. Certains, comme vous, sont déjà en contact avec d’autres collègues, d’autres travaillent dans leur coin. Que peut vous évoquer cette idée d’une communauté d’enseignants développeurs, et dans quelle mesure pourriez-vous avoir envie d’y contribuer ?

G.B – J’ai l’impression que les autres enseignants-développeurs pourraient davantage m’apporter que ce que moi, je pourrais leur apporter. Parfois, je suis limité dans mes programmations, peut-être pourrais-je gagner du temps en étant associé à des personnes ressources… Mais surtout je trouve qu’il y a un manque de considération de l’Éducation Nationale. Ainsi, j’ai dû me débrouiller moi-même pour héberger tous mes logiciels alors que THYP figure dans la liste des logiciels recommandés pour préparer le CAPES ou l’agrégation interne de SVT. Un collègue de SVT dans l’académie de Nice, Philippe Cosentino, fait des logiciels de programmation extraordinaires, et il fait tout en libre. Il m’a complètement convaincu de l’importance de laisser les logiciels en libre, notamment pour les pays étrangers, pour pouvoir traduire, les adapter, etc. Il a pu bénéficier d’une cagnotte sur Facebook pour payer son propre serveur et permettre à de nombreux professeurs d’utiliser ses logiciels indispensables 

Vous dites que vous consacrez à ces logiciels jusqu’à dix ou douze heures hebdomadaires, ce qui est énorme, sans aucune décharge horaire ?

G.B – Je relativise. C’est devenu un hobby, et comme je suis agrégé, j’enseigne un peu moins d’heures que mes collègues certifiés. Mais par ailleurs, il y a un logiciel qui va sortir sur le stress pour le programme de SVT au lycée, qui a obtenu plus de 60 000 euros de subvention pour faire, si j’ai bien compris, quelques expériences en réalité augmentée sur le stress des souris. Est-ce qu’il y a besoin d’une réalité augmentée, est-ce qu’il y a besoin de 60.000 euros ? 60.000 euros, c’est beaucoup plus que mon salaire annuel ! Ça pourrait permettre de décharger plusieurs professeurs pour coder des logiciels ou pour héberger des productions afin de répondre aux besoins du terrain. Et des logiciels produits par des boîtes privées, il y en a beaucoup, et certains sont parfois excellents, mais je trouve que ce n’est jamais totalement adapté. En ce moment tout le monde est passionné par Genially : une plateforme de création de contenu intuitive et esthétique. Mais il y’a des problèmes inhérents au logiciel privé et propriétaire. Par exemple, une mise à jour récente de Genially a rendu incompatible de nombreux addons créés par un collègue. Heureusement que ce collègue a pu les mettre à jour sinon tout son travail n’était plus compatible du jour au lendemain. On a le même problème avec le format flash qui a été très prisé par des collègues de SVT pour créer des ressources dans les années 2000 et qui est maintenant obsolète.

Vos logiciels sont très intéressants, mais ils ne sont pas cantonnés au domaine des SVT. Avec le logiciel « Bulle infinie », par exemple, qu’est-ce qui a déclenché cette idée ?

G.B – J’ai un collègue de physique chimie extraordinaire, on échange beaucoup, notamment sur l’épistémologie des sciences.  Alors qu’on échangeait sur une vidéo de la chaîne Youtube «Monsieur Phi», on a découvert  une histoire interactive avec du son où nous devions faire des choix philosophiques. Mon collègue et moi, on a tout de suite perçu le potentiel de ce genre d’expérience interactive. On s’est approprié le principe et on l’a adapté pour aborder l’argumentation et l’esprit critique. Quand on a sorti l’article sur le site GREID SVT de l’académie de Créteil et sur les réseaux, beaucoup de personnes nous ont contactés… On a transmis le code à quelques personnes, mais j’avoue que je n’ai pas encore vu de production. J’ai donné aussi le code pour mes escape games, mais au final, coder et s’approprier ma façon de coder est complexe… ça demande beaucoup d’investissement et ça limite donc les réappropriations. Tout ce que j’ai codé ne sera, très probablement, jamais repris par d’autres personnes.

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

J’enseigne, je code et je partage – Episode 4

Une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignants-développeurs.

« L’originalité du logiciel libre, c’est sa licence et la philosophie qui le sous-tend. »

Arnaud Champollion a toujours enseigné à l’école élémentaire. Il sera ERUN (Enseignant Référent aux Usages du Numérique, détaché de classe) dans la circonscription de Digne-les-Bains à compter de la rentrée scolaire 2021. Membre de l’APRIL , il anime le Groupe d’Utilisateurs Linux Local à Digne (Association Linux Alpes), ainsi qu’un groupe de contributeurs à OpenStreetMap. Il a créé http://ecole.edulibre.org/presentation avec Cyrille Largillier, un site de partage où toutes les ressources sont et seront sous licences libres.

Vous nourrissez depuis longtemps un intérêt pour les biens communs numériques et notamment pour les logiciels libres. Comment avez-vous fait la jonction entre cet intérêt et votre métier d’enseignant ?

ARNAUD CHAMPOLLION : Tout simplement parce que l’éducation de futurs citoyens fait partie du rôle de l’enseignant. Nous avons un rôle de prescripteur vis à vis des élèves, tout ce qu’on leur met entre les mains va en partie forger leurs futures habitudes de consommation. Or, le choix des outils que l’on peut utiliser en classe n’est pas seulement un choix technique, c’est aussi un choix éthique qui nous engage sur la formation du citoyen. Voilà pourquoi il me semble que l’école devrait favoriser l’usage de logiciels libres. D’autre part, pour les élèves, cela leur permet de pouvoir travailler à la maison avec des outils qu’ils peuvent installer sans les problèmes de licence qu’ils pourraient rencontrer avec des logiciels propriétaires. Mais là encore, il ne s’agit pas seulement de pouvoir ou non installer des logiciels. Cela permet de les initier à la création de communs numériques et d’élaborer un savoir commun, y compris pour de jeunes enfants, en participant par exemple à Wikimini (Wikimini est une encyclopédie en ligne destinée aux enfants, accessible librement sur Internet. Elle a la particularité d’être écrite par des enfants et des adolescents – NDR).

Justement, vous enseignez dans une classe de primaire. Pensez-vous qu’à cet âge, les enfants ont déjà conscience de cette dimension éthique que vous défendez ?

A.C : Oui, parce que je prends le temps de leur expliquer et de leur présenter les outils sur lesquels nous travaillons. Et lorsqu’on travaille sur des communs numériques (par exemple ce que nous faisons avec OpenStreetMap), je les sensibilise au fait que leur travail pourra ensuite être utilisé par une autre classe.

De quelle façon l’école où vous exercez est-elle équipée en matériel informatique ?

A.C : Pour les écoles primaires, ce sont les communes qui sont responsables du matériel. C’est donc la ville qui décide et achète le matériel informatique qui va être mis à disposition des classes. Il arrive que les enseignants puissent avoir leur mot à dire, mais c’est assez rare.

A.C : Dans les écoles de la ville où j’enseigne, les seuls ordinateurs à disposition sont un portable de direction et, dans chaque classe, un poste fixe relié au vidéoprojecteur. Ils fonctionnent tous avec le système Windows. En ce qui concerne le matériel destiné à être manipulé par les élèves, pas d’ordinateurs, à la place 12 Ipad (tablettes Apple). Dans ma propre classe, j’ai deux ordinateurs portables de récupération sur lesquels j’ai installé PrimTux, une distribution Linux spécialisée pour l’école primaire en France, mais c’est une initiative personnelle.

Globalement, quelle perception ont vos collègues de ces outils ?

A.C : Ce n’est pas quelque chose de familier. Il peut y avoir chez les instituteurs un certain recul par rapport au numérique, qui est lié à une méfiance au demeurant justifiée vis-à-vis du « tout-numérique ».  De plus, il y a la crainte, là aussi justifiée, que les enfants soient tout le temps devant des écrans. Enfin, de façon générale, l’informatique reste perçue comme quelque chose de compliqué, et il faut bien avouer que l’équipement dans les écoles primaires n’est pas fameux, on fonctionne avec du matériel qui est souvent obsolète, qui ne marche pas toujours bien. Ça représente donc une difficulté pour les enseignants.

Et en ce qui concerne le libre, comment expliquez-vous que se soit installé l’idée que c’est extrêmement compliqué, en comparaison d’outils propriétaires que l’on reçoit clés en mains ?

A.C : Il y a en effet une part de fantasme. Je suis honnête avec mes collègues, je les préviens que commencer à travailler sous Linux, à se passer de Gmail et utiliser Nextcloud (logiciel libre de site d’hébergement de fichiers et plateforme de collaboration), etc., va être un peu compliqué au début. Si on est habitué à ne consommer que des plats surgelés et qu’on décide un jour de préparer ses propres repas, on va mieux manger, mais il faut accepter de faire son marché, de choisir ses aliments, d’éplucher les légumes, et de les faire cuire ; forcément, ça prend un peu plus de temps. Donc, j’aime bien expliquer qu’il y a un petit coût d’entrée, encore que certains logiciels soient très faciles à utiliser… Utiliser Linux au lieu de Windows préinstallé, ce n’est pas difficile, mais il faut l’installer soi-même. Si on a été habitué à utiliser Word pendant 10 ans, il faut un petit temps d’adaptation pour s’habituer à la suite LibreOffice, mais ce n’est pas compliqué. Il s’agit juste de changer ses habitudes, ça demande un petit apprentissage mais ensuite on apprend à dominer la machine plutôt qu’à se laisser dominer.

Pour reprendre ce que vous disiez au début de cet entretien, c’est aussi une question de démarche citoyenne.

A.C : La vertu d’un logiciel libre, c’est avant tout d’être… un logiciel libre. On s’est aperçu voici peu que même Linux n’était pas à l’abri de certains virus ; un logiciel libre n’est pas forcément un plus en termes de fonctionnalités… et puis on pourrait se dire qu’on va adopter un logiciel libre en fonction de sa gratuité, mais aujourd’hui, la plupart des services propriétaires sur internet sont aussi gratuits. L’originalité du logiciel libre, c’est sa licence et la philosophie qui le sous-tend.

A Digne, là où vous résidez, vous animez d’ailleurs une communauté Linux.

A.C : Linux Alpes est effectivement un groupe d’utilisateurs Linux comme il en existe un peu partout en France. Nous sommes présents sur deux départements, les Hautes-Alpes et les Alpes de Haute-Provence, qui sont essentiellement ruraux.  En général, on tient une réunion mensuelle, et on participe chaque année à une manifestation nationale initiée par l’April (Association pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre , devenue « April – Promouvoir et défendre le logiciel libre »). A cause des restrictions de déplacements, je dois avouer qu’on n’a pas fait beaucoup de réunions ces derniers mois…  

Pour revenir au champ éducatif, vous avez co-créé le site ecole.edulibre.org. Quelle était l’intention initiale ?

A.C : C’est une initiative déjà ancienne, menée avec Cyrille Largillier.  Il s’agissait de créer un dépôt de ressources éducatives libres sur internet. Mine de rien, les enseignants sont assez partageurs ; on trouve sur internet beaucoup de fiches, de plans de travail, d’exercices, etc.  L’idée était de constituer un portail d’échange de contenus pédagogiques sous licence libre. On a beaucoup alimenté le site au début, mais on n’a pas réussi à générer assez de trafic autour de cette initiative pour enrôler d’autres enseignants et qu’on ne soit pas les seuls à poster… 

Ce type d’initiative, et l’utilisation que vous faites en classe du numérique libre, font-ils l’objet d’une évaluation particulière de votre hiérarchie au sein de l’Éducation nationale ?

A.C : De la part de ma hiérarchie, je suis perçu comme quelqu’un qui a des compétences avancées en numérique et qui les utilise avec ses élèves, mais on reste dans l’aspect pragmatique de ce qui fonctionne. Mon engagement pour le logiciel libre, c’est quelque chose que je distille à petites doses, ce n’est pas quelque chose qui les « chatouille » beaucoup. En fait, je pense que l’Éducation nationale n’est pas vraiment au courant du libre ! Mais le positionnement que l’on peut avoir en faveur des logiciels libres peut s’appuyer sur le fameux RGPD (Règlement général sur la protection des données, Règlement du Parlement européen et du Conseil relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, dont les dispositions s’appliquent dans l’ensemble des 27 États membres de l’Union européenne à compter du 25 mai 2018. NDLR).

Vous avez co-créé et animé ce site, vous participez à la liste de discussion du groupe de travail Éducation et logiciels libres de l’April… Comment percevez-vous l’initiative de Faire école ensemble qui vise notamment à donner une plus grande visibilité à la petite communauté d’enseignants-développeurs ? 

A.C : C’est très bien. Depuis que j’ai commencé à m’intéresser à ces questions, je vois tourner d’autres noms. Déjà, c’est bien de réaliser qu’on n’est pas tout seul dans notre coin à essayer des choses…

Là, on a surtout parlé du site école.edulibre, mais actuellement, je m’investis sur autre chose. Avec l’association Linux Alpes, on développe un projet qui s’intitule CALIEC (Cartes en liberté à l’école). C’est parti d’une idée toute simple : enseignant en CP-CE1,  je peux avoir des besoins qui ne concernent que la tranche d’âge de mes élèves… Parmi les activités sportives que j’organise, je fais beaucoup de courses d’orientation : les enfants ont la carte d’un endroit à visiter, il y a à la fois la course et l’orientation, la notion d’endurance et la recherche de balises, un peu comme dans une chasse au trésor.  Avec des adultes, une course d’orientation peut se dérouler sur des distances qui vont de 10 à 30 kilomètres, il faut chercher des balises cachées dans la forêt, et on peut travailler avec des cartes IGN. Avec des enfants de 5 à 7 ans, la zone de travail n’excède pas 300 mètres, d’abord parce qu’ils n’ont pas une endurance d’adultes, et puis on est responsable de leur sécurité : pas question de les lâcher en forêt ! Avec eux, la course d’orientation va pouvoir se dérouler dans un parc proche de l’école, sauf qu’il n’existe pas de carte pertinente à cette échelle. Alors, j’ai eu l’idée d’utiliser OpenStreetMap (OpenStreetMap est un projet collaboratif de cartographie en ligne qui vise à constituer une base de données géographiques libre du monde (permettant par exemple de créer des cartes sous licence libre), en utilisant le système GPS et d’autres données libres – NDLR), on peut faire du micro-mapping, marquer l’emplacement des barrières,  les intersections de chemins, les lampadaires, les tables de pique-nique, les aires de jeux, etc.  De plus, j’ai envie de faire des cartes personnalisées, notamment avec des choix de pictogrammes en travaillant sur des feuilles de style. J’utilise pour cela un logiciel libre, QGis, qui est un peu compliqué à prendre en main. Mais l’idée, si je crée une symbologie avec cet outil, c’est de pouvoir la transposer à une autre école sans avoir à refaire tout le travail, avec un script qui télécharge les données correspondant aux feuilles de style. Avec le projet CALIEC, nous sommes en train d’écrire un script en langage Python, ce qui fera gagner du temps et rendra cette application accessible à des collègues pas forcément férus d’informatique. Et si une dizaine d’écoles de la même circonscription voulaient travailler ensemble, on pourrait aisément mener des projets communs.

Et puis, en incitant mes élèves à la cartographie de leur quartier, on s’est beaucoup promené, ce qui en soi, est une forme d’éducation physique, mais on a aussi été amené à développer le sens de l’observation, et à poser ultérieurement des questions fort intéressantes : quel est le sens d’un panneau de randonnée, quels sont les espaces réservés aux enfants, y a-t-il des accès pour personnes handicapées, etc. J’ai moi-même porté un regard nouveau sur le monde qui m’entoure, à proximité immédiate de l’école !

Propos recueillir par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

Portrait croisé : j’enseigne dehors

Florence et Claire, toutes deux enseignantes, se sont lancées en septembre 2020 dans la classe dehors. Dans cet entretien, elles reviennent sur une année scolaire presque complète de pratique.

Claire : Avant de démarrer la discussion, je souhaitais vous dire que la cartographie du site classe-dehors.org fonctionne. Je m’y suis localisée et quelques jours plus tard, une étudiante qui prépare le CRPE (Concours de Recrutement de Professeurs des Écoles) et vit près de mon école m’a contactée. Curieuse de la classe dehors, elle m’a accompagnée jeudi pour découvrir mon expérience. Merci !

Bonjour, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Claire : Bonjour, je suis professeure des écoles à Strasbourg et j’ai une classe de CM1.

Florence : Professeure des écoles dans une REP+ à Beauvais, j’ai une classe de 14 petites sections et 10 moyennes sections.

Depuis quand pratiquez-vous la classe dehors ?

Claire : J’ai commencé en septembre 2020.

Florence : J’ai également commencé en septembre 2020.

Pourriez-vous décrire succinctement votre pratique de la classe dehors ?

Claire : Je vais en forêt tous les jeudis matins, toute l’année, sauf entre la Toussaint et Noël où je n’ai pas pu du fait du plan vigipirate. J’ai la chance d’avoir une très belle forêt à 15 minutes à pied de l’école. On part à 8h45, on essaie d’aller la plupart du temps au même endroit dans une petite prairie, avec une rivière. On réalise les activités prévues… ou pas ! Le retour à l’école se fait vers midi. Une fois par mois, je suis accompagnée par une animatrice du centre d’animation à la nature CINE Bussière. Elle propose des activités plus naturalistes que moi. Lorsqu’elle n’est pas là je prévois une ou deux activités (écriture, mathématiques, art, sport…) puis du temps libre.

Florence : Je sors également tous les jeudis matins. Je vais dans un bois à côté de l’école, sauf d’octobre à janvier du fait de vigipirate. Je suis en REP+ dans un quartier dit sensible de Beauvais. Toutefois, juste à côté de l’école, il y a un bois, un terrain de foot et un espace prairie avec des graminées et bientôt des belles plantes et un chêne centenaire auquel beaucoup d’émotions des enfants se sont rattachées. Je fais l’accueil dans la classe, les élèves mettent leurs bottes et nous sommes dans le bois vers 9h15. Au début on se promenait beaucoup. Par exemple, dans les endroits très pentus pour glisser. Grâce à un aménagement horaire, nous y allons avec une enseignante en plus un jeudi sur trois. Les derniers jeudis, j’ai eu deux stagiaires, ce qui nous a beaucoup interrogé sur la compréhension des enjeux de la classe dehors. Aujourd’hui, en fonction des activités proposées aux enfants, on choisit l’espace ou un autre. Le grand chêne ou le coin des cabanes par exemple. Au début, c’était très libre, aujourd’hui on construit plus avec un temps libre puis des ateliers. On grignote toujours un biscuit avec un verre d’eau. Un chocolat chaud quand il fait froid. Ce matin, il y avaut un anniversaire, donc on l’a souhaité dans la forêt.

Claire : Nous, c’était de la tisane pendant les journées froides !

Florence : on revient à l’école vers 11h en général, on regarde les photos prises avec l’appareil photo numérique de la classe sur le tableau interactif et on débriefe la séance.

Qu’est-ce qui vous a décidé de vous lancer ? Quel a été le déclic ?

Florence : C’est une présentation de ton ouvrage (Emmenez les enfants dehors ! Moïna Fauchier Delavigne et Chrystèle Ferjjou) organisé par l’AGEEM (association des enseignants d’école maternelle) qui a été le déclencheur et m’a conduit à me lancer.

Claire : Cela faisait 2-3 ans que cela me trottait dans la tête et l’année dernière j’ai pris le temps de creuser. La vidéo du Graine Bourgogne a été mon déclencheur. Par ailleurs, j’ai pu bénéficier d’une formation d’une journée à l’Ariena, peu de temps après avoir commencé à aller dehors avec les élèves.

Pourriez-vous partager un exemple d’activité dehors que vous appréciez ?

Claire : Récemment, nous avons modelé des visages avec de l’argile sur des arbres afin qu’ils prennent vie. La semaine suivante nous sommes retournés dans la prairie et les enfants devaient imaginer et rédiger un dialogue entre les arbres.

Florence : De mon côté, j’ai adoré faire un abécédaire de la forêt. Nous avons composé toutes les lettres avec des cailloux, des fleurs, des batons. Maintenant, nous faisons un grand livre en classe avec les prénoms des enfants et des mots de la forêt.

Comment avez-vous évolué dans votre façon de faire depuis vos débuts ?

Florence : On essaie de construire un peu plus qu’au début. Passées les étapes de découverte de l’environnement, j’ai commencé à plus organiser nos séances. Par exemple, ce matin les élèves ont construit un parcours pour sauter. Et chaque semaine, nous travaillons les lettres. La prochaine étape sera de concevoir un plan de l’espace que nous utilisons, en effet, les élèves en ont aujourd’hui une excellente connaissance.

Claire : Au départ je voulais avoir des activités fidèles au programme, avec des objectifs ciblés mais cela ne prenait pas toujours avec les enfants. J’ai deux-tiers de mes élèves qui ne sortent jamais de chez eux, jouent beaucoup aux jeux vidéo et ont donc un besoin prioritaire de contact avec la nature. Ils ont un tel besoin de liberté, de manipuler, de découvrir que je suis désormais davantage dans une attitude de lâcher prise. Je suis à l’écoute de leurs envies et de leurs besoins. Je « force » toujours les élèves à débuter les activités proposées car souvent les réticences du début s’estompent une fois qu’ils sont dans l’action et ils finissent par se prendre au jeu ! Cependant, si je constate que certains élèves n’arrivent pas à entrer dans l’activité, je les laisse proposer autre chose. En fin de séance, même si mes « objectifs » de départ n’ont pas été atteints, je me dis que chaque enfant ressort de la forêt en ayant « pris » ce dont il avait besoin. J’imagine que ma posture dépendra beaucoup du groupe classe de chaque année.

De votre expérience, quels sont les bénéfices de la classe dehors, en nature, avec vos élèves ?

Claire : Il y a l’effet bol d’air, c’est ressourçant pour les élèves et les adultes qui accompagnent. Ce qui ressort le plus de mon expérience de cette année se joue au niveau de la coopération dans la classe, c’est impressionant. Ils sont très soudés, on sent qu’ils ont cette expérience commune du dehors.

Florence : En maternelle, c’est beaucoup d’autonomie et de la motricité. Le bois même en face du bâtiment comme c’est notre cas, personne n’y va jamais. Ils ont marché, ont appris à tomber, à se salir.

Claire : C’est vrai. De mon côté, en début d’année, les élèves me demandaient tout le temps un mouchoir pour se laver les mains. Maintenant ils adorent faire des gâteaux de boues. Au niveau des apprentissages, après seulement une année scolaire de pratique, je ne peux pas vous dire s’il y a une grande différence. Certains jeudi après-midi les élèves sont plus posés mais ce n’est pas toujours le cas. Par contre, j’ai de nombreux retours de parents sur le rapport à la nature: les enfants leur demandent d’aller plus souvent dehors, ils partagent leurs découvertes à leur famille, ils ramassent les déchets…

Florence : De mon côté, le dehors nourrit la pratique de la classe, on exploite ce qu’on fait dans la forêt, on consulte des documentaires.

Quel est votre meilleur souvenir dehors ?

Claire : Ce matin, j’ai eu une émotion forte. Quatre enfants sourds et malentendants sont en inclusion dans ma classe. Ce matin l’animatrice nature a proposé de faire une cartographie sonore pour écouter les chants d’oiseaux. Je me suis installée à côté d’en enfant malentendant (appareillé). Au début il n’entendait rien et semblait stressé par cette activité mais quand la classe s’est calmée, il a commencé à entendre, je lui montrais la direction des sons, je lui mimais le chant. A la fin des dix minutes, il arrivait à entendre et situer les sons. Un autre souvenir merveilleux fut au mois de janvier quand nous avons découvert la forêt enneigée. Cela faisait plusieurs années qu’il n’y avait pas eu autant de neige sur Strasbourg, les enfants étaient émerveillés !

Florence : J’ai un élève qui est un réfugié, vivant en foyer, les premières fois en forêt, il y allait à reculons. Le jour où, mi-octobre, il a commencé à jouer, cela m’a beaucoup touché. Aller dehors a facilité son intégration dans la classe et lui a donné plus envie de venir à l’école.

Quel est votre pire souvenir dehors ?

Florence : Quand il faisait -7 degré, nous y sommes allés quand même car les élèves étaient bien couverts mais très vite plusieurs ont pleuré, nous sommes alors rentrés plus tôt.

Claire : Une matinée où j’avais prévu quelques activités plutôt chouettes, cela a été un carnage ! Les élèves se disputaient et ne voulaient pas participer. Je suis rentrée démotivée (mais seulement quelques heures). Cela arrive des matinées où ça rate !

Quel conseil donneriez-vous à un enseignant qui veut se lancer ?

Florence : Avoir envie et avoir confiance en ses élèves.

Claire : Personnellement ce qui m’a aidé c’est de bien me documenter en amont : vidéos, témoignages. Une fois qu’on se sent à l’aise avec l’idée, il faut y aller. La première sortie, on avait fait quelque chose de très simple (balade et chasse au trésor). On a été confronté à quelques situations « dérangeantes » (cris, enfants qui courent trop loin devant, jeux dangereux…) , on a pu revenir dessus en classe puis on a rédigé ensemble une charte de comportement sur la classe dehors (que chaque élève a signé). Les deux premiers mois, on la répétait avant chaque sortie. Aujourd’hui, cela me permet de lâcher prise, ils savent ce qu’ils ont le droit de faire ou de ne pas faire.

Comment voudriez-vous continuer ou évoluer dans votre pratique de la classe dehors ? Quel serait votre rêve ?

Florence : Je garde mon groupe classe identique l’année prochaine, il y a donc une continuité, je suis impatiente et cela m’interroge sur l’évolution de mes pratiques. Comment réagissent les enfants qui ont déjà vécu la classe dehors une année ?

Claire : J’ai deux rêves. Le premier serait de permettre aux élèves de vivre la classe dehors de manière plus régulière au cours de leur scolarité. Au moins une fois par cycle. Le second, j’aimerais avoir une « salle de classe dehors ». Elle ne serait pas forcément hyper aménagée, mais qui permette de ritualiser davantage le cours de la matinée. Dans le lieu où je vais, c’est une réserve naturelle nationale donc l’aménagement possible est très limité. Nous souhaiterions, avec l’accord du conservateur, aménager légèrement des zones pédagogiques. Par exemple : un endroit pour s’abriter quand il pleut ou qu’il neige (des petites cabanes, des rondins pour s’asseoir…), une zone de « grimpette ».

Que faudrait-il pour faciliter les choses et élargir la pratique en France ?

Florence : J’ai l’impression que cela essaime de plus en plus. Un professeur de SVT de l’Inspe m’a par exemple sollicité pour la première fois sur la classe dehors. L’année prochaine au niveau de l’Inspe, il y aura donc un module Education au développement durable (EDD) qui traitera de la classe dehors.

Claire : Le site collaboratif https://classe-dehors.org est un super support que je cherchais quand je me suis lancée. Mais il n’existait pas encore. J’avais demandé à Sarah Wauquiez, lors d’une formation, comment repérer les enseignants qui pratiquent déjà pour pouvoir échanger avec des pairs (car des sites collaboratifs existaient déjà en Suisse et en Belgique). Un autre levier est l’appui des municipalités pour financer le matériel de départ (un stock de vêtement chauds et imperméables, des bouteilles isothermes, du petit outillage, ….). Cela pourrait également faciliter la participation des intervenants extérieurs. Cette année, n’ayant pu bénéficier d’aucun financement extérieur, la coopérative scolaire a pris en charge une moitié du budget et l’autre moitié a été demandée aux familles. Je ne suis pas encore idéalement équipée !

Florence : A Beauvais, nous avons déposé un projet rep+, on a eu 500 euros pour 6 écoles ce qui nous a permis d’acquérir du petit matériel et des guides naturalistes..

Propos recueillis par Moïna Fauchier Delavigne et Benjamin Gentils

J’enseigne, je code et je partage – EP 03 : Florent Wehrli

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

« Un sens éthique » Florent Wehrli, créateur du site informatique-ecole.weblib.re

Professeur des écoles depuis 2006, après une formation initiale en informatique (BTS/licence professionnelle), Florent Wehrli enseigne en Moselle à l’école Jean Monnet de Basse-Ham. Dans sa classe, il utilise un grand nombre d’outils issus du numérique libre, et a créé le site https://informatique-ecole.weblib.re pour faire connaître au milieu enseignant les possibilités du numérique libre.

Depuis quand avez-vous eu l’idée d’utiliser l’informatique dans le cadre de votre enseignement, et qu’est-ce qui a motivé votre attrait pour les logiciels libres ?

FLORENT WEHRLI – Avant d’être enseignant, j’ai suivi une formation d’informaticien. Mais ayant du mal à trouver du travail dans l’informatique, j’ai cherché un petit boulot à côté, et j’ai alors fait une année comme surveillant en internat. J’ai apprécié le contact avec les enfants, du coup j’ai postulé pour entrer en IUFM. J’enseigne depuis 16 ans, mais j’ai été remplaçant pendant 7 ans. Là, je suis dans la même école primaire depuis 9 ans, avec une classe de CE1.  Lorsque je suis arrivé, étaient déjà installés des TBI (tableau blanc interactif) et des VPI (vidéoprojecteur informatique). Pour ma part, je disposais d’un TBI avec Windows 7, qui commençait à vieillir, et il y avait souvent des problèmes. On m’a parlé de la distribution Xubuntu [Système gratuit sous licence libre basé sur Linux, Xubuntu est une variante d’Ubuntu – NDR], et dans ma formation d’informaticien je m’étais déjà familiarisé à l’usage de Linux.  Aujourd’hui, l’école dispose d’une salle informatique avec 28 PC que j’ai reconditionnés sous Xubuntu. Et dans ma classe, j’ai deux ordinateurs assez anciens sur lesquels est installée PrimTux, une distribution clé en mains pour l’école primaire, avec un certain nombre de logiciels éducatifs. J’utilise beaucoup l’interface Libreoffice des écoles [LibreOffice des écoles est une interface de LibreOffice permettant d’offrir aux utilisateurs une prise en main simplifiée du traitement de texte et adaptée aux jeunes élèves. On peut également y insérer simplement des éléments multimédias. – NDR] ; et OpenBoard pour l’utilisation des fichiers numériques en interactivité [OpenBoard est un logiciel d’enseignement interactif pour TNI open source conçu pour être utilisé dans les écoles ou universités. Il peut être utilisé indifféremment avec un tableau blanc interactif ou dans une configuration à double écran avec tablette numérique et un beamer – NDR]. Avec les élèves, on fait surtout du traitement de texte et du calcul en ligne (je fais des petits exercices en ligne qu’ils peuvent refaire à la maison), et un peu de programmation avec le logiciel Scratch. J’utilise aussi des petits robots Thymio et Bluebot, pour des jeux éducatifs. D’autre part, l’outil numérique nous permet de publier photos et vidéos sur un blog que l’on a créé cette année. 

Cette pratique fait-elle partie des consignes pédagogiques que vous recevez, ou vient-elle d’une initiative personnelle ?

C’est un apport personnel, nous avons développé des programmes avec un collègue pareillement féru d’informatique. De toute façon, dans ce domaine-là, il n’y a pratiquement pas de consignes particulières. Certains enseignants ne sont pas à l’aise avec l’outil informatique, ils n’hésitent pas à me demander conseil et je suis là pour les aider. Il faut proposer des choses simples qu’ils peuvent utiliser facilement dans leur classe sans avoir à y passer trop de temps… 

Au sein de votre académie, pouvez-vous échanger avec d’autres enseignants sur ces pratiques et ce qu’elles peuvent impliquer ?

Très peu. L’inspectrice de ma circonscription et la conseillère pédagogique en informatique ont communiqué l’adresse de mon site internet, mais cela n’a pas eu beaucoup d’écho. Je pense que beaucoup d’enseignants n’ont pas envie de perdre du temps avec ça, et se contentent des ordinateurs qu’on leur donne avec ce qui est déjà installé.  

Pensez-vous qu’une pédagogie à l’usage des enseignants sur la question du logiciel libre pourrait être utile et nécessaire ?

Oui, mais lorsqu’on voit des conseillers pédagogiques venir en animation avec un bel ordinateur MAC OS truffé d’outils Google et présenter des vidéos sur YouTube, je me dis qu’une meilleure information devrait commencer à toucher ces personnels-là. Je me suis intéressé au sujet lorsque j’ai voulu passer le Cafipemf (Certificat d’aptitude aux fonctions d’instituteur ou de professeur des écoles maître formateur) avec option « enseignement et numérique », pour être conseiller pédagogique en numérique. En fait, il n’y a quasiment besoin d’aucune connaissance technique spécifique. Du coup, on peut se retrouver avec certains conseillers pédagogiques en numérique qui savent à peine utiliser un ordinateur !

Vous avez créé voici deux ans le site informatique-ecole.weblib.re. Quelle était l’intention initiale ?

Le but était de faire connaître les possibilités du numérique libre, et d’inciter les enseignants à utiliser ces outils, de proposer des alternatives aux GAFA. Il y a encore du chemin à faire : lors du premier confinement, on a vu comment tout le monde s’est précipité sur Zoom ou autres… . 

Hors réseaux de l’Éducation nationale, avez-vous cherché en créant ce site à solliciter d’autres soutiens éventuels, par exemple du côté de Framasoft ou de la communauté wiki ?

Au départ, j’avais demandé si le site pouvait être hébergé sur un espace de l’académie mais ça m’a été refusé au motif qu’il s’agissait d’une initiative privée ; c’était donc à moi de me débrouiller pour trouver un hébergeur privé. A un moment, j’ai fait un tutoriel sur framaforms, j’avais envoyé un document texte pour qu’il puisse être modifié et ça avait plu à l’équipe de framasoft. Mais ça demande du temps… Lorsque j’ai fait ça, j’étais à temps partiel. À présent, je suis enseignant à temps complet, et c’est compliqué de pouvoir consacrer au site plus de 2 heures par semaine. Il m’arrive de republier d’anciens articles, et de relayer des choses que je trouve dans le magazine Planète Linux,  j’essaie de me fournir sur une revue qui s’appelle Planète Linux, ou encore sur Classetice. J’essaie de trouver quelqu’un qui pourrait cogérer avec moi le site ; j’ai laissé il y a quelques mois un message sur le réseau Mastodon, sans succès à ce jour. 

L’association Faire école ensemble tâche de faire émerger une petite communauté d’enseignants-développeurs. Que pourriez-vous en attendre ?

Il me semble qu’il serait très utile de pouvoir disposer d’outils sous licence libre, et qui puissent être partagés.  Une sorte de grande bibliothèque avec des outils, des logiciels, des services en ligne… D’ores et déjà, le socle interministériel des logiciels libres référence toute une série de logiciels libres qui sont préconisés pour chaque fonction : traitement de texte, navigateur, etc., jusqu’à des logiciels de gravure… Au-delà des outils, la communauté d’enseignants-développeurs que vous évoquez pourrait permettre de mieux échanger nos compétences mutuelles. 

Pourquoi donnez-vous tant d’importance à la question du numérique libre dans l’éducation ?

Quand on voit les données qui sont prises à l’insu des utilisateurs et qui sont ensuite revendues, je n’ai pas envie de faire subir ça à mes élèves ! Et puis, il y a toute la question de l’optimisation fiscale que pratiquent ces géants du numérique pour échapper à l’impôt. Ce sont autant de moyens qui peuvent manquer aux établissements publics de santé, on le voit en ce moment ! Le choix du numérique libre, c’est donc avant tout un choix éthique. On est face à des enfants qui sont de futurs adultes. Si on veut leur transmettre un sens éthique, il faut leur proposer des outils qui incluent d’ores et déjà cette dimension.

Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet.

J’enseigne, je code et je partage – EP 02 : Christophe Auclair

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

«Je suis enseignant, pas informaticien » Christophe Auclair, concepteur du site multimaths.net

Professeur de mathématiques dans le plus gros collège REP de l’académie de Dijon, Christophe Auclair utilise depuis 2001 les TICE dans le cadre de ses cours. Après avoir mis au point de petits logiciels utilisables en classe, il a proposé à l’académie de Dijon des applications pour tablettes. L’ensemble de ces applications, gratuites, sont aujourd’hui disponibles sur son site internet, http://multimaths.net

Peut-on dire que vous êtes un enseignant «technophile»?

CHRISTOPHE AUCLAIR – Disons que j’aimais bien m’amuser avec les ordinateurs. Au début de ma carrière d’enseignant, je cherchais une façon d’intéresser les élèves dans ma discipline, les mathématiques, qui n’est pas toujours d’un accès facile pour les adolescents.

Et en tant qu’enseignant, n’êtes-vous pas technophile dans un milieu qui peut paraître technophobe, tant certains peuvent redouter l’arrivée en classe des nouvelles technologies, qui pourraient en quelque sorte se substituer à leur présence en classe? Voyez-vous une évolution sur ces questions ?

Le côté technophobe a plutôt tendance à empirer, notamment à cause de ce qu’on peut entendre sur l’intelligence artificielle depuis quelques mois. Suite à la signature de partenariats entre le ministère de l’Éducation nationale et certains gros acteurs de l’EDTech (cf par exemple cet article de cafepagogique.net -NDLR), beaucoup de collègues se sentent inquiets. Pour ma part, en ce qui concerne toutes les applications que j’ai pu développer, la présence de l’enseignant reste primordiale pour accompagner, corriger, rectifier… Le confinement a heureusement montré qu’il y a un besoin essentiel des enseignants pour évaluer, réguler, encourager les élèves. On n’en est pas encore, loin s’en faut, au moment où les machines et l’intelligence artificielle pourraient remplacer le travail d’un enseignant en présence avec ses élèves ! Pour l’instant, et sans doute pour un bon moment encore, cela ne fonctionne tout simplement pas pour une écrasante majorité des élèves.

Dans votre formation initiale, on suppose que le sujet des nouvelles technologies, de l’usage du numérique était peu abordé ?

Peu abordé ? C’est peu dire. Ça n’existait pas du tout. Mais j’ai 50 ans ! J’ai fait un peu de langage Turbo Pascal à la fac, c’est tout… J’ai donc appris sur le tas, au fur et à mesure que je cherchais des outils que je ne trouvais pas, ou alors il s’agissait de logiciels payants (que la plupart des établissement scolaires ne peuvent se payer). Dès le départ, le premier ordinateur que j’ai acheté m’a servi à faire mon boulot de prof et à produire des documents pour les élèves. Je n’étais pas spécialement technophile, je le suis d’abord devenu par besoin, et ensuite par plaisir !

Et votre intention, de pouvoir «accrocher» les élèves, a-t-elle fonctionné ?

Ça a fonctionné, et ça continue ! C’est d’ailleurs pour cela que je continue de produire des applis. Si je m’étais aperçu que ça ne valait pas le coup, par rapport au nombre d’heures passées, il y a longtemps que j’aurais arrêté ! Même pour les petits, ça marche plutôt bien : si on leur fait réviser les tables de multiplication avec une feuille remplie de calculs, ils vont vite se lasser et ce ne sera pas très performant. Si on fait le même genre de travail sur un ordinateur ou une tablette, on s’aperçoit qu’ils en font beaucoup plus… De plus, mes élèves ont également un rôle de «testeurs», qu’ils trouvent gratifiants (on est les premiers à essayer !). Ils n’hésitent pas à dire ce qui ne va pas, sur le fond aussi bien que sur la forme. Il y a une émulation très stimulante.

Avec les élèves, vous étiez donc déjà dans une logique coopérative ?

Oui, mais pas de façon consciente, c’est arrivé comme ça. Et le fait que les élèves me réclament des choses m’a fait sortir de ma zone de confort. Je n’avais pas spécialement d’expérience en matière de programmation mais il a fallu que je me décarcasse pour produire des contenus qui puissent répondre à leurs attentes.

Vous faites là état d’une expérience personnelle. Y a-t-il eu sur ce sujet une évaluation de la partde l’Inspection académique?

Non… Je peux simplement me référer au rapport Tricot («Numérique et apprentissages scolaires»,rapport produit par le Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco), octobre 2020 -NDLR), qui analyse les effets du numérique dans l’éducation. Je constate que le type d’application que j’ai pu développer correspond aux recommandations sur les apports pédagogiques. Sinon, les retours qui me sont faits viennent directement des élèves, de parents, et aussi de collègues qui utilisent mes applis parce que, de toute façon, en mathématiques, il n’y a pas énormément de choix. Mais de la part de l’académie de Dijon, non, je n’ai pas de retours «officiels».

Pourtant, vous avez été chargé à un moment donné de concevoir des ressources pédagogiques quiutilisent les outils numériques?

Ça ne s’est pas exactement passé comme ça. En 2015, à l’époque où a été annoncé le «Plan numérique à l’école», c’est moi qui ai proposé de développer du contenu pour tablettes. J’étais allé voir sur les stores ce qui existait comme applications en maths pour des collégiens; j’en ai trouvé une, geogebra, mais c’était quasiment la seule : quelques autres étaient payantes, souvent en anglais, et ne correspondaient pas vraiment à ce qu’on travaille au collège. Je me suis dit que c’était un peu nul de donner des tablettes aux élèves et aux enseignants, sans qu’on puisse en profiter dansl’enseignement des mathématiques. J’ai alors soumis un projet à mon inspectrice à l’académie deDijon (Mme Ingremeau), en précisant que je ne pouvais garantir le résultat, n’ayant encore jamais fait d’application sur tablette. L’inspectrice a accepté, mais ça a été très compliqué: elle a fait pendant quatre mois le siège des ressources humaines au rectorat pour qu’on accepte de me dégager des heures. J’ai alors pu commencer à faire des tests. La première année je ne savais pas faire des applications sous iOS, c’était seulement des applications Android avec des versions PC. Dans mon académie, ça n’a pas eu beaucoup d’impact: c’est la moins bien dotée en tablettes ! Mais assez vite, ça a essaimé dans d’autres régions, notamment en région parisienne, à Créteil, dans l’Oise, et aussi à l’étranger, en Belgique, en Suisse et même au Québec. En revanche, dans mon académie, ça n’a pas vraiment suivi, faute de matériel adéquat. Lorsque mon inspectrice a quitté son poste pour devenir DANE dans une autre académie, ma décharge horaire a progressivement diminué… jusqu’à plus rien.

Vous financez vous-même la réalisation des applications?

Oui, depuis le début. Depuis 2016, je finance l’achat des logiciels et des licences développeur. J’avais tenté d’obtenir une aide, mais on m’a fait savoir que ça ne rentrait pas dans les clous et qu’il n’y avait aucune ligne budgétaire pour ça. En gros, c’est: débrouillez-vous! Le budget est de 460 euros paran, sans tenir compte du matériel acheté pour le développement .À plusieurs reprises, on m’a proposé des contrats avec des entreprises de la filière EdTech. Mais dans ce cas, je serais rémunéré, en plus de mon temps plein, par une boîte qui revendrait le contenu à l’Éducation nationale. J’ai toujours refusé parce que je considère que les profs et les élèves doivent pouvoir utiliser ces applications-là gratuitement. Dans mon propre collège, si ça devait être payant,on ne pourrait pas se les procurer. Avec des crédits TICE d’environ 300 € par an, ça permet tout juste
de remplacer deux écrans et trois claviers ! Je tiens à ce que ça reste gratuit.

C’est-à-dire que l’Éducation nationale n’est pas disposée à vous octroyer une décharge horaire, et a fortiori financer une part du développement de ces applications, mais est prête à payer à un éditeur des logiciels, des programmes, etc. ?

Ce sont des histoires de gros sous. Le ministère va effectivement passer des contrats avec des entreprises EdTech et des éditeurs qui ont bien senti le filon… Les BRNE (Banques de ressources en numérique) ont été déléguées à des prestataires privés : Belin, Hatier ou des boites EdTech comme Maskott. Certains contrats pèsent plusieurs millions d’euros…. Les enjeux sont énormes, et j’ai tendance à déranger avec mes petites applications gratuites, mais pas mal utilisées en France.

Vous défendez donc la gratuité d’usage. Pourquoi ne pas privilégier parallèlement la licence libre ?


Les applications ne sont pas sous licence libre pour la simple raison que je n’en suis pas le propriétaire ; elles ont été payées par l’académie de Dijon qui reste propriétaire des sources des programmes, et je ne peux pas décider de les rendre libres. D’autre part, lorsque j’ai commencé, je n’avais aucune formation de développeur : Je me suis formé sur le tas, et je n’étais de toute façon pas suffisamment assuré de mon code pour le mettre en licence libre (j’aurai trop honte qu’un vrai développeur vienne regarder le code de mes premières productions !). Je suis enseignant, pas développeur !

Quel est le temps hebdomadaire que vous pouvez consacrer à la maintenance et au développement de ces applis ?

Lorsque je bénéficiais de mes 9 heures de décharge hebdomadaire pour travailler sur les tablettes, j’y passais en moyenne 20 heures par semaine. Redevenu enseignant à plein temps, j’y consacrais en moyenne 2 à 4 heures par semaine. Mais cette année, je n’ai fait aucun développement. Je consacre beaucoup de mon temps libre au suivi des utilisateurs. Parfois, c’est simplement un mail de remerciement et d’encouragement d’un professeur, mais parfois c’est plus compliqué : cela peut être, par exemple, un référent numérique qui veut déployer des applications sur les tablettes de son établissement et qui cherche un renseignement, ou encore des profs qui demandent des conseils sur telle ou telle séquence à mettre en œuvre dans un cours. Parfois, ce sont aussi des parents d’élèves qui n’arrivent pas à installer une application. Mine de rien, cela me prend beaucoup de temps.

L’un des objectifs de l’association Faire école ensemble, notamment à travers cette série d’entretiens, serait de donner l’impulsion à une communauté d’enseignants-développeurs. Comment accueillez-vous une telle initiative ?

Sur le principe, c’est très bien. Mais c’est sans doute compliqué à mettre en place, parce que quelle que soit la façon dont on s’y prend, ça devient vite chronophage. J’ai passé beaucoup de temps à faire des tutoriels pour des collègues ; les profs sont très enthousiastes au départ mais beaucoup abandonnent lorsqu’ils voient le nombre d’heures que ça représente. On a tous un métier de prof à côté, mais si on peut se répartir le travail, au moins dans une même discipline, c’est très bien. L’idée d’une communauté où l’on pourrait se répartir les tâches, travailler sur des choses distinctes ou travailler à plusieurs sur un même projet, me semble très intéressant. A tout le moins, cela incite à pouvoir profiter des expériences des uns et des autres.


Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet.

J’enseigne, je code et je partage – EP 01 : Rémi Angot

J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens

« Plus on échange, plus on apprend » Rémi Angot, initiateur de coopmaths.fr

Professeur de mathématiques dans un collège du Gard, Rémi Angot est en outre formateur premier degré et culture numérique au sein de la Faculté d’éducation de Montpellier. Membre de l’association Sésamath (auteur de manuels et cahiers scolaires dont les contenus sont édités sous licence libre et téléchargeables gratuitement sur Internet), du CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques) et de l’ICEM 34 (qui représente le mouvement Freinet dans le département de l’Hérault), Rémi Angot est à l’origine du projet coopmaths.fr et du développement de MathALEA (exercices de mathématiques à données aléatoires pour smartphone, ordinateur ou sortie papier).

Comment êtes-vous devenu enseignant-développeur ? Ce que vous avez mis en œuvre et développé résulte d’un engagement bénévole, que l’on pourrait qualifier de « militant ». Comment est née cette « vocation » ?

Rémi Angot – En effet, c’est un travail entièrement bénévole, animé par la passion. En sortant de l’IUFM, je sentais que j’avais un besoin de formation continue. Je me posais encore beaucoup de questions, et j’ai trouvé les réponses à certaines de ces questions dans des communautés d’enseignants, notamment avec l’association Sésamath, qui avait développé un logiciel que j’utilisais, Mathenpoche. Je me suis rapproché de cette communauté pour participer à la rédaction d’un cahier d’exercices libre de droits, et j’ai trouvé là un formidable lieu de formation continue. Les fiches d’exercices, que je ne réalisais que pour mes élèves, pouvaient être relues par d’autres professeurs, améliorées au fil de nos échanges. A partir de là, cela m’a paru important de faire mon métier en collaboration avec d’autres enseignants.

Vous aviez déjà une compétence en informatique ?

En classe préparatoire puis en licence de Mathématiques, il y avait un enseignement de la programmation. Mais je me suis essentiellement formé en autodidacte, ayant développé très jeune une passion pour l’informatique.

L’association Sésamath a été créée en 2001. On peut dire que cette initiative fut tout à fait pionnière…
Au départ, Sésamath a regroupé des enseignants qui, chacun dans leur coin, avaient développé leurs propres sites. Ils ont éprouvé le besoin de se réunir et ont commencé entre autres à développer Mathenpoche (en 2003) qui a été utilisé par de nombreux enseignants. C’est vrai qu’il y avait quelque chose d’assez novateur dans leur approche. Au début des années 2000, Internet commençait à prendre une grande part et ouvrait des possibilités d’échanges qu’on n’avait pas auparavant. Dans une salle des professeurs, la communication n’est pas toujours évidente. Le fait de mettre de la distance et de se retrouver sur internet ouvrait plein de possibilités.


D’autres initiatives, plus ou moins contemporaines de Sésamath, n’ont pas forcément rencontré le même succès. Comment l’expliquez-vous ?


Sésamath a en effet « pris » à un moment donné ; c’est une concordance de plein de facteurs… Mais avant tout, cela repose sur des personnalités incroyables, des gens qui sont prêts à consacrer beaucoup de temps à un projet, par passion. Maintenant, ça devient plus compliqué. Ces dernières années, on a demandé de plus en plus aux professeurs, on se retrouve débordé par toute une série de charges administratives… Et quand on est débordé, on a moins de temps pour le bénévolat. C’est aussi pour cela que ça a davantage fonctionné avec des enseignants de collège qu’avec des enseignants de lycée…


Parlons à présent du site coopmaths.fr auquel vous participez… Vous êtes une quinzaine de contributeurs. Concrètement, comment participez-vous au site ?


En fait, je suis à l’origine de ce site Internet. Nous étions plusieurs collègues à participer aux travaux de l’ICEM 34 (Institut coopératif de l’école moderne) ; on travaillait notamment sur la coopération entre élèves et la personnalisation des apprentissages. Dans ce cadre-là, on avait besoin d’avoir un matériel adéquat. Pour que les élèves puissent travailler selon leurs rythmes respectifs, qu’ils puissent refaire des exercices pour s’entraîner, avoir un plan de travail, refaire des évaluations quand la première évaluation n’a pas été satisfaisante, il nous fallait des ressources supplémentaires, qu’on ne trouve pas dans les manuels existants. J’ai commencé à créer des exercices en ce sens, des collègues ont pris le relais… Il se trouve qu’à côté de ce travail de création de fiches, j’aime bien programmer… Au début, j’utilisais le langage de programmation Python, mais que seuls des enseignants avec un bon niveau de programmation pouvaient vraiment utiliser. Je suis ensuite passé à Javascript, dans l’idée que ça puisse être sur un navigateur internet. J’ai alors commencé à développer MathALÉA, un générateur d’exercices aléatoires corrigés de mathématiques. J’ai fait les trente premiers exercices tout seul, et peu à peu des collègues intéressés sont venus faire des relectures, proposer des améliorations. Des collègues programmateurs (Jean-Claude Lhote, Sébastien Lozano, Stéphane Guyon et Erwan Duplessy ) nous ont aussi rejoints. Aujourd’hui, on a un groupe de discussion sur Slack ; j’essaie de coordonner, de relancer un peu tout le monde, en quelque sorte tout un travail de gestion de communauté ; et puis je programme des exercices, j’essaie d’améliorer le moteur, et je coordonne la mise en place du code.


Quel temps y consacrez-vous ?

Je ne sais pas précisément : 10 à 20 heures par semaine. Cela représente beaucoup de temps, mais est-ce du loisir, ou du travail ? Quand on programme, c’est aussi une passion. Et puis il y a un vrai plaisir à échanger avec les collègues ; et aussi lorsqu’on a des retours d’élèves ou de parents d’élèves…
Au-delà du plaisir que vous évoquez, de se sentir relié à une communauté, de pouvoir échanger ; dans votre activité même d’enseignant, au quotidien, quelle serait la « plus-value » pédagogique de ce travail en commun ?
Au début de ma carrière, cela m’a d’abord apporté des outils technologiques (utiliser d’avantage d’animations, mettre le cahier de textes sur internet) qui ont facilité mon enseignement des mathématiques. Par la suite, le fait d’échanger avec de nombreux collègues m’a fait grandir en termes de pédagogie, et m’a conduit à rencontrer des courants pédagogiques différents. J’ai ainsi découvert tout ce qui est pédagogie de la coopération, le courant Freinet, qui ne faisaient pas partie de ma formation initiale. Le mouvement Freinet dans son ensemble m’a beaucoup apporté.


Et dans la classe et dans votre rapport aux élèves, comment cela a-t-il modifié votre pédagogie ?

Il y a plusieurs aspects. Cela passe tout d’abord par une forte utilisation des TICE au quotidien, en déposant beaucoup de choses sur internet, ce qui a pu faciliter la communication avec les élèves. Ensuite, autour des pédagogies de la coopération, j’ai essayé de mettre en place ce qu’on appelle la « boucle évaluative » (qui autorise les élèves à reprendre leurs entraînements suite à une évaluation non réussie). Cela fait partie des outils que j’ai mis en place, qui n’auraient pas été possibles sans les outils numériques. Dans le même ordre d’idées, il y a eu l’envie de développer des plans de travail, de dire que chacun progresse à son rythme, de donner aux élèves des ressources sur internet pour qu’ils puissent réviser, préparer des exercices…


Comment l’institution apprécie-t-elle ou évalue-t-elle cette partie de votre travail ?

Pendant une dizaine d’années, j’ai eu d’excellents rapports avec l’inspection académique, que je tenais au courant des nouveautés, de ce qui se passait sur internet. Peu à peu sont arrivés de nouveaux inspecteurs que j’ai moins eu l’occasion de fréquenter, et j’ai maintenant un rapport plus distant…
Avez-vous senti que le fait d’avoir recours à des communs pédagogiques puisse être susceptible d’éveiller une certaine méfiance de la part de l’institution ?
Ils sont intéressés par beaucoup de choses, mais il peut aussi y avoir une volonté de contrôle, et le fait qu’il existe une communication entre enseignants qui ne passe pas par eux peut éventuellement poser problème. On est dans une administration qui a un fonctionnement très vertical, alors qu’Internet est très horizontal : ce sont deux cultures différentes…


Vous vous référez beaucoup au concept de coopération, qui est d’ailleurs présent dans l’intitulé de votre site coopmaths.fr. Cela vous met-il en relation avec d’autres mouvements coopératifs ?

Le lien se fait autour du mouvement Freinet et de l’ICEM, autour du CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques) et des cahiers pédagogiques… J’ai découvert l’ICEM assez récemment, voilà 5 ans, et j’ai beaucoup appris de ce mouvement. J’avais une formation autour des mathématiques et de l’enseignement didactique de ma discipline, mais je pouvais être mal à l’aise lorsqu’il s’agissait de faire autre chose : par exemple, en tant que professeur principal, on nous demande d’animer des heures de vie de classe. Par le biais de la coopération, j’ai appris à utiliser de nouveaux outils et de nouvelles pratiques, comme le conseil coopératif des élèves, la possibilité de libérer et d’organiser la parole des élèves. Plus largement, derrière l’esprit coopératif il y a une certaine sensibilité « politique » liée au vivre-ensemble, et la conviction que tout ne doit pas être commercial. On peut produire des richesses sans être nécessairement dans un modèle commercial.

Et s’il arrivait qu’un éditeur vous contacte pour vous passer commande d’un un logiciel ou un programme ?

En tant qu’enseignant, j’ai besoin que les ressources que j’utilise soient libres de droits. Je ne veux pas prendre une ressource et l’utiliser telle quelle avec mes élèves ; je veux pouvoir l’adapter à ma classe, à ce que je fais et ressens. Dans mes premières années d’enseignement, je me retrouvais à recopier des exercices de manuels pour pouvoir ensuite les modifier, et je perdais un temps fou. Lorsque des éditeurs proposent des choses qui sont fermées, ça bloque ma pratique et ça me gêne dans mon travail. Auparavant avec Sésamath, aujourd’hui avec coopmath.fr, l’enseignant qui est intéressé peut télécharger tel ou tel fichier sous au format LibreOffice ou au format laTeX, le modifier et en faire ce qu’il veut. Je suis très attaché à cela.
Pour autant, lorsqu’on dit que quelque chose doit être libre, ça ne signifie pas automatiquement que ce doit être gratuit. Cela ne me choquerait pas qu’un éditeur se dise intéressé par les exercices MathALÉA, avec le souci de développer des exercices pour le lycée, par exemple. S’ils sont prêts à payer pour quelque chose qui reste ouvert, ça peut m’intéresser. Je fais beaucoup d’heures supplémentaires et bénévoles par rapport à mon métier d’enseignant. Si quelques-unes de ces heures peuvent être rémunérées pour développer tel ou tel projet, pourquoi pas ? Mais je resterai inflexible sur la question de la licence. C’est toute la logique des communs : le savoir ne doit pas appartenir à quelqu’un, ça doit se partager…
Je considère que je suis fonctionnaire et que je rends une mission de service public… Je le fais pour mes élèves et quand je mets des choses sur internet, si ça peut servir à d’autres élèves, tant mieux… Avec des collégiens, on sent quand on arrive à les accrocher, quand ils progressent. En tant qu’adolescents, ils ne vont pas nécessairement l’exprimer, mais cela arrive parfois, et c’est alors vraiment gratifiant. Il en va de même avec les futurs professeurs des écoles, des étudiantes qui sont en licence ou en master, que je forme à la Faculté d’éducation de Montpellier.
De toute façon, j’ai beaucoup de plaisir à faire le métier que j’exerce. Je dois beaucoup au service public de l’éducation, qui m’a élevé socialement ; et j’avais envie d’aider, d’être dans l’échange…


Quelles seraient vos attentes par rapport à l’association Faire École Ensemble ?

Je suis curieux de pouvoir mutualiser avec des collègues. Plus on échange avec des gens qui ont des parcours différents, plus on apprend. Toutefois, lorsqu’on devient enseignant-développeur, il ne faut pas oublier que notre métier est d’enseigner. Je suis un professionnel de l’éducation nationale, et je ne veux pas devenir un professionnel de l’informatique, même si je passe beaucoup de temps à apprendre ce qui n’est pas mon cœur de métier.

Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe et Hervé Baronnet

Faire récit : Fée depuis mars 2020

Le 30 janvier prochain, de 14 à 18h, l’association Faire Ecole Ensemble (Fée) , qui facilite le soutien citoyens de la communauté éducative tout au long de la crise de COVID-19  organise son Assemblée Générale. Depuis Mars 2020 et la fermeture brutale des écoles et des  établissements scolaires, tout est allé très vite. Aussi, il nous parait important de dédier la majeure partie de cette Assemblée à poser un regard réflexif sur l’année 2020 et à construire une mémoire commune des événements. Cette pourquoi, chaque participant sera appelé à partager son récit, sa rencontre avec Fée, un moment marquant et ce qui le relie aujourd’hui à l’association.

La première brique de cette mémoire commune est posée, il s’agit d’une compilation de tweets qui donne à voir l’émergence et le développement de l’association Faire Ecole Ensemble
Seulement 10 mois ont passé et pourtant beaucoup d’actions ont été amorcées, rendant parfois peu lisible le chemin parcouru, nous espérons que ce récit en tweets, participera à rendre visible l’invisible

Retrouver l’historique de Fée en tweets : https://twitter.com/i/events/1351172269582798853
Rejoindre l’association : https://www.helloasso.com/associations/fee-faire-ecole-ensemble/adhesions/adhesion-a-l-association-faire-ecole-ensemble-fee

La communauté des enseignants-développeurs informatique, de quoi s’agit-il ?

Ouverte à tous les enseignant.e.s qui ont des compétences en développement informatique, cette communauté permet à celles et ceux qui le souhaitent de s’entraider, partager des expériences, trouver des soutiens techniques, mutualiser des besoins et œuvrer pour un numérique éducatif plus coopératif et éthique

Nous rejoindre : https://frama.link/enseignants-developpeurs

L’intention 

Après les états généraux du numérique libre et des communs pédagogiques de novembre 2020, un cycle de webinaire a été entamé. Le premier, le 28 novembre 2020, avait pour thématique : « les logiciels libres par des acteurs de l’éducation pour des acteurs de l’éducation », Alexis Kauffmann, professeur de mathématiques et fondateur de Framasoft y interrogeait Clément Grennerat, élève de première est concepteur de pdf4teacher et Sébastien Cogez, professeur de mathématiques et développeur de QCMCam.

C’est avec cette rencontre qu’a émergé l’idée  de la communauté des enseignant·e·s développeurs et développeuses dont l ’association Faire Ecole Ensemble (Fée) facilite la réunion

Qui a déjà rejoint la communauté ?

Initiée en décembre 2020, près de 30 enseignant.e.s développeurs et développeuses (une seule développeuse en réalité), de la maternelle au lycée, ont déjà répondu à l’appel. Ces enseignant.e.s viennent des académies de Reims, Versailles, Bordeaux, Montpellier, Créteil, Nancy-Metz, Nantes, Lille, Grenoble, Normandie mais aussi d’une école française aux États-Unis, du lycée français de Tokyo et d’un lycée en Tunisie.

Les premiers échanges et ce qu’on en retient.

Au 10 Janvier 2021, nous avons eu la chance d’échanger avec une quinzaine d’entre eux, en groupe ou individuellement. Voici ce que l’on en retient :

Le point de départ de la mise en développement d’un logiciel ou d’une application par un enseignant est toujours lié à des situations problématiques rencontrées en classe. Tous ne développent pas leur logiciel sous licence libre bien que la volonté soit toujours de proposer un outil au service de l’intérêt général qui puisse être utilisé par des collègues. Pourtant, sans en faire une généralité applicable à chacune et chacun, voici les sujets que nous avons commencé à identifier :

  • Le manque de reconnaissance de ces compétences techniques par l’institution mais aussi socialement
  • Le manque de temps disponible à accorder au développement
  • La perte de motivation liée à l’isolement
  • Les difficultés à animer une communauté de contributeurs (développement, documentation, retours d’usage)
  • Le besoin de mettre en commun et mutualiser certaines initiatives
  • L’intérêt qu’il y aurait à accéder à des formations courtes et des conseils techniques
  • Le besoin d’une infrastructure (serveurs, outils de collaboration) pour permettre aux communautés de contribuer
  • La mise à disposition de matériel de qualité pour concevoir les logiciels et applications

Les premiers pas

Afin de faciliter la structuration et la mise en visibilité de cette communauté, nous engageons plusieurs action, dont nous ne savons pas à ce stade si elles se révéleront pertinentes ou non. C’est pourquoi nous n’hésiterons pas à arrêter, ajuster, bifurquer en fonction des premiers retours.

Un outil

  • Mise à disposition d’un forum en ligne pour s’entraider (déploiement avant le 01/02/2021, avec un petit mois de retard)

Une vie de communauté

  • Un apéro en ligne tous les mois  pour échanger entre pairs.
  • Une rencontre physique annuelle

Un soutien opérationnel

  • Faciliter les contributions : testeurs, documentation, appui en développement
  • Proposer des temps de formation ponctuels et faciliter la mise en lien avec une communauté de développeurs libristes en intérêt pour l’éducation (clin d’oeil Bastien et Lionel).

Mise en visibilité

  • Une galerie de portraits : de courte présentation seront réalisés dans les prochaines semaines
  • Une série de webinaire « le logiciel libre par des acteurs de l’éducation pour l’éducation » dans le cadre du cycle sur le libre et les communs : chaque mois nous vous présenterons 2 logiciels éducatifs libres initiés par des enseignants. 17 mars, 28 avril, 26 mai, 23 juin).

Deux chantiers

Acculturation : informer les enseignants développeurs qui produisent des logiciels gratuits propriétaires des enjeux du libre

Organiser un Hackahton sur la mobilité et l’école dehors

Ce dont nous rêvons

Faire converger ces initiatives et faciliter la mutualisation des efforts au service d’un numérique frugal, éthique, transparent et souverain.


Vous voulez nous rejoindre ?  https://frama.link/enseignants-developpeurs

Etats généraux du numérique libre et des communs pédagogiques, et après ?

Les 3 et 18 novembre derniers, à l’initiative de l’association Faire École Ensemble (Fée), près d’une trentaine d’organisations et de collectifs issus de l’éducation nationale, de l’éducation populaire, de la médiation numérique et de la recherche se sont réunis pour les États généraux du numérique libre et des communs pédagogiques, qui se poursuivent notamment à travers un cycle de webinaires et l’initiation d’une fabrique des communs pédagogiques.

Faire école ensemble (Fée) est une association collégiale qui a pour mission de faciliter le soutien citoyen de la communauté éducative. Fée engage des projets collaboratifs en s’appuyant sur 3 spécificités : la convivialité, la documentation et le recours par défaut aux licences ouvertes.

Si au sein de Fée, nous ne devions tirer qu’une leçon du confinement, c’est celui de la puissance de l’agir par les communs^1. Nous constatons en parallèle l’emprise croissante des GAFAM dans les usages éducatifs du numérique^2. Pourtant, il existe des  solutions  alternatives  et  d’autres  modèles  de  collaboration  et d’apprentissage tournés vers la culture du libre et la pratique des communs. D’ores et déjà, des milliers d’enseignant·es, de parents et d’acteurs associatifs se sont tourné·es vers la production et l’utilisation de ressources libres (contenus, logiciels, données) pour coopérer, mutualiser des connaissances, élaborer des scénarios d’apprentissage et s’organiser tout au long de la crise provoquée par l’épidémie de covid-19.

C’est pour participer à révéler la diversité de ses pratiques que nous avons amorcé les  états généraux du numérique libre et des communs pédagogiques.  En d’autres termes : pour veiller à ne pas «gafamiser» l’éducation, et inventer, collectivement, des réponses plus éthiques. Suite à une première phase de concertations et à un appel à contributions, un premier séminaire en ligne a été organisé le mardi 3 novembre, à la veille des États généraux du numérique pour l’éducation organisé par le Ministère et lors duquel nous sommes intervenus. Cette initiative s’est poursuivie le mercredi 18 novembre  par une journée de mise en pratique et de discussion autour des controverses soulevées. La documentation de ces journées est déjà accessible et des « actes » sont actuellement en cours de conception.

La suite ?

Nous avons entamé un cycle de webinaires sur le libre et les communs dans l’éducation qui durera au moins jusqu’au mois de juin 2021. La première rencontre, le 28 novembre dernier, portait sur « Les logiciels libres par des acteurs de l’éducation pour des acteurs de l’éducation », la seconde le mercredi 16 décembre était dédiée au matériel libre en biologie, (pad publié). Un troisième webinaire  est prévu le 20 janvier sur les outils de collaboration éthiques pour les associations et collectifs enseignants et un autre est en préparation sur les usages pédagogiques de l’outil cartographique libre OpenStreepMap.

Nous avons également commencé à réunir en communauté les enseignant.es –développeurs-développeur.es informatique pour s’entraider, partager des expériences, trouver des soutiens techniques, mutualiser des besoins et des projets et mettre en oeuvre un numérique éducatif plus coopératif et éthique. 

Enfin, nous amorçons la création d’une fabrique des communs pédagogiques. Elle a pour but de fédérer des coalitions d’acteurs publics, privés, associatifs, individuels, afin que ces derniers se constituent en communautés contributives pour agir sur des problématiques d’intérêt général dans le champ de l’éducation.

Pour rester informé :

Infolettre : https://framaforms.org/inscription-infolettre-pour-du-libre-et-des-communs-dans-leducation-1605792637

Twitter : https://twitter.com/Num_Edu_Libre

Notes de bas de page

1 : Selon David BOLLIER, “il n’y a pas de commun sans “faire commun”. Les communs ne sont ni les ressources, ni la communauté qui les emploient, ni les procédures pour les gérer, mais l’interaction dynamique entre tous ces éléments. Prenons Wikipedia comme exemple : il y a une ressource (la base de connaissance), une communauté (les auteurs et les éditeurs) et un ensemble de régimes et de protocoles établis par la communauté (les directives d’édition et de création de contenu Wikipédia). Le commun Wikipédia émerge à partir de ces trois éléments.”

2 : D’après un sondage réalisé par la Banque des Territoires en septembre 2020, plus de 70 % des enseignants ont recours aux outils des GAFAM dans leurs pratiques professionnelles